‹ Histoire de la restauration (volume 2)Chapitre 27 sur 172 · SAISIE DU UYBE DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

SAISIE DU UYBE DE CHATEAUBRIAND

La fonne était donc pour M. Decazes. Mais, lorsqu^on descend au fond des choses, on comprend Findignation qu'éprouvait M. de Chateaubriand, auteur de Bonaparte et les Bourbons^ qui avait valu au Roi une armée, pair de France, ministre du Roi à Gand et placé si haut par son génie, de voir appliquer, sous la monarchie, à Tun de ses écrits une mesure extrême que la loi autorisait sans doute , mais quelle ne prescrivait pas. Le but de cette loi était d*atteindre les libelles clandestins qu'un éditeur de mauvaise foi voulait dérober à la lumière du jour pour les faire circuler dans l'ombre. Il n'y avait rien de pareil dans la Monarchie selon la CAartey et M. de Chateaubriand écrivait, non sans raison, à VL Dambray :

« N*e8t-il pas étrange, monsieur le chancelier, qu'on enlève en plein jonr, à main armée, malgré mes protestations, TouTrage d*un pair de France, signé de son nom, imprimé publiquement à Paris, comme on aurait enlevé un écrit séditieux ou clandestin, le Nain Jaune on le Nain incolore? Outre ce qu'on dovait à ma prérogative de pair de Francei j*08edire que je méritais personnellement plus d*égards. »

M. Decazes semblait, en effet, avoir usé à outrance du droit que lui conférait la loi pour pousser M. de Chateaubriand, naturellement irritable, à quelque violence, et il y avait réussi. La scène que nous avons racontée est un indice de l'exaspération à laquelle arrivaient les esprits. Louis XVIII et M. le duc de Richelieu n'avaient point approuvé la mesure de police pratiquée par M. Decazes contre le livre de M. de Chateaubriand. Le duc de Richelieu pensait et écrivait qu'il ne convenait pas à la dignité du gouvernement de supprimer toute contradic-

crit d'exemplaires. — U y a lieu à saisie et séquestre d'un ouvrage si IMmprl- DMorne repréteole pM 1m récépissés du dép6ft. »

La correipondance de M. de Chateaubriand avec M. Dambray et M. Decazes à ce sujet est citée in extenso dans le premier Yolume des Mémoires pour servir à Histoire de mùn temps, par M. Goliot.

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tion et d'ôter la parole à FoppositioD, et, en outre, îl comptait peu sur Tefficacité de la mesure employée. Il disait à ce sujet au Roi : «J*aime mieux que le livre se vende deux francs qu\m louis. » C'était apprécier sainement Teffet des prohibitions de ce genre dans un temps conmie celui où l'on se trouvait, et même dans tous les temps, car on se souvient de la vogue qu'eurent, sous Pancien régime, les livres brûlés par la main du bourreau : ces mesures de rigueur ne font que surexciter la curiosité publique. C'était aussi l'avis du Roi, qui ajoutait, en ne songeant point à la popularité qu'avaient eus dans sa jeunesse les pamphlets de Voltaire et ceux de Rousseau : «Je ne nie pas le mal que le livre peut faire ; je regrette le temps où l'administration pouvait, d'un mot , faire disparaître ce qu'elle croyait dangereux; mais partons du point où nous sommes. » Au fond, ce temps n'avait jamais existé depuis Finvention de l'imprimerie. Cette phrase, empruntée à une lettre de Louis XYIII et rapprochée du passage d'une autre lettre qu'il écrivait quelques mois plus tard, prouve que ce prince aurait eu le goût du pouvoir absolu s'il l'avait cru possible, mais qu'il avait le bon sens d'être convaincu de la nécessité du gouvernement constitutionnel. <( Quand j'ai dit à M. Canning, écrivait-il dans cette dernière lettre : J'avais la jambe belle^ elle a été cassée; on me l'a remise tellement quellemenl; mais enfin je marche^ et j'aime mieux boiter que subir une opération dont le résultat le plus probable serait de we rendre ctd-de-jatte , je crois avoir eu raison; mais qu'on ne me soutienne pas que c'est un avantage pour moi d'avoir eu la jambe cassée. » La remarque était d'un prince encore plus spirituel que judicieux ; tout système de gouvernement a, sans doute, ses inconvénients; l'inconvénient du gouvernement constitutionnel est de pouvoir être renversé par ceux qui devraient le soutenir, et l'inconvénient du pouvoir absolu est d'être, un jour ou l'autre, infailliblement renversé par l'infa- '

DESTITUTION DE CUATEAUBRIA5U. 124

tuation de celui qui l'exerce ; romnipotence, inséparable de romoiscience, ne saurait appartenir qu'à Dieu.

En attendant le résultat des mesures de police employées par M. Decazespour arrêter la diffusion de la Moiiarchie selon la Charte, Louis XVIII atteignit M. de Chateaubriand d'un coup plus prompt et plus direct. Il avait dit en plein conseil, en apprenant la résistance de l'illustre écrivain à ses ordres : u Puisque telle est la conduite de M. de Chateaubriand, je le rayerai de la liste des ministres d'État comme j'en ai rayé Fouché ; nous verrons s'il sera flatté de la comparaison. » C était là une parole fâcheuse. Tout Roi de France qu'il éUiit, Louis XVIII ne pouvait disposer de l'honneur de M. de Cha^ teaubriand ; il pouvait le priver d'un titre et d'un traitement, mais il ne lui appartenait pas de rabaisser au niveau du régicide Fouché l'auteur du Gétiie du Christianisme, le noble démissionnaire de 1805, l'auteur de Bonaparte et les Bourbons et enfin de la Monarchie selon la Charte. Nos rois ont été quelquei[ois maîtres de notre vie, souvent de notre fortune, jamais de notre honneur ; il ne relève que de notre conscience et de Dieu. Le 20^ptembre 1816, parut dans le Moniteur l'ordonnance qui rayait M. de Chateaubriand de la liste des ministres d'État. Quant à la saisie et au séquestre de la Mo-narchie selon la Charte, ce fut en vain que M. Decazes essaya de les maintenir. On imprima une nouvelle édition du livre saisi, on satisfit cette fois à toutes les formalités légales. Le gouvernement, pour empêcher la circulation du Uvre ,• dut recourir aux tribunaux, qui rendirent une ordonnance de nonlieu. On n'avait donc fait qu'ajouter à l'auréole de gloire dont le front de M. de Chateaubriand était dès lors couronné, celle delapers*écution.

L'impression produite par l'ordonnance du 5 septembre avait été, on l'a vu, diverse et contradictoire en France, suivant l'opinion qui dominait dans chaque département. Elle

avait consterné les royalistes et ravi ceux qui s'étaient montrés de tout temps opposés au gouvernement des Bourbons. C'était là Teffet d'ensemble. Nous devons cependant ajouter, pour être juste, qu'il ne faut pas confondre avec les révolutionnaires un certain nombre d'hommes opposés à la droite sans être opposés à la monarchie, qui marchaient avec le ministère et qui attribuaient à la majorité de ^ 815 tous les maux résultant de la situation funeste où la folle entreprise des Cent- Jours avait laissé la France. Comme on pouvait le prévoir par la conduite qu'avaient tenue les cabinets étrangers avant la dissolution, cette mesure fut accueillie au dehors par une nve approbation. Les représentants des diverses cours félicitèrent le Roi et le duc de Richelieu et écrivirent dans le même sens à leurs gouvernements, a La dissolution de la Chambre, disaient^ls dans leurs dépêches, est un acte de vigueur qui (ait le plus grand bien et qui produit sur l'opinion publique l'impression la plus favorable. Reste à savoir quel sera le résultat des élections, mais tout annonce qu'il sera bon. Dans tous les cas, les ultra-royalistes sont dans ce moment plus à craindreque les révolutionnaires.» Lord Castlereaghetle prince de Mettemieh, qui n'avaient point conseillé l'ordonnance du S septembre , l'approuvèrent comme le cabinet de Saint-Pétersbourg et le cabinet de Berlin qui l'avaient demandée. L'Europe fut donc unanime sur cette question.

Le duc de RicheUeu profita de ces dispositions, favorables pour obtenir l'intervention de l'Europe auprès du cabinet de la Haye, qui continuait à permettre que la Belgique devint le foyer d'une conspiration permanente contre le gouvernement des Bourbons. Les choses en étaient au point que le duc de Richelieu avait menacé de rompre toute relation avec le cabinet de la Haye. Malgré ses réclamations contre la presse réfugiée qui inondait les départements voisins de la Belgique de pamphlets hostiles, le Nain jaune et le Meraire surveillani

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