DIVERGENCE DES AVIS DANS LA CHAMBRE ÉLECTIVE
se trouvait scindée en trois fractions. La première pensait qu'il faUait faire des démarches pour se rallier la droite ; la seconde, qu'il fallait essayer de marcher, comme on avait marché jusque-là, sans pencher à droite ni à gauche; la troisième, qu'il fedlait faire un pas marqué vers le centre gauche. Ceci achève de montrer le peu de valeur du raisonnement de ceux qui ont voulu attribuer les alarmes de l'Europe et le renouvellement du traité de la quadruple alliance à la note secrète et aux dénonciations dont les hommes de droite auraient assiégé les plénipotentiaires d'Aix-la-Chapelle. Il y avait une situation dont l'évidence agissait sur tout le monde, sur le duc de Richelieu et sur M. Laine, sur la réunion cardinalice de la Chambre des pairs, sur le centre droit de la Chambre des députés, comme sur les souverains et les diplomates réunis à Aix-la-Chapelle. Cette situation la voici : le système inauguré par l'ordonnance du 5 septembre et continué par la loi d'élection, échouait parce que aux avances du ministère les indépendants répondaient par des échecs à la dynastie.
Le duc de Richelieu aurait été d'avis de modifier la poUtique ministérielle avant l'ouverture de la session. lArrivé le 28 novembre 1 81 8 à Paris , il avait tenu plusieurs conseils de cabinet, et, dès le 5 décembre, il avait fait appeler M. de Yillèle, et, en la présence de M. Laine, il avait eu une conférence avec le chef de la droite, qui se retira en emportant l'opinion que M)I. Laine et de Richelieu étaient favorables au changement de la loi d'élection. Le soir, la droite s'assembla chez M. Piet, et tous ses membres furent d'avis qu'il fallait soutenir le ministère s'il s'engageait dans cette direction. Le 6 décembre, M. do Villèlc eut une seconde conférence avec le duc de Richelieu, et celui-ci lui annonça qu'il n'avait pu rallier le ministt're k son avis '.
1 . Je transcris UtUralement ces détails sur le carnet où M. de Villèle écrivait Kes notes sur ]e» événements de cliaqiie jour.
508 coNGRis d'aix-la-cuapelle.
Le duc de Richelieu avait en effet rencontré parmi ses collègues une résistance inattendue et dont les motifs, faciles à comprendre cependant, ont été expliqués plus haut. Il avait été d'abord question d'une retraite en masse du cabinet, qui, sur la proposition de M. de Gouvion Saint-Cyr, aurait donné sa démission, sauf M. Laine, pour laisser au duc de Richelieu la faculté de former un nouveau ministère. Puis comme M. Laine déclarait qu'il partagerait le sort de ses collègues et que le duc de Richelieu avait.annoncé d'avance qu'il ne resterait pas un moment ministre sans M. Laine, M. Decazes avait demandé à se retirer seul. Il avait remarqué la froideur que lui témoignait le duc de Richelieu depuis son retour, et cette froideur ne se démentit pas, car le duc ne fit aucun effort pour retenir son jeune collègue * ; mais MM. Pasquier et de Gouvion Saint-Cyr déclarèrent aussitôt que si M. Decazes sortait du ministère, ils se retireraient avec lui. Alors M. Decazes se résigna à garder le portefeuille de la police, et, faute de pouvoir s'entendre sur une retraite collective ou partielle comme sur une modification .de système , le ministère résolut de se présenter devant les Chambres tel qu'il était; seulement on remplaça M. Corvetto, dont la démission était inconditionnelle, absolue, et de plus nécessaire, par M. Roy. Il ne serait pas juste de voir dans ces démissions offertes, puis refusées, une pure comédie : quand des hoHunes ont quelque temps vécu de la même vie politique et que des circonstances nouvelles, survenues dans la situation, les forcent à se séparer, il y a une sorte de point d'honneur chez les uns, une cei-taine lassitude chez les autres, qui les excite à quitter la place à l'envi ; les plus avisés songent peut-être que la situation le^ ramènera, mais ils cherchent à éviter l'odieux d'avoir expulsé
1 . Louis XVIII dit dans son Mémoire sur ia crise du mois de décembre 1818 : « Le duc de Richelieu semblait s'être brouillé avec N. Decaies; il ne le roTiil plus, et ne répondait pas même à ses lettre?. •
niSCOURS DU TRONE. 509
leui's collègues. Dans le conseil, il n'y avait guère que le Roi qui crût à la possibilité de continuer à marcher comme on avait marché jusque-là, avec les mêmes hommes et les mêmes idées. Selon lui, tout le mouvement qui se faisait depuis un mois n'était qu'une intrigue; il ne pouvait s'expliquer, à cause de son estime pour le duc de Richelieu, cette intrigue que par l'action incessante du prince de Talleyrand, dont il appréhendait par-dessus tout le retour. C'était ce personnage qui, à ses yeux, avait opéré le rapprochement de la droite et du centre droit de la Chambre des députés, de la réunion cardinaUce à la Chambre des pairs et des ultra de l'extrême droite. A force de répéter à l'empereur Alexandre qu'il ne fallait pas s'inquiéter de quelques élections, regrettables sans doute, mais qui étaient le résultat du jeu naturel des institutions représentatives, le Roi avait fini par se le persuader à lui-même. Il composa donc son discours d'ouverture qui, ne touchant qu'à des questions sur lesquelles tout le monde était d'accord, put être adopté à l'unanimité par tous les ministres. Louis XVIII, ravi, crut qu'on était d'accord sur tout et qu'on allait marcher.
Le discours royal était convenable et digne. La question sur laquelle il s'étendait naturellement le plus était celle de la délivrance du^tenîtoire. Depuis la fin du mois de novembre, pas un soldat étranger ne foulait le sol national, le Roi se plut à le redire avec une royale et patriotique fierté, et des applaudissements unanimes accueillirent les paroles suivantes^:
1 Messieurs, aa commencement de la session dernière, tout en déplorant les maux qui pèsent sur notre patrie, j'eus la satisfaction d'en faire envisager le terme comme prochain. Un effort généreux et dont, j'ai le noble orgueil de le dire, aucune autre nation n'a donné un plus bel exemple, m'a mis en état de réaliser ces espérances; elles sont réalisées. Mes troupes seules occupent toutes mes places. Un de mes fils^ accouru pour s'unir aux premiers transports de joie de nos provinces affranchies, a, de ses propres mains, et aux acclamations de mon peuple,
510 CONGRÈS d'aix'-la-chapelle.
arboré le drapeau français sur les remparts de Thionville. Ce drapeau ffoUc aujourd'hui sur tout le sol de la France... »
Dans ce discours, dont toute la partie relative à la politique extérieure excita des acclamations unanimes, la politique intérieure était traitée dans quelques phrases un peu vagues, sans doute, mais dont la tendance donnait un commencement de satisfaction au mouvement d'opinion produit chez les hommes d'ordre par les derniers choix qui avaient fait entrer à la Chambre électi\e des hommes menaçants pour la monarchie. Après avoir insisté sur les avantages dus à la Charte, le Roi ajoutait :
• Je compte sur votre concours pour repousser ces principes pernicieux qui, sous le masque de la liberté, attaquant Tordre social, conduisent par l'anarchie au pouvoir absolu, et dont le funeste succès a oot^lé au monde tant de sang et tant de larmes. »
Il y eut après cette phrase de vifs applaudissements au centre droit et à droite * ; un silence profond à gauche, suivi de quelques murmures sur les bancs où MM. de Lafayette et Manuel venaient de s'asseoir, après avoir prêté un serment qui excita une longue émotion. De ce côté, on se sentait atteint. Les doctrinaires ne furent pas moins vifs au sortir de la séance que les hommes de la gauche pure. M. Royer-CoUard regardait la loi d'élection comme sa fille et se trouvait blessé dans son orgueil paternel par tout ce qui paraissait menacer TinviolabiUté de cette loi. Mais dans la presse de gauche, dans la Minerve surtout, on feignit de prendre le change. Était-ce une dérision? était-ce une tactique? Ce qu'il y a de si\r, c'est que M. Benjamin Constant affirma dans la Minerve que
1. Je trouve cette ligne Bur le carnet de' M. de Villèle : « Le discourf do Roi a été digne et convenable. Le passage relatif aux tendances révolaUoniiaire< > été accueilU à gauche par des murmures. »