TRAMBS ROUÉES PAR DIDIBR DANS L'IS&RE
joué toutes les parties, il avait cherché et cherchait encore les voies qui pouvaient le conduire à Tinfluence^, à la domination, à la fortune, à la célébrité, à la vengeance : toujours exalté, sans Tavoir toujours été pour les mêmes opinions, dupe peut-être de son imagination, dont tant d'autres allaient être victimes, et parcourant les campagnes et les bourgs, annonçant une grande organisation dont Camot, Fouché et le prince de TaUeyrand étaient, disait-il, les chefs; donnant ses désirs pour des réalités, ses chimères pour des faits accomplis, et, à force de supposer des ennemis à la Restauration, espérant lui en faire de nouveaux et encourager ceux qui la haïssaient.
Parti de Lyon à la fin de janvier, Didier avait employé trois mois dans son œuvre de propagande. Vers la fin du mois d avril 1816, à Tombre de cette organisation dont l'existence est restée problématique et qu'il appelait « la société de Tindépendance nationale, » il avait créé réellement une organisation insurrectionnelle à Grenoble et dans les environs. Le terrain était bien choisi. C'était là qu'au mois de mars de l'année précédente, le succès du retour de l'Ile d'Elbe avait été décidé par l'adhésion militaire de Labédoyère et l'acclamation des populations. Les officiera à demi-solde et les soldats de l'armée de la Loire, récemment licenciés, étaient nombreux dans le département de l'Isère. La population, comme il arrive dans les pays frontières, était belliqueuse ; elle supportait plus impatiemment qu'aucune autre la présence des étrangers, et leur expulsion faisait naturellement partie du programme insurrectionnel. Il y avait une école de droit à Grenoble, et cette ardente jeunesse promettait des auxiliaires à Didier. Il exploitait tout contre les Bourbons, les regrets comme les espérances, les passions patriotiques comme les passions révolutionnaires, les déceptions des fonctionnaires destitués, les colères militaires, les mécontentements excités par
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le système de répression, de compression et de surveillance, qu'avait motivé une situation troublée, et que le gouvernement exerçait à Taide des lois extraordinaires dont les Chambres l'avaient armé. Son plan consistait à se ménager des intelligences dans Grenoble, et à entourer la ville d'un réseau insurrectionnel, capable, au moment marqué à la conspiration, de fournir les forces nécessdres pour provoquer les adhésions sur lesquelles il comptait, et les défections qu'il espérait trouver dans la garnison. A Grenoble, il se met d'abord en rapport avec le chef de bataillon en demi-solde Biolet, le capitaine en retraite Pélissier, l'officier de gendarmerie en demi-solde Joannini, et l'ex-garde général des eaux et forêts Cousseaux. Tous quatre lui promirent de s'entremettre pour lui assurer le concours des officiers en demi-solde, et des employés du gouvernement impérial destitués, enfin de ce qu'il y avait de plus ardent et de plus décidé dans la jeunesse de l'École de droit et dans celle du commerce. Didier se chargea de trouver dans les campagnes la force insiurectionneile qui, en se portant sur Grenoble, devait donner le signal de l'insurrection. Il établit ses principaux centres de ralliement dans les communes situées en demi-cercle autour de la ville; c'étaient : au nord, la commune de Quaix; au nord-est, la commune des Adrets; à l'est, dans les montagnes de l'Oisans, les villages d'Allemond, de Vaujany; et au sud, sur la route de Gap, les communes de Yizille et de la Mure. Sur tous ces points, il avait des coopérateurs actifs, ardents et intelligents qui lui recrutaient des auxiliaires. Il suffira de nommer le colonel en retraite Brun, maire destitué de la commune de Quaix, connu dans le pays sous le sobriquet de Dromadaire, parce qu'il avait commandé en Egypte les guides montés sur ce cheval du désert ; dans le Grésivaudan, le sieur Brunet, notaire aux Adrets, Clément, propriétaire, et Sauton, maître de poste à Lumbin; Joly, officier en demi-solde à Tencin,
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trois officiers de Tinspectioii des douaoes de Pontcharra; dans roisans, Dussert, ancien guide de Tannée des Alpes et son parent Durif, Tun et Tautre maires récemment destitués; à Vizille, rhuis£ier Charvet ; à la Mure, les frères Buisson, Von pharmacien, l'autre marchand épicier; le notaire du lieu et deux officiers à demi-solde, Dufresne et Dumoulin. Par l'intermédiaire du notaire Brunet, qui avait donné asile, peu de temps auparavant, au géuéral Drouet d'Erlon, actuellement réfugié en Suisse, Didier s'était mis en relation avec ce chef militaire, Tun des principaux meneurs de la conspiration organisée par Fouché, dans les derniers mois de la première Restauration. Drouet d'Erlon avait promis sa coopération aux conspirateurs de Grenoble. Il devait aller attendre à Genève le succès de la première tentative. Si Grenoble était enlevé , Drouet d'Erlon entrait en 'France , il prenait la direction militaire des forces réunies et marchait sur Lyon.
La conspiration de Didier était largement conçue et habilement préparée. Si, par une illusion d'optique facile à comprendre, le lendemain du retour de Tlle d'Elbe, l'on s'exagéra son importance quand elle éclata, on l'a singulièrement amoindrie depuis par une autre illusion d'optique, et parce qu'elle n'a pas réussi, on a voulu n'y voir que le roman irréalisable d'une imagination échauffée. Le succès de telles entreprises tient à si peu de chose, que ce n'est point uniquement par la . réussite ou la non-réussite qu'on peut les juger. Que Napoléon, trouvant im général résolu pour l'arrêter aux défilés qui précèdent Grenoble, fût tombé sous une balle, faudrait^ii pour cela représenter le retour de l'Ile d'Elbe comme une échauffourée romanesque, dont le succès ét^iit impossible? Dans toutes les aventures de cette espèce, il faut tenir compte de la fortune, elle vous sourit ou vous est contraire, mais cela ne change rien au fond des choses. Didier s'était assuré
dans les communes rurales le concours de plus d'un millier d'hommes ; il avait des intelligences dans Grenoble, où résidaient trois cents officiers à demi-solde; ses affidés dans cette ville, le commandant Biollet et les autres officiers à demisolde, s'engageaient à lui livrer une des portes au moyen des complices qu'ils avaient dans la garnison, et à s'emparer de la personne du général qui commandait la place. Le mouvement était bien entendu. Pour le comprendre, il faut se rendre un compte exact des lieux. Grenoble, assise sur les deux rives de l'Isère, s'adosse sur la rive droite à une montagne d'une grande élévation qu'ion appelle la Bastille, montagne couverte aujourd'hui de forts, mais à l'époque où ces événements se passaient, simplement couronnée d'une tour, la tour de Rabot, et d'ime muraille démantelée qui serpentait à ses flancs. Deux des cinq portes de la ville, celle de France à l'est, à laquelle aboutit la route de Paris, celle de Saint-Laurent à l'ouest, d'où l'on plonge sur la vallée du Grésivaudan traversée par la route de Chambérj', s'ouvrent sUr la rive droite. Les trois autres s'ouvrent sur la rive gauche. Ce sont les portes de Bonne, Créquy et des Trois- Cloltres. Toutes trois donnent sur un carrefour dit de la Croix-Rouge^ où la route de Gap, qui traverse la Mure, Vizille et le village d'Eybens, rencontre les chemins qui descendent de rOisans et de la partie du Grésivaudan située sûr la rive gauche de l'Isère. C'était parla que les insurgés de toute la rive gauche, parmi lesquels on comptait les douaniers de Pontcharra, devaient se porter en masse, dès que les insurgés de la rive droite, venus de Quaix, auraient allumé sur la Bastille des feux auxquels répondraient aussitôt, de l'autre côté de la rivière, les feux allumés par les insurgés d'Eybens. On ne doutait pas que la porte de Bonne livrée n'équivalût à ville gagnée.
Ce qui achevait de donner toute confiance à Didier et à ses