LE DUC DE RICHELIEU CHARGÉ DE FORMER UN MINISTÈRE
possible si son ancien collègue ne s'éloignait pas. Cette exigence jeta Louis XVIII dans un état voisin du désespoir, et Ton peut dire que l'excès de sa douleur justifiait l'insistance du duc de Richelieu.
Le Roi «n'eut pas le courage, » je reproduis les expressions de Louis XVIII, « de faire connaître in extenso à M. Decazes la lettre qu'on vient de lire, et il lui écrivit seulement le point essentiel, se flattant que son éloignement de Paris suffirait. )> M. Decazes offrit, en effet, de partir sur-le-champ pour aller passer trois mois à Liboume, dans le sein de sa famille. Cet éloignement ne parut pas suffisant au duc de Richelieu, qui fit du départ de M. Decazes pour la Russie la condition sine quâ non de la continuation de son ministère. Voici comment le Roi raconte cette dernière conversation :
t Le duc de Richelieu fat insensible a la situation de madame Decases» âgée de seize ans, délicate, alors grosse de quatre mois, et il exigea qu'après le conseil, je demandasse à M. Decazes son dernier mot. Résolu de tout sacrifier pour conserver le duc de Richelieu, je me chargeai de la commission et je la remplis; mais, je TaTOue, en prononçant à mon ami un arrêt si cruel pour lui, si pénible pour moi-môme, ma fermeté m'abandonna et je fondis en larmes. Ma yictime ne songea qu'à adoucir ma douleur, ne parla que de sa résignation. Cependant, un moment après, la pensée des fatigues, des dangers mêmes qu'allait courir celle qu'il aime avec tant de raison lui revint à l'esprit, et s'écriant : « Âb! ma pauvre petite! » il répandit à son tour des pleurs. Bientôt il reprit tout son courage, et me quitta pour aller écrire au duc de Riche* lieu qu'il acceptait tout;*»
L'excès de la tendresse du Roi pour M. Decazes éclate ici de manière à justifier une fois de plus les appréhensions qu'inspirait la présence de ce favori. Au fond, oii ne faisait qu'exiger pour lui ce que, trois ans plus tôt, en 1815, on avait exigé pour M. de Blacas. Le gouvernement représentatifs ses nécessités, et quand un homme est assez près du cœur d'un roi constitutionnel pour que l'idée seule d'une séparation fass^i»
522 CONGRÈS d'aix~la-chapelle.
verser des larmes à ce dernier, il faut que cet homme soit dans le Conseil ou hors du pays. Cependant le duc de Richelieu, sur les représentations de M. Laine, plus généreux que prudent, consentit à se contenter d'un voyage à lâboume. M. Decazes annonça son départ; mais les circonstances se pressèrent tellement ou il se pressa si peu, qu'il n'eut pas le temps de partir. Le jour même où ces choses se passaient, le Roi reçut les adresses des Chambres , où l'on retrouva le contre-coup des deux mouvements politiques qui se disputaient la direction des affaires. La Chambre haute disait :
« G*est ayec une profonde émotion que les pairs de France ont entendu Votre Majesté réclamer leur concours et leur zèle pour repousser les doctrines pernicieuses qui, de révolution en révolution, ramèneraient promptement le pouvoir absolu par les désordres de l'anarchie... Sans les hautes prérogatives du trône, la Constitution n*a plus d*appui : toute loi monarchique est donc une loi populaire. »
Toute l'adresse était sur ce ton. EUe favorisait la tentative de M. le duc de Richelieu pour reconstituer un ministère, en prenant son point d'appui sur la droite.
La Chambre élective, au contraire, insistait sur le rfespect dû à la Charte, et, comme, dans l'opinion de ceux qui avaient rédigé l'Adresse, la loi électorale, dite des centécus^ était une conséquence logique de la Charte, et, suivant les expressions de l'Adresse, « une des institutions dérivées de son esprit, ï> la . majorité de la Chambre élective se prononçait d'avance contre le changement de la loi d'élection, qui était la condition sine quâ non que la droite mettait à un rapprochement entre elle et le ministère. Voici le paragraphe dont il s'agit :
« Loin de nous la pensée de souffrir aucune atteinte à la Charte. Noos repoussons tout principe pernicieux portant atteinte à Tordre social que nous devons à votre sagesse. C'est à la Charte, c'est aux institutions dérivées de son esprit que la France veut se fixer. La France, Sire, est lasse des révolutions; elle sait ce qu'elles lui ont coûté de sang et de larmes. La réparation des maux que la France endore encore, raccroi?-