RÉCIT DES ÉVÉNEUENTS DE GRENOBLE
river ce soir? On doit faire des feux sur la Bastille, et toutes les» communes marcheroot sur la ville pour s'empm'er des autorités et changer le gouvernement. » Quelques heures après la réception de cet avis, circonsUuice qui doit être notée, M. Beyle, premier adjoint, envoyait sa démission.
Bientôt les indices se succédèrent. Dans ce temps de passions politiques, les royalistes étaient organisés, vigilants et debout comme leurs adversaires, et le gouvernement, ardemment attaqué, était ardemment servi. Toutes les autorités se mirent, pour ainsi dire, en permanence. La préfecture et rhôtel du commandant du département échangèrent leurs nouvelles. A huit heiures du soir, M. de Montlivaut sortait de chez le général Donnadieu, lorsque^ son neveu, tout effaré, lui remit une lettre. C'était l'adjoint de la commime de Vif qui l'avertissait qu'au moment même où il écrivait, les paysans insurgés se rassemblaient en grand nombre dans les bois d'Échirelies. En rentrant à la préfecture, le préfet trouva trois personnes dans son cabinet : Tadjoint de la Mure, le suisse de l'église d'Eybens et un gendarme. Le premier avait assisté au départ des insurgés de sa commune ; le second, envoyé par le curé de la paroisse, annonça que la commune d'Eybens se remplissaitdepaysansenarmes ; le troisième, envoyé probablement à la découverte, avait rencontré un détachement de paysans armés et n'avait dû son salut qu'à la vitesse de son cheval.
Ce n'étaient plus de simples ouï-dire. L'insurrection était eu marche. Rien d'étonnant a ce que le préfet fût le premier averti. Les autorités municipales étaient ardemment royalistes et le dévouement de Thomme de parti éveillait chez elles le zèle du fonctionnaire» Cependant, à cette heiu'e tardive de la soirée, le général Donnadieu reçut des avis si précis, que ses appréhensions devinrent des certitudes. Il sortait de la préfecture où il était venu pour conférer avec le préfet des mesures à prendre, lorsciu'il passa auprès d'un jeune
homme qui se jeta vivement de côté pour Téviter. Le général Donnadieu marcha droit à lui; et, comme Tinconnu faisait im nouveau mouvement pour se dérober, le général le saisit au collet, le conduisit dans un café, et, l'examinant de plus près à la lumière, découvrit, en écartant sa redingote, la poignée d'un sabre suspendu à sa ceinture et deux pistolets d'arçon. Alors, sur son aveu qu'il était officier en demisolde et qu'il faisait partie d'une conjuration qui allait éclater, il le conduisit lui-même au corps de garde de l'hôtel de la préfecture. Dès ce moment, il n'y avait plus de doute, et le généml Donnadieu prit toutes les dispositions militaires nécessitées par les circonstances. 11 y eut une distribution de cartouches ; la moitié de la compagnie départementale et une compagnie de gardes nationaux furent envoyées contre la Bastille où des feux allumés annonçaient la présence des insurgés; les voltigeurs de la légion de l'Isère, soixante-quinze hommes de la légion de l'Hérault et un certain nombre de gardes nationaux à cheval qui s'étaient présentés, reçurent l'ordre d'éclah'er la route d'Ej'bens par laquelle, suivant les avis reçus, devait arriver la masse des insurgés. On avait, en effet, en ce moment, — il était neuf heures et demie du soir, —.les renseignements les plus précis; le lieutenant Aribert (c'était le nom du jeune officier en demi-solde mis en état d'arrestation), le lieutenant Aribert, à qui le général Donnadieu avait engagé sa parole que, quoi qu'il arrivât, il ne serait pas poui'suivi, avait fait les révélations les plus complètes sur l'étendue, la portée, le but, les moyens d'exécution du complot, siu* la part qu'il y avait prise lui-même et le rôle qu'il devait y jouer en arrêtant, avec le concours d'un camarade, le général Donnadieu dont il se trouvait le prisonnier *. Le reste de
1 . Le général Donnadieu résume lui-même en ces lermea les révélalioos du liculcnanl Aribert : « Le complot, me dit-il, 8*élend dans toute la France et A l'étranger; c'est Poccupation de Grenoble par Didier, qui est un des princi-
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la légion de Tlsère, qui composait la principale force dont pou- Tftit disposer le général, attendait des ordres, Tarme au pied, dans la caserne, sous le commandement du colonel Vautré. Le général Donnadieu achevait de recevoir les aveia du lieu* tenant Aribert quand on vint lui annoncer que la petite colonne expéditionnaire qu'il avait envoyée pour éclairer la route d'Ëybens rentrait en désordre. Elle avait rencontré, à peu de distance de la ville, une colonne d'insurgés qui Tavait accueillie par une vive fusillade, et elle s'était aussitôt mise en retraite. En ce moment même, les voltigeurs de lllérault, vivement poursuivis, rentraient à Grenoble en criant : « Les voilà ! » Sans permettre à M. de Lestelet, le chef de la troupe qui se repliait, de descendre de cheval, le général Donnadieu lui prescrivit de porter immédiatement au colonel de Vautré l'ordre de marcher avec sa troupe contre les rebelles. Le colonel de Vautré se mit à la tête de quatre-vingts hommes, c'était probablement ce qu'il y avait de plus sûr dans la garnison, et s'élança vers la porte de Bonne par laquelle les insurgés, animés par un preniier succès, arrivaient.
Les insurgés arrivaient en effet; Didier, qui avait donné l'ordre du mouvement pour la nuit du 4 au 5 mai,' ne cnit pas devoir donner un contre-ordre dans la crainte qu'il ne parvint point partout, quoique ses chances de succès se trouvassent sensiblement diminuées par deux causes bien imprévues.
pam agents, qai doit être le signal de la prise d'armes partout et de la marche sur Palis de tous les ronjurés des diyers départements dirigés sur tous tes points par des chefs mllilaires, généraux et colonels ; qu'il ignorait lui-même si ce aérait Napoléon ou la république que Ton proclamerait après la chute de la royauté ; que le département de liséré tout entier était en armes ; que la légion de ee département, les douaniers et tous les officiers à demi-solde entraient dans ce complot et se réunissaient celle nuit même, marchaient de tontes parts pour s'emparer de la Tilie. Que lui, de ra personne, lorsque Je l'aTaJs arrêté, allait prendre un détachement qui l'attendait dans une maison du faubourg Saint-Laurent pour venir 8*eroparer de mol, et m'cnfermer à la prison de la citadelle qui leur serait liyrt^e. w
La première était le délai apporté au départ du général Donnadieu, sur lequel il avait compté, départ contremandé parce qu'il y eut un retard dans l'arrivée de Madame la duchesse dé Berry. Les conspirateurs pouvaient espérer, il est vrai, que le coup monté pour arrêter à Grenoble le général Donnadieu et le colonel de Vautré* laisserait la défense sans initiative et sans direction. Mais les arrestations opérées dans la nuit du
3 au 4 mai par les ordres du préfet avaient jeté la terreur parmi les conspirateurs de Grenoble. Le commandant Riollei, l'ex-garde général Cousseaux, et Tex-capitaine de gendarmerie Joannini, chefs du mouvement dans la ville, craignant à chaque instant d'être dénoncés et arrêtés,* s'évadèrent le
4 mai à midi de Grenoble, et vinrent rejoindre Didier dans les bois d'Échirolles. Dès lors sa meilleure chance lui échappait. Les rôles entre le gouvernement et les insurgés étaient intervertis ; le gouvernement était sur ses gardes et prêt à frapper; le mouvement intérieur qui devait livrer les portes de la ville aux insurgés de la campagne restait sans direction. En voyant arriver les trois hommes sur lesquels il avait le plus compté, Didier hésita un moment ; mais il était trop tard pour avertir les communes qui devaient descendre des montagnes. Didier résolut de risquer le tout pour le tout. 11 se dit que de deux choses l'une : ou les portes seraient ouvertes, et dans ce cas ses auxiliaires de Grenoble, qui étaient encore en nombre, auraient réussi à mettre la main sur les autorités et seraient
* les maîtres delà ville; ou ils n'auraient pas cm pouvoir opérer le mouvement, et les portes seraient fermées; alors les bandes
1 . D'après les détatU donnas par M. Boullée dans ta biographie du colonel, biograpliic écrite sur des documents fournis par la veuve de M. de Vautré, cet oflicier n'échappa à ceux qui devaient l'arrêter que parce qu'il dînai l le 4 mal à l'hôtel du général au lieu de dîner chez lui. M. Ducoin, dans sou Histoire de la conspiration de 181 G, montre également le colonel de Vautré assis à une table de jeu, chez le général, dans la soirée du 4 mai, avec le baron Prévôt, colonel dea dragons de la Seine, et le cFier d'escadron de la Villette.