‹ Histoire de la restauration (volume 2)Chapitre 156 sur 172 · ANTAGONISME DU DUC DE RICHELIEU ET DE M. DECAZËS · texte numérisé non relu

ANTAGONISME DU DUC DE RICHELIEU ET DE M. DECAZËS

Richelieu, comme si le jeune ministre éprouvait le besoin de la constater. Du reste, il reconnaît que c'est une divergence d'opinion entre lui et le chef du cabinet qui a déterminé la crise ministérielle, et, par cela seul, il se place, en face du négociateur d'Aix-la-Chapelle, sur un pied d'antagonisme et d'égalité. Il prononce le mot d'abnégation, qui Ate à la démarche qu'il va faire auprès du duc de Richelieu tout caractère d'infériorité de position ; enfin il enfonce, par la dernière ligne de sa lettre, le trait jusqu'au cœur du Roi, dont la sensibilité, facile à émouvoir quand il s'agit du jeune ministre, devra être profondément remuée par l'expression d'un dévouement qui promet de donner tout ce qu'il a, le cœur comme l'àme, tant qu'une goutte de sang coulera dans ses veines. Après cette lettre, le comte Decazes est bien placé pour attendre le dénoûment de la crise ministérielle, dont le second acte va commencer.

Jusqu'ici rien ne s'était clairement dessiné, parce que la position du ministère, qui essayait de prolonger son existence collective en maintenant ensemble ses éléments hétérogènes, ôtait toute netteté.à la situation. Une impulsion double et contradictoire partait du sein du cabinet. Maintenant la scission est faite ; chacune des nuances agira pour son compte. C'est le duc de Richelieu qui est naturellement appelé le premier à entreprendre la création d'un ministère. Il était facile de voir tout d'abord l'obstacle contre lequel viendraient se briser toutes ses tentatives. Il n'avait plus pour lui ce qui avait fait sa force jusque-là, une situation extérieure pressante et impérieuse dont il fallait trouver et dont seul il pouvait trouver la solution ; en outre, la situation intérieure, qui passait sur le premier plan , s'était développée contre lui et avait fortifié, par l'élection des cinquièmes successifs, la nuance ministérielle qui lui était opposée. Ce qui l'avait empêché de faire durer l'ancien ministère devait l'empêcher

518 CONGRÈS d'aix-la-ghapelle.

d'en composer un nouveau. Les derniers scrutins de la Chambre des pairs avaient montré qu'il avait la majorité dans cette assemblée, comme les derniers scrutins de la Chambre des députés, pour les secrétaires, avaient fait voir que la nuance ministérielle dont il était le représentant était tombée en minorité dans la Chambre élective. Si le duc de Richelieu reprenait la direction des affaires, il était obligé de dissoudre la Chambre des députés, comme M. Decazes devait être amené à modifier la majorité de la pairie par une fournée, s'il prenait les rênes du gouvernement. Le progrès de la situation, dont l'origine remontait à la loi d'élection et à l'ordonnance du 5 septembre, engageait donc les deux Chambres législatives l'une contre l'autre.

Le Roi avait écrit au duc de Richelieu que, dans le trouble où le jetait sa démarche imprévue, il ne pouvait faire une réponse précise à sa lettre, et qu'il désirait le voir avant que le duc prît un parti définitif*. Dans cette entrevue, Louis XVIIJ insista vivement auprès du duc de Richelieu pour qu'il consentît à se charger de former un cabinet. Il lui répéta qu'il le regardait comme un homme indispensable, et il ajouta qu'au regret de se séparer de lui se joindrait la douleur d'être obligé de rappeler M. de Talleyrand^. Louis XVIII, en effet, n'entrevoyait pas encore la possibilité de trouver un président du Conseil en dehors de ces deux hommes, et c'était probablement la considération qui le décidait à se séparer de M. Decazes. Il voulait, avant tout, éviter le retour du prince de Talleyrand, dont l'éloignement avait été pour lui une satisfaction d'amour-propre et une jouissance qu'il faudrait chèrement payer si le prince revenait rappelé, non comme ministre

1. Je suis ici pas à pas la relation de Louis XVUI dont Je reproduis preMjue liltéralement les termes.

2. Louis XVin ne le nomme pas dans sa relation, mais il l'indique clairement.

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