‹ Histoire de la restauration (volume 2)Chapitre 161 sur 172 · REJ'RAITE DÉFINITIVE DU DUC DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

REJ'RAITE DÉFINITIVE DU DUC DE RICHELIEU

bien que la négociation n'aboutirait pas : les luttes provDquées par le^ininistère entre les centres et la droite avaient été trop vives, et elles étaient trop récentes pour qu'on pût dès lors se rencontrer.

Au milieu de ces négociations, le parti qui soutenait M. Decazes à la Chambre des députés ne négligeait rien pour aggraver les difficultés de la tâche qu'avait entreprise le duc de Richelieu. Ce parti ne se contenta pas d'avoir fait insérer dans l'adresse le paragraphe qui, en demandant le maintien intégral de la loi électorale, rendait impossible le rapprochement entre le ministère et la droite : M. Beugnot, qui avait des affinités intimes avec M. Decazes, fit un rapport très-hostile au duc de Richelieu sur les allocations provisoires sans lesquelles il était impossible <ie marcher jusqu'au vote du budget. Le 26 décembre, il fit remettre à trois jours la discussion de la demande du ministère, quoiqu'il y eût urgence que ce crédit provisoire fût voté le 1" janvier *. Cette contrariété acheva de pousser le duc de Richelieu à bout, et le 26 décembre, au soir, il écrivit au Roi une lettre dans laquelle il résignait définitivement entre ses mains les pouvoirs que celui-ci lui avait confiés. Voici les passages les plus intéressants "de ce document :

« J'ai encore fait d'inutiles efforts pour ôsfiayer de composer un mini^ tère qui pût présenter à Votre Majesté et à la France quelques garanties dans la crise où nous nous trouvons. M. Roy, que je croyais indispensable aux finances, s^est refusé à tontes mes sollicitations; mes autres collègues n'ont pu s'accorder sur les mesures à prendre, et je me vois de nouveau dans la nécessité de supplier Votre Majesté de me décharger

d'une tâche qu'il m'est impossible de remplir avec succès. J'ai fait preuve

1. A Ce qui a paru le plus probable, dit M. deVillèle dans Bes notes manu-^ acritesi c'est que le duc de Richelieu, démoralisé par le refUs de M. Roy, par l'hostilité do rapport de M. Beugnot et le renvoi à trois jours d'une loi indispensable le 1" Janvier, avait éprouvé une forte attaque de nerfs et était tombé dan» un tel état de prostration, qu'il avait remis au roi les pouvoirs qu'il avait reçus de lui pour former un ministère, n {Documents inédits.)

526 CONGRÈS d'âix-la-chapelle.

du déToûement le plus absolu en essayant deux fois de reformer un ministère* et Votre Majesté reconnaîtra ce que j*ai eu Hionneur de lai dire à mon départ d'Aix-la -Chapelle, et ce que j'ai pris la liberté de loi répéter de bouche et par écrit depuis mon retour, que ma mission était finie du moment de la conclusion des négociations avec les étrangers. Mais pourquoi Votre Majesté jugerait-elle indispensable d'appeler *"(le prince de Talleyrand) à mou défaut? N'existe-t-il donc que lui et moi dans son royaume qui puisse être à la tête du Conseil, et si nous manquions tous les deux à la fois, faudrait-il que TËtat périt? Je ne puis le croire. Il existe des maréchaux, des pairs de France, qui certainement pourraient nous remplacer, ^ans en nommer d'autres, les maréchaux Macdonald et Marmont ne pourraient-ils pas être choisis?... »

En citant cette lettre dans la relation de la crise ministérielle, Louis XVIII ajoute : « Sa lettre avait été pour moi un trait de lumière, en ce qu'elle m'avait fait apercevoir la possibilité de me passer de *** (du prince de Talleyrand). » Ainsi le duc de Richelieu, impatient de rentrer dans la vie privée, brisait le dernier lien qui retint le Roi, en lui prouvant la possibilité de le laisser partir sans le remplacer par le prince de Talleyrand. Sa démission fut acceptée, et, chose remarquable , aucim des deux maréchaux indiqués par lui, et qui tous deux avaient une grande valeur personnelle , ne fut appelé par le Rbi, qui s'exprime ainsi dans sa relation :

« Le garde des sceaux, dit-il, vint chez moi au moment où je Tenais d'expédier ma réponse au duc de Richelieu. Je m*ouvris à loi sur la position des affaires. 11 alla sur-le-champ trouver le comte Decazes, et celui-ci conçut ridée de confier )e timon des affaires au marquis Dessolle. Je goûtai cette idée et je le chargeai d*y donner suite en lui désignant MM. de Jaucourt et de Serre. Le lendemain (dimanche 21), il vit le général et lui fit la proposition, qui fut acceptée. Le comte Decazes étaitaui anges et ne prévoyait pas les difficultés qui allaient naître. Le marquis Dessolle, voulant, commode raison, former lui-même son ministère, jeta d'abord les yeux sur M. de Serre pour la justice et le baron Louis pour les finances. Il leur en parla, et tous trois tombèrent d'accord d'accepter, mais avec la condition sine gud non que le comte Decazes ferait partie du ministère. Lorsqu'ils lui en firent la proposition, il la rejeta avec force et même avec larmes; enfin le marquis Dessolle vint me prier de vaincre sa résistance. Si je n'avais consulté que mon propre sentiment,

AVÈNEMENT DU MINISliRE DESSOLLE-DECAZES. 527

j'aurais désiré que M. Decazes uott, comme il en aTâit toujoura en Tintention, son sort à celui du duc de Richelieu ^.. Mais le comte Decases se trouTait en quelque sorte dans la même situation que lorsque je lui avais proposé l'ambassade de Russie : dans les deux cas, de sou acceptation dépendait Tezistence du ministère, et s'il y avait immolé son bonheur, ne devait-il pas aussi y immoler des scrupules désormais vains? Ces considérations déterminèreut mon jugement. Le comte Decazes s'y soumit et le ministère fut formé. *

A travers la partialité bienveillante de ce récit , il n'est pas difficile d'apercevoir comment les choses se passèrent. Dès que le Roi a entrevu la possibilité de ne point appeler le prince de Talleyrand, il consent au départ du duc de Richelieu. Il n'accepte pas son indication relativement au maréchal Marmont et au maréchal Macdonald qui auraient pu être les chefs véritables d'un ministère, et n'auraient pas accepté l'apparence d'un rôle dont ils n'auraient pas eu la réalité. Son premier mouvement est de faire consulter M. Decazes, qui désigne aussitôt le général DessoUe, homme honorable sans doute, et qui, à cause de son empressement à se rallier à la cause royale en 1814 et du rôle qu'il avait joué comme commandant en chef de la garde nationale, pouvait remplir cette place, mais qui n'avait ni la valeur personnelle ni l'initiative des deux maréchaux ci-dessus indiqués. Le général Dessolle, M. de Serre etie baron Louis déclarent aussitôt, ce qu'il n'était pas difficile d'apercevoir, qu'il n'y avait pas de ministère possible, sans M. Decazes, et M. Decazes, après avoir versé des larmes pour partir, en verse pour rester, quand il a reçu l'ordre formel du Roi. 11 m'est impossible de m'attendrir sur ces larmes de M. Decazes; elles reviennent trop souvent; ce sont des larmes politiques. Je sais que des historiens ont attribué à l'esprit de parti le jugement qu'on porta à cette époque sur la conduite de M. Decazes * . Selon eux , il ne désirait pas arriver au

1 . C'est M. Duvergier de Hauranne qui a soutenu cette opinion de la manière la plus plausible, en s'appayant sur la eorrespondance de MM. Decazes

528 CONGRÈS d'atx-la-cuapelle.

ministère après le duc de Richelieu, et ce fut à son corps défendant et pour ne pa» désobéir au Roi qu'il se laissa nommer ministre. Sans doute on ne peut lire dans le cœur des hommes, mais il faut les juger d'après leur caractère et leurs intérêts. Or, M. Decazes était un homme intelligent et avisé qui manœuvrait depuis deuï ans pour affaiblir la droite et môme pour l'éliminer de la Chambre ; il était sur ce point en désaccord, depuis plusieurs mois, avec le duc de Richelieu et M. Laine. Il n avait pas voulu, il en convenait lui-même, abandonner sou opinion. Il fallait donc de trois choses Tune : qu'il ramenât ses deux contradicteurs à son avis, qu'il les renvoyât du ministère ou qu'il en sortît. Il n'avait pas pu les ramener à son avis, pas plus qu'ils ne l'avaient ramené au leur. Alors les deux parties du ministère s'étaient quittées, et l'on a vu que les amis de M. Decazes n'avaient pas aidé le duc de Richelieu dans sa mission; l'élection des vice-présidents, l'adresse de la Chambre des députés et le rapport de M. Beugnot sur les douzièmes provisoires, en font foi. M. Decazes, qui savait que la lutte avait été entre les deux fractions du ministère, était trop au courant des choses politiques pour ne pas comprendre que, la fraction qui inclinait vers la droite ayant échoué dans ses efforts pour former un ministère, la fraction qui inclinait vers le centa» gauche et dont il était le chef arrivait naturellement au pouvoir. Il le comprenait si bien, qu'il ne s'était pas étonné que le roi le consultât sur le choix d'un président du Conseil, et qu'il avait désigné le général Dessolle, à l'ombre du nom duquel il pouvait avoir l'action principale , à l'exclusion du maréchal Macdonald et du maréchal Mannont sur lesquels il aurait eu moins de prise. Il devait s'attendre à ce que ce ministère, formé sur ses indications et d'hommes à sa convenance, l'appelât dans son sein : le duc de RicheÛeu n'avait

et Pasquier. Cet honorable historien n'a pas asseï considéré une chose, c'tti que, dans cette correspondance même, M. Decases suivait l'esprit de son r6lf.

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