‹ Histoire de la restauration (volume 2)Chapitre 59 sur 172 · REJET DU BUDGET PAR LA DROITE · texte numérisé non relu

REJET DU BUDGET PAR LA DROITE

points traités avec la supériorité du talent uni à la raison^ Ainsi les ministre& avaient dit :

<i 11 ne faut pas oublier tout ce que ie goufernement a fait et ce qu'il compte faire pour la religion. On ne devrait pas oublier non plus que, mîme quand il s*est agi des biens des émigrés, le mot de restitution a été seigneusement évité. Queyeut-on aujourd'hui, quand on eiige l'emploi de ce mot? Sans doute constater que les acquéreurs des biens da clergé possèdent un bien mal acquis. Étrange façon de rassurer les intérêts et de terminer la réTolulionî t

M. de Chateaid)riand répondit à cette observation avec beau* t-oup d'éloquence :

« Combien de fois encore faudra-t-il ragsurer la révolution? Ceux qui renient la justifier ne s'aperçoivent-ils pas que c^est la déclarer coupable que de la représenter si alarmée? Ce qui est innocent est tran- <nûlle. La Tente des bois de TËglise n*opérera pas la merveille que voua attendea; elle ne rasaarera pas d'abord les acquéreurs des biens dea émigrés, des hôpitaux et des fabriques, puisqu'on a rendu le reste de ces biens non aliénés aux anciens propriétaires; elle ne rassurera paa davantage les possesseurs des biens communaux, puisqu'on a retiré des propriétés aationalies ce qui pouvait encore appartenir aux communes* Vous aurez beau multiplier les aliénations, il n'est pas en votre pouvoir de changer la nature des faits; le temps peut seul guérir la grande plaie de la France. On distingue encore en Irlande les propriétés dont Torigine remonte à des confiscations : loin de nous en affliger, félicitonsnous de trouver parmi les peuples ce sens moral que le succès ne peut corrompre. C'est cette conscience du genre humain qui est le principe de la société; elle survit aux nations et elle les recommencé. Il y a de qnoi trembler pour notre malheureuse patrie, lorsqu'après vingt- cinq années d'une révolution épouvantable, lorsqu'après avoir vu égorger les prêtres, le trône tomber avec l'autel et nager dans le sang du meilleur des rois, nous voulons encore vendre la dernière dépouille de rÉglise, comme les soldats tirèrent au sort le dernier vêtement de Jésus-Christ. »

C'étaient là de belles et de fortes paroles. Au fond, il y avait entre la droite et ceux qui soutenaient le ministère cette différence que la droite, en acceptant les faits irréyocablement ftccwnpHs, croyait qu'il fallait réparer les lésions faites par la

Révolution à Tordre social partout où la Charte ne s'y opposait pas, tandis que le gouvernement repoussait ces réparations dans la crainte d'alarmer les intérêts nés de la Révolution. A la Chambre des pairs, le budget fut voté par cent neuf boules blanches contre quarante noires.

Malgré les scrupules de conscience qui poussèrent la droite à cette extrémité, il y avait dans ce rejet du budget un principe d'opposition à outrance qui pouvait enfanter les conséquences les plus graves. Nous savons qu'on peut dire que la droite refusait le budget pai'ce qu'elle était en minorité et que sou vole n'exerçait pas une influence directe sur les affaires. Mais la question du refus du budget n'en avait pas moins été posée et résohie dans le sens des prérogatives de la Chambre, par M. Mathieu de Montmorency lui-môme. C'était la droite qui donnait ce précepte et cet exemple; or cet exemple faisait passer la souveraineté dans les mains de la Chambre. Vîut une majorité qui refusât le budget, le deraier mot était dit. Cette majorité pouvait ne pas appartenir à la droite. Que feraitelle alors? Que ferait la couronne? Une royauté sans budget, c'était une citadelle prise par la famine. Il fallait qu'elle se rendit ou qu'elle sortît de la constitution, deux extrémité? auxquelles la droite n'avait pas assez songé. Le gouvernement représentatif est une machine politique à deux contre-poids qui ne peut fonctionner que lorsque ni l'une ni l'autre des deux prérogatives n'est poussée à l'extrême. La di-oite, jetée dans une opposition à outrance par l'ordonnance du 5 septembre et la guerre sans trêve ni merci que le ministère lui avait faite, oubhait trop que derrière le ministère qu'elle attaquait se trouvait la royauté avec ses prérogatives. La passion contre le présent l'empêchait de se préoccuper assez de l'avenir.

Le vote du budget terminait la session ; elle fut close le 27 mars. L'ensemble de cette session avait été fâcheux pour la droite, chez laquelle l'esprit d'opposition commençait à créer

COUP d'cbil svr l'ensemble de la session. 229

des habitudes agressives qui ne devaient pas être facilement perdues, et cet esprit un peu chimérique qui cherche le bien théorique sans assez se préoccuper de la réalité et de la possibifité; fâcheux pour la royauté contre la prérogative de laquelle la prérogative parlementaire s'affirmait avec un absolutisme dangereux par la bouche de ses plus fidèles amis; fâcheux pour le système représentatif lui-même, car l'élément conservateur par excellence, la grande propriété, manquait à la majorité gouvernementale qu'il s'agissait de créer. La situation se dessinait dans les faits de détails comme dans les faits d'ensemble. Le duc d'Orléans recevait la permission de revenir à Paris (27 février) et rentrait en grâce. Le comte d'Artois voulait voir M: de Villèle avant son départ et félicitait de son courage le chef de la droite qui, à son arrivée à Toulouse, re(fevait une sérénade. Le Journal des Débats commençait à se séparer du ministère, à attaquer M. Decazes. Enfin les doctrinaires, qui avaient eu l'influence prépondérante dans les discussions delà session agrandissaient partout leur position. Déjà, au mois de février, M. de Rémusat avait été transféré de la préfecture de Toidouse à celle de Lille, et M. de Saint- Chamand de celle d'Avignon à celle de Toulouse. M. de Choiseul, préfet à Dijon et vivement engagé contre la droite, avait obtenu la préfecture d'Orléans. M. d'Arbaud-Jouques, préfet du Gard, était remplacé par M. d'Argout, dont la liaisou étroite avec M. Decazes était connue. C'était le signal d'un mouvement qui allait se poursuivre sur une grande échelle et trouver son couronnement dans la retraite de M. le duc de Feltre et de M. Dubouchage, en brisant les derniers liens qui existaient entre la droite et le gouvernement.

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