BUDGET DE 1817 : OPINION DE M. DE VILLELE
ne pût recevoir, à quelque titre que ce fût, plus de 40,000 fr. par an du trésor public.
A ceux qui alléguaient que c'était entreprendre sur le pouvoir royal que de supprimer ainsi par un refus de subsides des places créées par le gouvernement, il répondait par ces paroles qui provoquaient de vifs applaudissements : « Henri IV et Sully, d'adorable mémoire, trouvèrent la France aux prises avec les mêmes circonstances, livrée aux mêmes ennemis. Sous un gouvernement représentatif, c'est à la Chambre à jouer le rôle de Sully en défendant le monarque contre l'importunité des demandes et la facilité de les accorder. » Dans la question de principes, M. de Villèle était sur le véritable terrain du gouvernement représentatif, quoique dans la pratique on pût contester la possibilité de plusieurs de ces suppressions, et quand MM. Becquey et Bourdeau soutenaient que la faculté qu'avait le Roi de nommer aux fonctions impliquait ceUe de fixer le traitement comme il l'entendrait, au lieu de concilier la prérogative royale avec la prérogative de la Chambre, ils immolaient la seconde à la première. M. de Villèle exagérait peut-être, avec le verre grossissant que toutes les oppositions ont à leur service, le mal présent et actuel ; mais il avait la prévision du mal à venir ; il voyait au bas de lapenje la France qui glissait déjà sur le versant de la centralisation, quand il s'écriait avec cette âpreté de l'avocat des payants, conune il s'appelle lui-même, contre les avocats des payés : « On veut que tout vienne de Paris, on veut tout connaître, tout juger à Paris. Il faut donc laisser tout faire à Paris, et continuer à gémir dans le fond de nos retraites sur l'ignorance, l'imprévoyance, les négligences de Paris. Un meilleur temps viendra sans doute. Lorsque administration communale, départementale, instruction publique, culte religieux, rien ne pourra se soutenir, le centre alors, l'estomac politique de l'État, sentira la nécessité de rendre
Hist. d« la Reitaor. IV. 1 S
la vie et la liberté aux membres afin de ne pas mourir luimême. »
Seulement, comme rorateur le reconnut dans la suite de la discussion, ce n'était qu'avec des lois de nature à modifier profondément l'administration de la France qu'on pouvait arriver à introduire des économies sérieuses dans les différentes parties du budget. Il y avait évidemment, comme en 1815, deux systèmes en présence : celui des hommes qui voulaient que l'administration tout entière fût réunie au centre, et qui croyaient que la dépense faite pour attirer dans les fonctions administratives les gens les plus capables serait producllTe; celui des hommes convaincus qu'il ne fallait centraliser à Paris que ce qu'il était impossible de faire sur place, et qui croyaient qu'au lieu d'attirer vers les fonctions publiques par de gros traitements, il fallait tâcher, par la diminution des impôts et la décentralisation des affaires municipales et départementales, de conserver et d'agrandir, s'il était possible, la classe des propriétaires indépendants, capables de faire gratuitement les affaires du pays. Nul doute qu'au point de vue du gouvernement représentatif ce second système ne fût préférable au premier.
Ceci explique ces vives paroles de l'orateur de la droite qui excitèrent les applaudissements de l'opposition et les murmures des bancs ministériels :
« Je ne peux plus m*étonuer de rien, 8*écriait M. dç Villèle au miliea d*une agitation croissante, je comprends à merveille le système des trois lois que j*ai combattues, je ne révoque plus en doute l'existence de la nation nouvelle qui ne peut 8*élever ou se soutenir qu*eu comprimant ou en détruisant les factieux, et ces factieux sont pour elle les coutribuables. Notre longue domination en Europe a fait naître au milieu de nous une collection de quelques milliers d*individus pour lesquels les marchés avec les gouvernements, les spéculations, Thabitude des places et des dépenses a fait regarder longtemps TEurope comme un vaste champ d'exploitation et, depuis, les revenus de la France comme uii patrimoine. D
BUDGET DE 1817 ; OPIl^ION DE M. DE YiUilLE. 211
Les chefs de la droite eux-mêmes commençaient, on le voit, à mettre dans leur langage cette teinte d'amertume et d'exagération à laquelle l'opposition échappe si difficilement. Mais sur plusieurs points ils avaient la raison de leur côté, et c'est parla que le discours de M. de Villèle produisit un immense effet dans la Chambre et au dehors. Quand ils se plaignaient qu'on ne fit pas connaître à l'assemblée les conditions de Temprunt, qu'on lui contestât le droit de diminuer les appointements exagérés, de refuser l'allocation universitaire jusqu'à ce qu'une loi satisfaisante sur l'enseignement fût présentée, ils étaient dans leur droit; comme ils montraient une intelligence véritable des conditions du gouvernement représentatif quand ils demandaient qu'on diminuât l'ascendant de la bureaucratie et qu'on rendît aux intérêts locaux plus de liberté. La bureaucratie et la représentation libre des intérêts et des idées du pays sont deux termes inconciliables qui ne sauraient se trouver réunis dans la même proposition. M. de Villèle, comprenant sans doute que toutes les économies qu'il avait proposées n'aboutiraient pas à une somme considérable, toucha à la véritable question en proposant d'adresser au Roi c< une humble adresse pour le supplier de faire négocier auprès des puissances étrangères la diminution du corps d'occupation, dont le calme qui règne en France, dit-il, rend la force inutile et l'exagération de nos charges le fardeau impossible à supporter plus longtemps. » M. de Villèle associait ainsi la droite, au moins par ses vœux, à la délivrance du territoire, et c'était probablement le but de ce passage de son discours que les murmures des bancs ministériels interrompirent. Il répondait ainsi par un acte à ceux qui prétendaient que la droite aurait désiré prolonger l'occupation. Son discours se terminait par un de ces résumés heureux et pressants dans lesquels il devait exceller plus tard :
« Je demande, dit-il, que la Chambre réduise les biidgels des divers
ministères de toutes les sommes dont j*ai indiqué la dépense comme pouvant être supprimée sans compromettre les services publics ; qn'clle ne porte le crédit qu'à 20 millions de rentes, dont la négociation doit être présentée à l'enregistrement des Chambres; que l'arriéré soit définitivement fixé; que la partie des créances qui doit être exceptée du mode de remboursement général soit fixée irrévocablement dés celte année, ainsi que le mode selon lequel elle sera particulièrement acquittée ; qu'une liquidation générale des effets émis par les diverses caisses soit définitivement faite dans le courant de cette année, afin qae le mode ruineux d'anticiper les recettes ne fournisse plus à l'agiotage les moyens de corrompre et d'entraver les services publics, aux ministres la facilité d'outrepasser leurs crédits... À ces conditions et à celles que'j'ai indiquées, nous pourrons obtenir le crédit qu'on vend fort cher à ceux qui se ruinent et qu'on se trouve heureux de pouvoir offrir à ceux qui font sagement leurs affaires. •
Une longue agitation suivit ce discours, et il y eut une vive discussion sur la question de savoir si l'impression serait votée à six exemplaires par député, maximum légal, ou à un exemplaire seulement. M. l'abbé Louis, président de la commission du budget, crut nécessaire de monter à la tribune pour s opposer à la première proposition, en faisant observer qu'il serait dangereux de donner une marque de sympathie publique h un discours où se trouvaient des assertions de nature à jeter des alarmes en France sur la situation de nos finances. La majorité se rangea à son avis.
Ce fut M. de Barante qui répondit à M. de Villèle, et l'effet produit par le discours de celui-ci se trouve constaté dans l'exorde même de son adversaire^ a Répondons, dit M. de Barante, à l'honorable préopinant que les adversaires du budget ont comme choisi pour leur rapporteur. Il a si bien
1. M. de ViUèle Tut trèfl-vivcment attaqué par \ùè membrt^a de la majorité.
Pnrmi ceux qui montrèrent le plus de violence, il faut compter M. Dadon, qui lui Reprocha de recevoir, lui Taccusateur des gros traitements, 5,000 franc» «l'indemnité comme maire de Toulouse. M. de Corbière répondit en déclarant que M. de ViUiMe abandonnait cette somme à la yilln pour le soulagement des classes nécessiteuses.