AFFAIBE DITE PES PATRIOTES
des lanternes. Cet élargissement et cette absence de Scheltein, qui, d'après les dépositions de tous les accusés, avait ouvert Tavis de faire sauter la famille royale avec les Tuileries, avait une signification qui ne pouvait échapper à personne. Ce qui acheva de corroborer cette présomption déjà si forte, c'est que Scheltein fut de nouveau employé à la police ; c'était donc un .homme en rapport avec la police de M. Decazes, qui en marquant un but précis et déterminé à des esprits malveillants, passionnés et chimériques, aigris la plupart par leur position misérable, leur avait offert l'occasion de passer de l'idée à l'action. Ce fait est grave. Un des torts de M. Decazes fut de ne pas avoir eu d'éloîgnement pour cette action équivoque et clandestine. Il tenait avant tout à passer pour un homme vigilant et habile à découvrir la piste des conspirations ; il oublia dans cette circonstance et dans plusieurs autres que, si la surveillance et la répression sont au nombre des devoirs d'un ministre de la police, la provocation n'est pas au nombre de ses droits.
n fut facile de voir, par les réponses des accusés, quelle était leur impuissance. L'argent, les armes, les munitions, tout leurmanquait, l'intelligence encore plus. Carbonneau et Plaignier furent pitoyables dans leurs réponses et dans leur attitude ; Tolleron seul montra quelque fermeté et ne cacha point sa haine contre la dynastie des Bourbons. Aux questions pressantes du président des assises, voici quelle fut sa réponse :
« On me disait bien qae Plaignier était en relation aTec d'importants personnages, qne déjà plusieurs proscrits rentraient en France sousia protection des puissances alliées ; qu'une révolution se préparait et que plusieurs hommes qui, comme Garnot, conserTaient l'estime publique. allaient se mettre à la tète des affaires. Je finis par croire à cet appui des puissances en voyant la proclamation; mais, lorsque ensuite Carbonneau me dit que Plaignier était le seul chef, je les regardai comme des fous ou des imbéciles ; je m'éloignai d'eux. Cependant Scheltein vint me voir, il sollicitait des cartes et des proclamations pour des hommes de la plus hante volée. Il revint à la charge avec tant d'importonité, que je me dé-
cidai à demander des cartes et des proclamations à Garbonnean. Elles ne firent que passer dans mes mains pour aller dans celles de Scheltein qui m'accuse. >
C/est ainsi que le nom de Scheltein, qui n'avait pas mônie été mis en prévention et qui restait invisible pour la police, revenait dans les réponses de tous les accusés. Le président, poursuivant ToUeron dans ses retranchements, lui demanda ce qu'il eût fait si Plaignier avait réellement disposé des moyens annoncés par la proclamation. Voici la réponse de l'accusé :
tt Tai trente ans, je suis né dans la révolution, et j*ai été, dès mon bas âge, élevé dans la haine de la dynastie actuelle. J'eusse sans doute roula coopérer à la renrerser. Pour moi, il ne s'agissait pas d'autre chose. J'ai cru que tout se passerait comme au 20 mars : un gouvernement s'en va, un autre le remplace. Nous en avons eu vingt depuis vingt ans. »
On était évidemment en présence d'hommes hostiles à la dynastie; ils avaient nourri de mauvais desseins. Avec le sentiment profond de l'instabilité des gouvernements depuis la .grande révolution, ils avaient conçu l'espoir qu'une occasion se présenterait de renverser le trône, et ils y auraient aidé, le cas échéant. Mais tout cela était vague; si la malveillance de plusieurs était réelle, les moyens de tous étaient imaginaires, et l'un des prévenus, Sourdon, chansonnier de profession, — qui pendant les Cent-Jours composait et chantait au café Montansier ses chansons, tendant à mettre du phlogistique dans les veines du peuple^ selon un mot de Napoléon, — n'était pas loin de la vérité, du moins dans les dernières paroles qu'il prononça, quand il répondait au président qui l'accusait de ne pas avoir révélé le complot :
a La distribution des cartes et de la proclamation est le senl fait ri^el, sérieux, de l'accusation dirigée contre moi; or, c'est un simple délit prévu par la loi du 9 novembre 1845. Quant au complot, où est-il? où le trouver? Des gens qui conspirent sans moyens d'action ne sont pas plus
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conpablafl qne ceux qui auraient la pensée de tenter un empoisonnement aTec de l'eau pure. Il n*y a pas eu de conspiration, il n'existe donc ni complicité ni réTélation nécessaire. Si l'association des Patriotes de 1846 est nne conspiration, c'est la plus pitoyable et la plus ridicule dont les annales de l'histoire puissent jamais faire mention. »
Le jury, placé sous les sombres préoccupations du moment, n envisagea pas ainsi les choses. Il vit dans ce plan des Tuileries produit devant les affiliés, dans cette proposition de placer des barils de poudre sous le chftt^au pour faire sauter le Roi et la famille royale, à la suite de laquelle la grille et le c«idenas de Tégout avaient été visités, un commencement d'exécution. Son verdict déclara les trois principaux accusés, Plaignier, Carbonneau, ToUeron, convaincus du crime de lèsemajesté ; dix-sept autres prévenus furent déclarés coupables du crime de non-révélation ou de distribution d'un écrit provoquant au renversement du gouvernement. La première partie du verdict entraînait la peine des parricides contre Plaignier, ToUeron et Carbonneau ; les dix-sept autres furent condamnés soit à la déportation, soit à la détention ; tous à l'exposition publique. Le 27 juillet 1816, Carbonneau, Plaignier et ToUeron furent conduits à Téchafaud, un voile noir sur la tête, selon la législation du temps, et leur poing tomba sous le tranchant du couteau avant leur tête. Quatre jours après, les autres accusés subissaient devant le Palais de Justice la peine de Texposition pubUque.
On a peine à comprendre ces châtiments impitoyables quand on se reporte à la manière dont M. Decazes annonçait dans le Moniteur la découverte et Tinanité de la conspiration. Le verdict du jury trouve son expUcation dans les sombres appréhensions qui tourmentaient les imaginations, et la disposition à croire aux machinations les plus sinistres. L'arrêt de la Cour trouve la sienne dans la nécessité d'appliquer la loi, en raison du verdict rendu. Le ministre de la police, qui savait le fort et
7â CONSPIRATIONS DE 1816.
le faible du complot et s'était vanté d'en avoir tenu, dès le premier moment, tous les Gis, n'a pas la même excuse. C'était à liii d'éclairer le cabinet sur la portée de la conspiration ; il laissa exécuter l'arrêt. En présence d'un pareil fait, on se demande ce que devient le rôle d'humanité et de clémence que plusieurs historiens ont voulu faire à M. Decazes au détriment de la Chambre de i 815, qui, selon eux, voulait pousser le ministère à des mesures de colère et de vengeance. Ce n'était point la Chambre de 1815 qui exigeait ces répressions draconiennes de M. Decazes, elle était absente. Ajoutons que ce n'était point pour mériter son approbation à son retour que le jeune favori de Louis XVIII agissait ainsi, puisqu'il était dès lors décidé à empêcher ce retour. Selon toutes les vraisemblances logiques, sonbut, en poussant ainsi la répression à outrance, était de persuader auRoi qu'entouré de dangers toujours renaissants, il n'y échappait que par la vigilance infatigable et la sévérité inexorable du jeune ministre décidé à tout immoler au salut de son maître. Ce luxe d'exécutions n'affermissait pas le trône du Roi, mais il étayait la fortune naissante de M. Decazes. Les gens raisonnables de la droite virent avec peine cette prodigalité de supplices, et M. Michaud, membre de la majorité de la Chambre de 1815 et directeur de la Quotidienne^ demandait, quelques mois après, ce qu'avait de commun avec notre civilisation tt cette boucherie de têtes et de poings coupés *. »
Il y eut, vers la même époque, à Bordeaux, un complot du même genre dont la découverte amena quatre exécutions capitales. Randon, le principal accusé, avait passé de la police de Fouché à celle de M. Decazes. Envoyé par celle-ci dans les dé-
1. Par une étrange préoccupation, H. Duvergier de Hauranne, tout en rapportant ces paroles du député et du journaliste, ajoute : c Le Roi et le ministre cédaient à des obsessions ou à des craintes dont ils auraient dû s'affranchir. » Cette explication, empruntée à Tapologie que M. Decases a imaginée après coup pour JustiÛer sa politique^ n'est évidemment pas admissible. M. Decazes suivait sa propre politique, en faisant du zèle.
PROCÈS POLITIOOTS. — EXÉCUTIOKS. 73
parlements de la Charente, de la Charente-Inférieure et de la Dordogne pour surveiller les projets hostiles au gouvernement,
6 s*était présenté aux bonapartistes comme ancien mameluk de TEmpereur. Bientôt une conspiration se noua, et il adressa des rapports fréquents au commissaire central de la police établi à la Rochelle. La correspondance ayant cessé tout à coup, Tadmi- Distration, au bout de quelque temps, prit Talarme. Randon et vingt-quatre individus suspects furent arrêtés. Condamné à mort avec trois autres inculpés, il invoqua en vain le bénéfice de Farticle du Code pénal de 1810 qui déchargeait de toute coodamnation le dénonciateur du complot. La Cour royale estima qu'après avoir engagé les autres à conspirer, il avait fini par conspirer lui-même, et Texécùtion eut lieu.
Le mois de mai 1 81 6 fut attristé par d'autres exécutions ; elles étaient motivées par des faits qui remontaient aux Cent- Jours. Le général Chartran, qui, dans la nuit du 3 au 4 avril 181 S, avait renversé à Toulouse le gouvernement du Roi que M. de YitroUes y avait maintenu, fut condamné à mort par un conseil de guerre le 10 mai et fusillé le 22 mai à Lille, quoique ses juges l'eussent recommandé à la clémence royale. Depuis l'affaire de Didier, le ministère semblait se faire une loi de ne tenir aucun compte de ces recommandations. Vers la même époque, avait lieu le procès du maréchal de camp Bonnaire et du lieutenant Mietton, accusés, le premier d'avoir ordonné, le second d'avoir perpétré le meurtre du colonel Gordon. Le colonel Gordon, après avoir quitté, pendant la bataille de Ligny, le camp du général Drouet d'Erlon , auquel il appartenait , et avoir rejoint les lignes de l'armée ennemie, s'était présenté, le
7 juillet 1 815, en parlementaire aux portes de la place de Condé, alors investie parles Hollandais, avec im ordre signé du général Bourmont et contre-signe Clouet, qui prescrivait au commandant de cette place, le maréchal de camp Bonnaire, d'en remettre le commandementau porteur de l'ordre. Cette démarche,
dictée par un motif honorable et qui réussit ailleurs, avait pour objet de conserver les places fortes du Nord au Roi et à la France et de les couvrir du drapeau blanc pour empêcher les étrangers d'y entrer. L'ordre dont le colonel Gordon était por- ' teur excita une vive émotion dans la garnison, où se trouvaient des officiers et des soldats qui s'étaient jetés dans la place après le désastre de Waterloo. On ne le connaissait pas luimême, on ignorait sa conduite pendant la bataille ; mais les noms inscrits au bas de l'ordre dont il était porteur suffisaient pour exaspérer les esprits. Le général Bonnaire ordonna h son aide de camp Mietton de le conduire au delà des ouvrages extérieurs et de faire tirer sur lui un coup de canon à poudre. « C'était, disait-il, une satisfaction qu'il fallait donner à la garnison. » Les murmures qui commençaient à s'élever autour du commandant de la place demandaient plus. Le lieutenant Mietton obéit et conduisit, sous bonne escorte, le colonel Gordon hors la place, mais il eut la fâcheuse idée de le faire fouiller avant de passer les derniers ouvrages. Il assumait ainsi une grave responsabilité, car il outrepassait ses ordres, et il était facile de pressentir que le porteur d'un ordre signé « Bourmont et CJouet » pouvait avoir sur lui des papiers de nature à irriter les soldats dans ce moment critique où toutes les passions politiques et militaires étaient violemment surexcitées. En fouillant le colonel Gordon, on trouva plusieurs exemplaires de la déclaration de Louis XVIII datée de Cambrai et un rapport adressé par le portem* au duc deFeltre à la date du 20 juin 4815, et dans lequel il disait : « Le 16 juin, au moment où le premier corps prenait sa place à l'extrême gauche de l'armée, je fis semblant d'aller reconnaître la position et, piquant des deux, je me rendis à Nivelle (quartier général des Hollandais), accompagné du colonel aide de camp Gaugler. »
L'impression produite par la lecture de cette phrase sur des soldats dont plusieurs avaient combattu ?l Waterloo fut terrible.
PROeiS POtmOUBS. — EXÉCUTIONS. 75
Les noms de traître et de déserteur furent jetés au colonel. Le lieutenant Hietton commit une seconde faute : il quitta sa troupe frémissante et laissa entre ses mains cet homme dont la vie était évidemment menacée, pour aller porter à son chef les papiers saisis sur lui. Le généra] Bonnaire les parcourut rapi* dément et se contenta de dire : a C'est bien. Exécutez l'ordre que je vous ai donné. » Que se passa-t-il ensuite? Quelques té* moins affirmèrent qu'en arrivant Mietton donna l'ordre du meurtre, d'autres assurèrent qu'il était encore assez éloigné de * Tescorte quand une décharge étendit Gordon roide mort. Toujours est-il qu'il y avait eu un meurtre, que l'homme tué était un parlementaire, et que Mietton, s'il n'avait pas ordonné la mort de la victime, l'avait livrée à une mort presque inévitable en la laissant entre les mains de soldats exaspérés. Il nia avoir commandé le feu et fut néanmoins condamné à mort. Dès que les débats s'ouvrirent, l'accusation de meurtre dirigée contre le maréchal de camp Bonnaire fut abandonnée, maison maintint Taccusation à deux points de vue : le général Bonnaire n'avait pas pris les précautions nécessaires pour assiu-er la préservation des jours du parlementaire, et il n'avait pas puni ses memtriers. Le conseil de guerre le condamna à la déportation qui entraînait la mort civile et à la dégradation dé la Légion d'honneur.
Ces exécutions étaient le triste legs que l'époque des Cent- Jours avait laissé à la Restauration. Sur plusieurs autres points du territoire, il y eut des procès poUtiques. Cinq gardes natio* naux furent condamnés à mort à Montpellier poiu* avoir dissipé par la violence, le 26 juin 181 S, des groupes de royaUstes qui criaient;: Vive le Roi I II faut se souvenir que cette violence avait été jusqu'à faire des victimes, et que l'amnistie purement politique donnée par le Roi, en couvrant les actes attentatoires à ses droits, n'allait pas jusqu'à assurer l'impunité aux crimes qualifiés, commis contre les personnes et les propriétés. Di-
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soDS-le à cette occasion, c'est à tort que plusieurs historiens ont inscrit au nombre des griefs reprochés par eux à la réaction de 1815 le jugement et le supplice des assassins des volontaires royaux à Arpaillargues. Nous avons raconté ' les excès abominables commis contre les volontaires qui se retiraient dans leurs foyers après la capitulation de la Palud. Leurs assassins subirent le ch&Ument dû à leurs forfaits, et leur impunité eût été un scandale et un outrage à la morale publique.
J'ai indiqué les principaux procès politiques intentés dans les six premiers mois de l'année 1 81 6 et je ne vois plus à ajouter à ces affaires que celle de Carcassonne où un chirurgien nommé Baux fut condamné à mort, avec deux autres accusés, Bonéry et Gardé, comme convaincu d'avoir tramé un complot pour s'évader de prison et se réunir à de nombreux officiers à demi-solde habitant le département, afin d'attaquer à main armée le gouvernement du Roi. Le ministère public avait produit une lettre écrite par les accusés à un riche propriétaire, afin d'obtenir les fonds nécessaires à leur entreprise. Il est difficile, à la distance où nous sommes des événements, d'apprécier jusqu'à quel point ces complots avaient une base sérieuse. Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'ily avait d'un côté deshaînes violentes et de l'autre de vives appréhensions et d'ardentes rancunes, et que ce choc de passions contraires créait une situation de guerre civile. Si vous ajoutez à cela les courtisans de la fortune toujours empressés à faire éclater leur zèle, les fonctionnaires compromis et impatients de donner des gages, les imaginations troublées, vous pourrez persister à déplorer le nombre des procès et la rigueur des peines, mais vous ne vous en étonnerez plus. Le ministère, placé au centre et dans ime sphère où l'on devait juger les choses de plus haut, aurait seul pu essayer de calmer les passions émues ; mais, quoi qu'on en