LE DUC DE RICHELIEU CHARGÉ DE FORMER UN MINISTÈRE
agréable, mais comme ministre nécessaire. On se sépara sans rien conclure, et le lendemain le Roi reçut la lettre suivante, qu'on peut regarder comme l'ultimatum et le programme du duc de Richelieu :
« Votre Majesté peut imaginer dans quelle pénible situation in*a laissé l'entretien d'hier et tout ce que j*ai souffert en voyant le chagrin que je causais à Votre Majesté. Je connais trop bien mon insuffisance dans des circonstances aussi difficiles et pour un genre d'affaires auxquelles il est impossible d'être moins propre que je ne le suis, pour ne pas tous répéter, Sire^ ce que j*ai eu Thonnetir de tous dire hier. Ma mission a été finie au^moment où les grandes affaires avec les étrangers ont été terminées. Celles de l'intérieur, ainsi que la conduite des Chambres, me sont tout à fait étrangères, et je n*y ai ni aptitude ni capacité. Il est de mon dcToir de dire à Votre Majesté, dans toute la sincérité de mon cceur, qu'en me retenant elle fait le plus grand tort à ses affaires et au pays, et que ce sentiment qu'elle avait hier la bonté d'appeler de la modestie n'est que le résultat d*une connaissance plus approfondie de moimême. Penser autrement ne serait pour moi qu'une inexcusable présomption. Après avoir fait à Votre Majesté cette profession de foi à laquelle je la prie de réfléchir bien sérieusement, je dois lui dire que si elle persiste à me retenir malgré les puissantes raisons que je lui donne, je ne puis ni ne dois m'y refuser, mais que pour que me9 services ne soient pas dès l'abord rendus inutiles, il faut rétablir dans le ministère une unité qui n'existe plus. Votre Majesté sait si j'aime et estime M. Decazes, ces sentiments sont et seront toujours les mêmes. Mais, d'un côté, outragé sans raison par un parti dont les imprudences ont causé tant de maux, il lui est impossible de se rapprocher de lui ; de l'aulre, poussé vers un côté dont les destinées nous menacent encore davantage, tant qu'il ne sera pas fixé hors de France par des fonctions éminentes. tous les hommes opposés au ministère le considéreront comme le but de leurs espérances, et il deviendra, bien malgré lui sans doute, un obstacle à la marche du gouvernement. 11 m'en coûte de devoir tenir ce langage au Roi. Certes l'intrigue, l'ambition et les moyens qu'elles emploient ordinairement me sont bien étrangers, mais je dois la vérité à Votre Majesté, telle du moins que je la crois. Je sens combien le sacrifice dont je parle est pénible pour le Roi, pour M. Decazes, et, si j'ose le dire, pour moi-même : mais je le crois nécessaire, si je dois rester dans les affaires. L'ambassade de Naples ou de Pétersbourg, et un départ annoncé dans une semaine : tels sont, selon moi| les préalables indispensables je ne dis pas au succès, mais à la marche de l'administration. Votre Majesté sait
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combien il me siérait mal d'imposer de telles conditions. L'état oii j'ai mis le Roi hier et le désespoir qu'il m'a causé ont pu seuls me décider à les déposer dans son sein. Votre Majesté en fera l'usage qu'elle croira couTenable.
« Dans le cas où Votre Majesté exigerait impérieusement que je restasse, j'oserais la supplier d'employer tous les moyens qui sont en son pouToir pour retenir M. Laine, sans lequel je ne puis absolument rester au ministère, et M. Roy; si vous Toulez bien y mettre cette séduction, à laquelle rien ne résiste, je crois qu'il ne sera pas difficile de vaincre leur opposition. Après vous avoir exposé ma pensée, souffres, Sire,qtte je me jette aux pieds de Votre Majesté pour lui demander avec les plus Tires instances de m'accorder la liberté ; je le répète, je n'ai ni la capacité, ni les talents nécessaires pour me démêler du labyrinthe du gonvemement des Chambres. Rien ne m'a préparé à cette vie, et bien sûrement je n'y réussirai pas. Votre Majesté est prévenue d'avance: qu'elle ne s'expose pas à la douleur de voir ces pronostics bientôt vérifiés...»
Quand les personnages historiques prennent ainsi la parole pour exposer les nécessités de leur situation et les mobiles de leur conduite, Thistorien doit s'effacer devant eux. C'est l'histoire saisie sur le fait : il est toujours préférable de la montrer que de l'écrire. Dans cette lettre, curieuse à tant d'égards, le duc de Richelieu alléguait, pour ne pas entreprendre la formation d'un cabinet, qu'il finissait cependant par consentir à tenter, les deux raisons qui devaient précisément la faire échouer. Sa mission était finie avec le règlement de la question extérieure. Or, il faut qu'un homme politique finisse avec son rôle; il n'était pas l'homme de la situation intérieure, et il n'entendait rien au gouvernement de la majorité. Dès lors, pourquoi restait-il? Quand on n'est plus un moyen, on n'est pas loin d'être un obstacle. En outre, le duc de Richelieu récriminait encore contre la droite au moment de se rapprocher d'elle, et donnait raison contre elle à M. Decazes, dont il voulait se séparer. Il y avait là quelque chose d'illogique qui saute aux yeux. La condition que le duc de Richelieu mettait à sa rentrée au pouvoir indiquait l'idée qu'il se faisait de la faveur de M. Decazes; il jugeait le gouvernement im-