PROTOCOLE SECRET. — LA QUADRUPLE ALLIANCE
Alexandre, mais le duc de Wellington, s'émurent. Ils sentaient TEurope elle-même menacée par la réapparition de ces hommes de malheur, dont le nom se rattachait à ce funeste épisode des Cent-Jours qui avait coûté à TEurope comme à la France tant d'efforts et tant de sang. Ils acceptaient la France libérale, mais ils appréhendaient la France révolutionnaire. Ce mouvement, qui s'annonçait d'une manière si vive, n'emporterait-il pas la maison de Bourbon, trop faible pour le contenir, et ne jetterait-il pas une fois encore la France sur l'Europe? Était-il prudent de se séparer sans prendre des précautions dans la prévision de cette éventualité? Il est évident que telle fut la progression d'idées qui conduisit les puissances réunies à Aixla-Chapelle au renouvellement du traité de la quadruple alliance, tout contradictoire qu'il fût en apparence de signer un . traité à quatre quand on vient de signer un traité à cinq. Les dépêches du duc de Richelieu sont remplies des appréhensions de l'empereur Alexandre, qu'il partage lui-même : « Ce que veut avant tout l'empereur de Russie, écrit-il, c'est le maintien de la tranquillité. Malheur à nous si nous la troublons de nouveau ! car il remuera l'Europe et l'amènera une autre fois sur la France. De cela, je suis sûr comme de moi-môme. » Puis il ajoutait dans des termes plus caractéristiques encore : « La quadruple alliance sommeille, mais elle n'est pas morte ; et si la France se révolutionnait, les autres resteraient quatre, et de ces quatre celui qui a été noire plus puissant appui serait l'ennemi le plus acharné et le plus formidable. » Le duc de Richelieu voyait les choses de trop près pour ne pas les bien voir. Il ne s'était pas trompé, la quadruple alliance n'était pas morte, et, dans une séance où le duc de Richelieu ne fut pas appelé, les plénipotentiaires des quatre puissances rédigèrent et signèrent le protocole suivant :
« Conformément à la réserve insérée dans le protocole du i«' octobre, les ministres et plénipoleutiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de
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la Prusse et de la Russie se sont réunis en conférence, pour discuter les grands intérêts que les hautes parties ont eu en Tue de stipuler daus les articles 5 et 6 du traité de la quadruple alliance du 20 novembre 1815, et pour délibérer sur les moyens d'appliquer les principes et les dispositions dudit traité à la situation dans laquelle, après réracuation do territoire de France, le gouvernement français se trouvera placé avec les quatre puissances et les autres États; et, ayant examiné cette question par un échange de communications confidentielles, les ministres des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de la Prusse et de la Rossie déclarent : 1° que tous les engagements stipulés par le traité de la qtiadruple alliance du 20 novembre 1815 sont conservés dans leur pleine force et valeur pour le casus fœderis et belli, tel qu'il est prévu et déOni par ledit traité ; 2<> que pour le casus fœderis, tel qu'il est ordonné dans le second paragraphe de l'article 3 du traité du 20 novembre 4815, les hautes parties signataires du présent protocole, par suite de leurs engagements actuels, se concerteront, le cas échéant, dans des réunions particulières sur les moyens les plus propres à prévenir les funestes effets d'un bouleversement révolutionnaire dont la France serait menacée, se rappelant toujours que le progrès de la Révolution, qui a si longtemps désolé l'Europe, n'a été arrêté que par l'intimité des rapports et la pureté des sentiments qui unissent les quatre souverains pour le bonheur dn monde. »
Ce traité, on le voit, n'était pas signé contre la France royale, mais contre l'éventualité d'une France révolutionnaire. De même que le duc de Richelieu avait un peu surfait sa confiance dans la situation intérieure de son pays, de même l'Europe, en signant le traité de la quintuple alliance, avait exagéré la confiance qu'elle avait dans le témoignage du duc de Richelieu à cet égard. Avertie par la réapparition de noms dont la signification n'était pas douteuse, elle prenait ses précautions dans un dernier protocole, afin de marcher droit à la Révolution et de l'écraser si elle se relevait en France. C'était Ih un des résultats indirects de la politique du ministère, qui, en se séparant de la droite et en la dénonçant à la France comme conspirant le retour de l'ancien régime, avait rouvert la scène aux hommes de gauche ; c'était le résultat direct de la conduite de ceux-ci , qui étaient allés prendre leurs candidat>
QUESTIONS PARTICULIÈRB8. 487
parmi les hommes dont les noms étaient une menace nonseulement pour Texistence de la monarchie légitime, mais pour la paix du monde.
Nous n'avons parlé que de la grande affaire qui fut traitée à Aix-la-Chapelle, celle de Tévacuation du territoire français, et des questions annexes que la première soulevait. Il y avait eu cependant quelques autres questions moins importantes mises à 1 étude : celle de l'organisation militaire de la confédération germanique avait été traitée dans un comité particulier et renvoyée aux conférences de Carlsbad. On avait parlé aussi d'une médiation à exercer entre l'Espagne et ses colonies d'Amérique, qui avaient levé le drapeau de l'insurrection ; de la répression de la piraterie exercée en grand par les puissances barbaresques; enfin de l'aboUtion de la traite des noirs. L'Angleterre, qui attachait une très-grande importance à cette dernière question, avait mis en doute, par la voix de lord Castlereagh, la disposition de la France à faire des efforts sérieux pour empêcher cet indigne trafic dont l'homme, ravalé au rang des animaux, était l'objet et la victime. Lord Castlereagh avait demandé, comme le seul moyen efficace de répression, le droit pour l'Angleterre de visiter tous les vaisr saux, quel que fût leur pavillon, pour vérifier s'ils n'étaient pas employés à la traite. Le duc de Richelieu avait repoussé avec beaucoup de vivacité cette proposition, comme offensante pour l'indépendance du pavillon français, et elle avait été abandonnée. Il y avait eu une simple conversation sur la demande faite par la famille de Napoléon pour que le grand captif de l'Europe, qui se mourait à Sainte-Hélène, fût changé de résidence. Le pape Pie YII, avec un ineffable oubli des injures du passé, avait fait écrire aux grandes puissances pour appuyer cette démarche, et la vieille mère de Napoléon, dans une lettre de remerclment adressée au cardinal Consalvi, et dans laquelle elle laissait parler son cœur de mère, avait constaté à la
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fois la bonté paternelle du Pape et les refus absolus de l'Europe '. Les Cent-Jours étaient trop près pour qu'on voulût rapprocher Napoléon des contrées toutes palpitantes encore au souvenir de ses guerres. Semblable à ce géant de la Fable sur lequel les montagnes qu'il entassait pour escalader le ciel étaient retombées, il ne pouvait faire un mouvement sans ébranler le monde. Au moment même des conférences d'Aixla-Chapelle, on s'était ému à là nouvelle que le gouvemement anglais avait trouvé dans leç papiers du général Gourgaud, récemment arrivé de Sainte-Hélène à Londres, les indices d'une vaste conspiration bonapartiste, dont les ramifications s'étendaient à toute l'Europe, et dont le premier objet était de favoriser l'évasion de Napoléon. Un peu plus tard on éprouva à Aix-la-Chapelle une émotion non moins vive en apprenant qu'on avait découvert à Bruxelles une conspiration dont les membres devaient enlever l'empereur de Russie à sa sortie d'Aix-la-Chapelle, et lui faire signer, le pistolet sur la gorge, l'ordre de mise en liberté de Napoléon II avec le prince Eugène pour régent. Malgré l'absurdité de ces complots, ces bniits, tout ineptes qu'ils fussent, agitaient l'opinion publique et prouvaient que c'était toujours sur Napoléon que l'on avait les yeux, et que son nom était le cri de ralliement des mécontents. Il se trouvait par là condamné à mourir à Sainte-Hélène, victime lui-même de la politique à laquelle il avait sacrifié tant de victimes.
Une dernière affaire fut traitée à Aix-la-Chapelle : c'était le litige qui existait entre la Bavière et le grand-duché de
1 . « le Buii vraimeal la mère de toutes les douleurs, et la seule consolation qui me soit donnée, c'est de savoir que le Très -Saint -Père oublie Je passé poar no se souvenir que de rafTection qu'il témoigne à tous les miens. Je parle sa nom de toute ma famille de proscrits, et surtout au noih de celui qui meort à petit feu sur un rocher désert. Sa Sainteté et Votre Êminence sont les leules personnes en Europe qui s'efforcent d'adoucir ses maux et qui voudraient en abréger le terme. » (Mémoires du cardinal Con$alvi, y o\, !•>', page 10?.)