TENDANCES DE M. DECAZES. — SON PORTRAIT
droite, devait amener la dislocation du ministère. En effet, lautre nuance du cabinet, ne pouvant les suivre dans ce mouvement, allait, par la pression logique des circonstances, se laisser entraîner vers la gauche pour trouver tout à la fois le point d'appui et l'appoint qui manquait à Tadministration de l'autre côté. Au fond, le cabinet était placé entre deux attrac- ' tions, et chacune de ses deux moitiés cédait à celle avec laquelle elle avait des affinités. La nécessité de rester uni pour accomplir l'œuvre de la délivrance du territoire n'existant plus, le cadre qui avait contenu les éléments hétérogènes du ministère se trouvait brisé.
C'est ici le moment de faire connaître d'une manière plus particulière le jeune ministre qui, après avoir exercé une influence de premier plan quoique en restant sur le second, allait passer sur le premier. Tout tendait depuis quelque temps à faire grandir M. Decazes, la faveur du Roi qui l'appelait son élève et, dans le secret de ses épanchements intimes, son iSls, la confiance que donne la faveur, l'auréole du succès, la dignité de pair de France que Louis XVIII avait voulu lui conférer et qui assurait à sa fortune une base plus solide, le mariage qu'il venait de contracter avec mademoiselle de SaintrAulaire, mariage qui, en même temps qu'il resserrait ses liens avec la gauche, jetait sur ce parvenu de la faveur royale doté du titre de comte un vernis d'aristocratie, enfin les sympathies intéressées des doctrinaires et d'une partie des indépendants^La nature avait prodigué à M. Decazes des avantages physiques qui aidaient à son prestige. Il était d'une haute taille, d'une belle figure et d'une physionomie agréable, d'un abord bienveillant et gracieux; nul ne s'entendait mieux que lui à dis* tribuer cette monnaie de mots flatteurs qui ressemblent à des . promesses sans être des engagements , ces sourires officiels qui ont tant de prix chez les hommes qui occupent les hautes positions. Sans être un esprit supérieur, il avait de l'ouverture
500 CONGRÈS d'aix-la-chapelle.
dans l'esprit ; s'il ne s'élevait pas à la haute politique, il entendait l'administration, et il était expert à toucher les ressorts de cette politique de second ordre que les esprits indulgents appellent le savoir-faire, et à laquelle les esprits sévères jettent le nom d'intrigue. Au fond, c'était lui qui, depuis la fin de la Chambre de 1815, imprimait le branle aux affaires de l'intérieur. Il avait fait successivement entrer au pouvoir M. Pasquier, M.. Mole, M. deGouvion Saint-Cyr : il avait donc la majorité dans le ministère. Ses rapports étaient étroits avec cette portion mobile de la majorité de la Chambre élective qui attaquait quelquefois le duc de Richelieu et M. Laine : je veux parler des doctrinaires et du centre gauche. C'était un ministre considérable même avant le congrès d'Aix-la-Chapelle ; le but des conférences d'Aix-la-Chapelle atteint* il allait traiter de puissance à puissance avec le chef de cabinet.
Il avait jusque-là marché dans un accord parfait avec lui, et c'était au fond leur union qui avait fait l'unité du ministère. Mais la situation nouvelle qui se dessinait allait forcément amener entre eux une rupture; car l'intérêt de M. l>ecazes, dont le divorce avec la droite était trop profond pour qu'il pût se rapprocher d'elle, ne lui permettait pas de vouloir ce que voulait le duc de Richelieu. Avant même l'arrivée de ce dernier à Paris, la crise ministérielle était commencée, et MM. Laine, Decazes, Pasquier et Mole lui avaient envoyé, sur sa demande, des mémoires sur la situation intérieure, les résultats des élections et les moyens à employer pour parer aux dangers de l'avenir. Le groupe ministériel, dont M. Decazes était le centre , aurait accepté volontiers comme lui la substitution du renouvellement intégral au renouvellement par cinquième ; il voyait là l'avantage tout naturel de maintenir pendant cinq ans la Chambre telle qu'elle était. Mais il faisait observer, à rencontre de cette mesure, qu'elle était contraire à la Charte qu'on avait invoquée, dans la discussion de la loi électorale.