LA VÉRITÉ SUR L'AFFAIRE DE LYON
enhardis par la tolérance du gouvernement, ils arrivèrent à affirmer hautement que les autorités civiles et militaires de Lyon avaient affecté de ne prendre aucune mesure pour prévenir le mal ou Tempêcher, et que môme elles avaient sourdement et par des agents secrets et salariés excité, favorisé, encouragé le mouvement, pour faire périr des citoyens innocents, et pour aller tout couverts du sang de leurs victimes demander au Roi des honneurs et des richesses. La Correspondance secrète adressée aux journaux anglais et dont l'origine ministérielle n'était pas douteuse, on le verra, accréditait ces dénonciations en les annonçant au dehors comme devant jeter une vive lumière sur les événements de Lyon. Un peu plus tard, dans la session de 1817, un député attaché au ministère par des fonctions publiques, M. Camille Jordan, conseiller d'État, porta les mêmes accusations à la tribune. Il attaqua, en- outre, dans des termes violents, Tautorité de la chose jugée à Lyon, et déclara les juges atteints et convaincus de passion, de partialité et d'erreur. Enfin, le duc de Raguse lui-même, rompant le silence, affirma dans une lettre adressée au duc de Richelieu, « qu'il avait eu pour luimême dans sa mission l'approbation publique et solennelle du Roi, et que les récits du général Fabvier ne renfermaient que la vérité, n Pour que le ministère laissât se produire de pareilles affirmations sans même les faire démentir dans ses journaux, lorsqu'il était clair pour tout le monde qu'elles ébranlaient les bases naturelles sur lesquelles reposent tous les gouvernements, il fallait qu'il eût un résultat politique en vue. Or ce résultat ne pouvait être que l'amoindrissement et la déchéance morale de la droite.
M. de Bonald, dans son grave langage, signala ce qu*il y avait d'anormal dans cette conduite d'un député, attaché comme Tétait M. Camille Jordan au gouvernement par des fonctions publiques, venant dénoncer du haijt de la tribune
les arrêts de la justice à rindignation de la France : a Qui me répondra, s'écriait-il dans un remarquable écrit, que VOUS, censeurs des jugements, vous ne vous trompez pas en accusant des tribunaux d'erreur ou de précipitation? Quelle garantie me donnez-vous de votre infaillibilité, lorsque vous n'avez pas une autre raison, une autre probité, une intelli- ;^ence d'une autre espèce que celle des juges, et que vous avez de moins qu'eux, et la confiance dont le prince les a honorés, et le caractère auguste dont la loi les a revt^tus, et toutes les lumières dont la procédure les a entourés poiu* leur faire discerner la vérité? La loi n'a pas cru qu'aucun juge, aucun tribunal fût infaillible, mais elle a voulu que les jugements en dernier ressort fussent irréformables. Qnun membre du pouvoir législatif, de ce pouvoir qui constitue les tribunaux et qui a besoin pour exécuter ses propres lois de la force que lui prêtent leurs arrêts, vienne à la face de la nation flétrir ce pouvoir judiciaire dont il a déclaré l'indépendance, qu'il diffame dos jugements que la loi ne permet pas aux intéressés eux-mêmes d'attaquer, que la royauté n'a pas le pouvoir d'anmder, qu'il apprenne à la nation, dont la tranquillité repose sur l'inébranlable solidité des choses jugées, que les jugements ne sont en définitive que des erreurs consacrées par la justice, c'est en vérité ce qui manquait, même après notre Révolution, au renversement de toutes les doctrines. »
Pendant que M. de Bonald signalait ainsi la gravité de cette attehite à la force des choses jugées, un autre publiciste de la droite exposait avec la même force et le même talent le côté politique de la question dtms le Co7iservateur : a Supposons, disait-il, que le général Canuel et M. de Chabrol aient trompé le gouvernement par des rapports mensongers. Dans cette hj-pothèse, le ministère, ultérieurement averti que la vérité lui a été dissimulée, aurait fait son devoir en provoquant une en-
LA VÉRITÉ SUR L'aFFAIRE DE LYON. 249
quête. Après quoi, son devoir encore était non pas de déplacer le général et le préfet, mais de les mettre en jugement, car les crimes à eux imputés par M. le colonel Fabvier, s'ils étaient vrais, seraient irrémissibles. Le ministère se serait ainsi concilié le suffrage de tous les partis; on.aurait reconnu que si, au mois de juin 1817, il avait approuvé et même ordonné les mesures répressives qui ont eu lieu dans le département du Rhône, cVst que, placé à une grande distance de ce département, il avait dû voir les événements par les yeux de deux principaux fonctionnaires publics. Est-ce là'ce qu'a fait le ministère? Point du tout. Depuis et malgré l'ouvrage de M. le colonel Fabvier, que M. le duc de Raguse accrédite comme le rapport officiel de sa mission, le ministère n'a point retiré les honorables récompenses qu'il avait décernées au général et au préfet ; l'un est inspecteur général d'infanterie, Fautre sous-secrétaire d'Etat. En outre, dans la séance du 13 mars 1818, quatre mois après la mission du maréchal duc de Raguse, le ministère proclamait avec éloge la véracité des rapports du général Canuel et du préfet du Rhône. Conséquemment, l'un et l'autre ne peuvent être, aux yeux du gouvernement, ni des inventeurs de conspirations, ni des provocateurs d'assassinats juridiques. Pourquoi alors n'a-t-il pas fait poursuivre le colonel Fabvier? Ce problème d'irrésolution s'explique cependant : fidèle à une malheureuse politique, on ne veut pas que les indépendants aient constamment raison, et l'on veut que les royalistes aient toujours tort. La position particulière du ministère dans les affaires de Lyon augmente sa perplexité : s'il 'prétend justifier les mesures qu'il a prises, il justifie en même temps les royaHstes; s'il laisse succomber les royalistes, il accuse les ordres qu'il a donnés. Placé entre son autorité et ses passions, il est demeuré immobile. »
Ces lignes, écrites au milieu do? événements, demeurent la
seule explication plausible de la conduite du ministère. \a volonté passionnée de ruiner la droite remportait sur toute autre considération; il ne faut pas oublier qu'à côté du duc de Richelieu et de M. Laine siégeaient M. Decazes et M. Pasquier, qui, toug deux venus de l'Empire, avaient engagé un duel politique contre les débris de la majorité de 1815.
Ceci m'amène à parler de quelques autres affaires judiciaires, qui achèveront d'établir l'exactitude de cette appréciation et qu'il convient de mentionner ici, parce qu'elles se rattachent au môme sujet. On aurait une bien fausse idée du ministre qui provoqua l'ordonnance du 8 septembre, si Ton expliquait sa détermination par l'intention de défendre contre la droite la liberté politique que celle-ci aurait mise en péril. Il suffira, pour s'en convaincre, d'étudier quelques-uns des nombreux procès intentés à la presse. Certes, il y en eul beaucoup de motivés, car les écrivains attaquaient le gouvernement à outrance, mais dans plusieurs on vit se révéler le parti pris d'atteindre l'usage de la parole écrite sous prétexte de réprimer l'abus. Ce ne fut que plus tard, lorsque M. de Serre entra au ministère, qu'il y eut une tentative loyale d'introduire un libéralisme sincère dans la pratique du gouvernement. Nous ne ferons que mentionner le procès intenté à l'imprimeur d'une brochure publiée sans nom d'auteur, sur l'ordonnance du 1 6 novembre 1 81 6, qui abolissait les jugements rendus pendant les Cent-Jours, contre les militaires coupables d'avoir suivi le Roi à Gand. Dans cette brochure, qui pouvait Atre également la boutade d'un légitimiste indigné ou la dé-
claration de principe d'un révolutionnaire satisfait, se trouvait cette phrase : « Tout se réduit à ceci : le Roi croit-il ou ne croitil pas à sa légitimité? L'ordonnance du 13 novembre a résolu la question contre le Roi. » La brochure avait été simultanément attribuée au comte de Kergorlay qui la désavoua, et à des écrivains libéraux qui se turent. L'imprimeur eut donc seul à en répondre, et fut condamné à trois mois de prison, comme coupable d'avoir tenté d'affaiblir le respect dû à la personne et à l'autorité du Roi. Presque aussitôt un autre écrit, intitulé Camoi^ fut saisi avant la vente et un seul exemplaire déféré à la justice. Le délit reproché à l'auteur, nommé Rioust, consistait surtout dans les éloges donnés à Camot et à la Révolution, et dans la qualification de monarque attribuée à Bonaparte. L'auteur essaya en vain de 3e mettre à Tabri d'un souvenir de sa vie : le 20 juin 1792, il avait été un des défenseurs de Louis XVI. Ce souvenir ne le préserva pas d'une condamnation. Bien plus, le prévenu ayant déclaré dans sa défense qu'il croyait avoir proclamé les véritables principes , le ministère public regardant cette nouvelle affirmation conune une aggravation du délit, renouvelé selon lui dans le sanctuaire de la justice, prit des conclusions pour que Temprisonnement fût porté à deux ans au lieu de trois mois, et l'amende à vingt mille francs au lieu de trois mille. La peine fut réduite à moitié par le tribimal, dont le jugement fut confirmé en cour royale, malgré l'observation faite qu'on ne pouvait transformer un plaidoyer en délit, sans entraver le droit de défense. Presque en même temps, un autre écrivain, M. Chevalier, subissait une condamnation pour avoir publié une lettre adressée à M. Decazes, auquel il reprochait d'avoir violé plusieurs articles de la Charte par la suspension de la liberté individuelle et de la liberté de la presse. A l'occasion de ce procès, le ministère public émit la doctrine « qu'attaquer les ministres, c'était attaquer indirectement l'autorité
royale, surtout quand les actes attaqués étaient assez nombreux pour qu'il fût évident que le Roi les avait connus et autorisés. » L'écrivain condamné, ayant essayé entre la première instance et l'instance d'appel de faire imprimer un mémoire dans lequel il attaquait les doctrines du ministère public comme inconstitutionnelles, rapporta à l'audience le refus de vingt-deux imprimeurs, refus mptivé par la condamnation de celui qui avait imprimé la lettre à M. Decazes. Le jugement du tribunal de première instance fut confirmé, sauf en ce qui concernait Timprimeur relevé de la condamnation prononcée contre lui, « ^'u, disait l'arrêt d'appel, qu'il n'était pas prouvé qu'il eût suffisamment connu et approuvé ce que la brochure contenait de séditieux. »
Il n'était pas permis à la presse périodique de relever ce qu'il y avait d'étrange dans ces doctrines. Le ministère, on Ta vu, s'était fait attribuer un pouvoir discrétionnaire sur les journaux, et il en usait à outrance contre tous ceux qui ne se soumettaient pas d'une manière absolue à ses inspirations. Le Journal des Débats^ plusieurs fois réprimandé poiu* avoir publié des articles de MM. de Chateaubriand et de Donald, fut suspendu; M. Bertin l'alné, chargé d'exercer la censure sur son propre journal, fut révoqué de cette fonction, et M. Bertin de Vaux, secrétaire général de la police, fut destitué. Le Constitutionnel fut supprimé pour un article sur le salon de 1818, dans lequel il avait loué un portrait d'enfant peint par Isabey, et dans les mains duquel l'artiste avait placé cette petite fleur qu'on appelle Ne m'oubliez pas; la censure, moins clair\'oyante que le parti bonapartiste , n'avait pas reconnu dans ce portrait le Roi de Rome. Mais, si la presse périodique était sous le joug, la presse non périodique jouissait d'une liberté relative, et, sauf les saisies préalables sur lesquelles les tribunaux étaient appelés à prononcer, elle ne pouvait Atre administrativement frappée. Cette situation devail
LA rRESSE ET LE MINISTEHE. :253
naturellement doimer une grande vogue à la brochure, où l'on pouviiit dii'e ce que le journal ne disait pas. Ce rapprochement, se présentant à l'esprit de tous les partis, leur suggéra ridée de publications sans périodicité fixe, comme Tétaient le Censeur européen, de MM. Comte et Dunoyer, la Bibliothèque historique, le Mercure, la Minerve, comme allait Tôtre le Conservateur. La pensée humaine et>t comme Teau, qui lorsqu'on an'ête son cours naturel avec des digues, cherche à se frayer un passage par des tissures.
En face de l'arbitraire ministériel, la résistance s'organisait à gauche conime à droite. Le duc de Broglie écri\ît ii M. Chevalier, au nom d'une rémiion dans laquelle figuraient -MM. Laffitte, Voyer d'Argenson, Benjamin Constant, Manuel, pour lui offi'ir de payer son amende et les frais du procès dans lequel il avait succombé. En même temps, M. Benjamin Con- ^talU, demeuré dans l'ombre depuis la fâcheuse palinodie qui iivait suivi son article du 20 mars, profita de la circonstance poiu" rentrer en scène comme le champion des principes constitutionnels menacés. Il publia une brochure suvhs Questions delà législation actuelle de la presse en France et sur la doctrine du ministère public, dans laquelle il étabUssait qu'on ue pouvait, sans renverser le gouvernement représentatif par sa base, confondre la responsabilité ministérielle avec l'inviolabilité royale en interdisant la critique des actes du ministère comme attentatoire à l'autorité du Roi. 11 remontrait, en outre, à l'occasion du procès de M. Hioust, que si l'on peut équitablement punir dans la défense d'un accusé une attaque formelle dirigée contre les lois ou un outrage flagrant contre l'autorité, c'est détruire le droit de défense même que d'aggraver la condamnation d'un homme pour ce fait seul qu'il a maintenu dans sa défense , présentée avec modération et convenance, les idées consignées dans un écrit incriminé. Comment, en «ffet, peut-il les défendre s'il ne les maintient pas? Venaient
enfin des réflexions sur la responsabilité imposée à Timprimeur , considéré comme complice de Técrit qui sort de ses presses, doctrine qui ne tendait à rien moins qu*à transformer rimprimeur en censeur et à soumettre ainsi à une censure subrepticement ajoutée à la censure légale les écrits noii périodiques qui, d'après la législation, doivent librement paraître.
Cette brochure, écrite avec la clarté et la verve habituelles de Tauteur, fit une impression assez vive pour que le ministère se crût obligé de faire répondre dans le Moniteur, Sa réponse était plutôt un désaveu des doctrines émises par le parquet qu'une réfutation des arguments présentés par le publiciste de la gauche. Le ministère semblait vouloir se dégager de la responsabilité du langage tenu par MM. Vatismenil et Hua dans leiu^ réquisitoires, nouvelle contradiction ajoutée à plusieui's autres, car, au lieu de répondre aux officiel du parquet dans le Moniteur^ M. Pasquier, ministre de la justice, aurait dû leur donner d'autres instructions, et , s'ils avaient refusé de les suivre , pourvoir à leur remplacement. Un ministère, faisant de la polémique avec ses agents, les décrédite et se décrédite lui-même.
Dans la même année, et presque en même temps, s'ouvrit un procès qui occupa au plus haut degré l'attention publique et jeta de vives lumières sur les combinaisons secrètes et machiavéliques de M. Decazes. On apprit tout à coup que te deuxpublîcistes du Censeur européen^ MM. Comte et Dunoyer, esprits souvent chimériques, mais honnêtes, qui s'étaient déjà fait connaître sous la première Restaiffation et pendant le* Cent-Jours par des écrits où. respirait le culte des principe? constitutionnels et de la liberté politique, avaient été an'êtés el mis au secret le plus rigoureux. Quel avait donc été leur crimelf L'accusation Intentée au Ceftsetir européen portait sur quatre chefs : im article sur les finances signé par M. Dunoyer, deux
articles saus signature dans lesquels la conduite des missionnaires était attaquée, et une démonstration des officiers de la légion vendéenne à Lille contre Talma qui passait pour impérialiste, signalée comme un acte de sédition ; enfin la réimpression d'un écrit publié à l'étranger sous ce titre : Manmcrit venu de Sainte-Hélène^ manuscrit où Ton présentait Napoléon jugé par lui-même. On sut beaucoup plus tard que le Manuscrit venu de Sainte-Hélène était un pastiche napoléonien assez ingénieusement composé par M. de Chateauvieux ; mais, dans le moment, les partisans les plus chaleureux de TEmpire ne permettaient pas le plus léger doute sur l'authenticité de ce manuscrit où, selon eux, le génie de l'Empereur avait laissé à chaque page sa puissante empreinte.
)IM. Dunoyer et Comte ne s'étaient jamais posés en ennemis du gouvernement royal ni en adversaires du ministère. Loin de là, ils avaient applaudi à l'ordonnance du 5 septembre ; ils avaient défendu dans leur feuille la dernière loi d'élection, et le gouvernement royal ne pouvait oublier la rude guerre qu'ils avaient faite à l'Empereur. Même, dans cette reproduction incriminée par le ministère public, ils avaient eu soin de ne point accepter en aveugles les assertions mises dans la bouche del'Empereur; ils les avaient contrôlées, souvent contestées et réfutées. Aux aveux faits au nom de Napoléon dans ce Uvre, ils avaient ajouté un acte d'accusation en forme contre l'Empire qu'ils avaient représenté comme l'époque la plus funeste à la liberté.
A l'audience, il se passa quelque chose d'imprévu et d'étrange. Autant le ministère public s'était montré sévère et agressif dans les procès politiques précédents , autant il se montra doux et modéré dans celui-ci. Il commença par abandonner l'accusation sur deux points, l'article où il était question de la démonstration des officiers de la légion en garnison à Lille et celui qui contenait de vives attaques contre les mis-
sionnaires. Il rendit justice au caractère honorable et élevé des deux prévenus, à leur conduite courageuse et loyale pendant les Cent-Jours. 11 insista seulement sur les attaques, suivant lui extfa-légales, dirigées par le Censeur contre la loi de sûreté générale, le Conseil d'Etat, les préfectures, la gendarmerie, les cours prévôtales, et y vit une injiu-e caractérisée contre le gouvernement du Roi. 11 signala la réimpression du Manuscrit de Sainte-Hélène comme un fait dangereux et coupable qui ne tendait à rien moins qu'à provoquer au rétablissement de l'Empire. La réfutation que les deux publicistes avaient opposée à l'apologie de la politique napoléonienne n'était ni suffisante ni complète ; en outre, elle avait l'inconvénient d'être écrite plutôt au point de vue dû principe républicain de la souveraineté du peuple que du principe monarchique de la légitimité royale. Il devait donc y avoir une condamnation, continuait le ministère public ; mais, n'oubliant pas les antécédents honorables de MM. Comte et Dunoyer, il demandait que cette condamnation fût légère, dans la conviction que les deux prévenus, reconnaissants de l'indulgence du tribunal, s'en montreraient dignes parleur conduite ultérieure.
Il était évident qu'on offrait une transaction à MM. Comte et Dunoyer. Si, luttant de courtoisie avec le ministère public, ils adoptaient dans leur défense le style employé dans le réquisitoire, ils sortaient de ce procès avec les honneurs de la guerre ; on les laissait maîtres de rédiger eux-mêmes les termes de leur capitulation et on invitait par- dessus tout leius ivocats à ne pas s'occuper dans leur défense des articles sur l>.'i^ missionnaires et la démonstration des officiers de la légion de Vendée, attendu que l'accusation était expressément aban- (i(ninée sur ce double point. Il restait à expliquer poui'quoion avait ordonné l'arrestation et la mise au secret des deux pu- Micistes contre lesquels on prenait des conclusions si modelées et qu'à l'audience on traitait si honorablement.
iMalheiireusement dout les projets du ministère, MM. Comte etDuDoyer n'étaient pas hommes à transiger, encore moin» à capituler; c'étaient des esprits honnêtes, mais rudes et absolus, qui aimaient la lutte, ne détestaient pas la renommée et se Taisaient un point d'honneur d'acclimater les mœurs politiques en France, en usant de leiu* droit de défense à outrance et en faisant juger tous les points litigieux soulevés par leur affaire. Déjà ils avaient produit devant la justice plusieurs moyens préjudiciels contre la saisie de leur livre, leur arrestation préventive, et ils se présentaient à l'audience assistés de M» Merilhou, qui plaida leur affaire avec beaucoup d'éclat et appuya son avis d'une consultation signée par MM. Dupin, Persil, Pasquier, Hennequin, Mauguin, Berryer fils et Odilon Barrot. Ils parlèrent eux-mêmes dans leur affaire avec force et fermeté, et M. Dunoyer déclara hautement qu'il avait résolu d'éprouver jusqu'au bout la valeur des garanties constitionnelles assurées aux citoyens, dût-il payer ce ser^ice rendu à la liberté politique d'une prolongation de captivité. M. Comte se prévalut ensuite, pour justifier le Censeur européen^ de Thommage rendu par le ministère pubUc lui-même à la loyauté des intentions de ses directeurs, et il fit observer que, lesprit de la publication à laquelle il présidait avec son ami étant aussi contraire aux passions anarchiques qu'au despotisme, c'était à la lumière de cette tendance générale qu'on devait juger les articles particuliers qu'on incriminait sans motif. M. Comte ajouta enfin aux considérations développées par son ami im exposé des principes qui, depuis la promulgation de la Charte, dominaient la législation en matière de presse, et prouva que les doctrines développées par le ministère public étaient en contradiction formelle avec ces principes. •
Les deuxpublicistes repoussaient donc la transaction tacitement offerte. Les juges, n'ayant pas été mis comme le minis-
Hitt. d«laRetUttr. IV. 17
tère public dans certaine confidence dont je vais «s(Àr à parier, usèrent de rigueur : ils rejetèrent tous les moy^is préjudiciels, condamnèrent les deux prévenus chacun à trois «anées de prison et trois mille francs d'amende, avec interdictiou des droits civiques pendant cinq ans, et les placèrent pendant ce laps de temps sous la surveillance de la haute police. Dans ce jugement rendu ab irato^ les deux points abandonnés par le ministère public étaient mentionnés parmi les considérants qui motivaient les condamnations.
Nous touchons ici au nœud de toute cette affaire, et Ton va savoir pourquoi entre l'arrestation de MM. Dunoyer et Comte et Taudience il y avait eu un revirement complet dans l'altitude du ministère public, et pourquoi il avait abandonné toute accusation relative aux attaques contre les missionnaires et à la démonstration des officiers de la légion en garnison à Lille. Condamnés en première instance, MM. Dunoyer et Comte interjetèrent appel et joignirent aux motifs qu'ils alléguaient pour faire réformer le jugement de première instance mimém<»ii*e portant pour titre : Dernières conclusions^ dans lequel ils exposaient que le& deux articles écrits contre les missionnaires et les officiers avaient été rédigés siu* les notes fournies par M. de Mirbel, directeur du Journal des Maires. f^ aille gouvernementale, lequel M. de Mirbel était connu pour t Ire le confident intime et l'agent de M. Decazes. Ils avaient t^ncore en leur possession les notes mMiuscrites sur lesquelle^ Icts articles avaient été rédigés, et ils offraient de les produire i^*vant la Corn* royale. Ce qui achevait de rendre la situatiou i)u ministère critique, c'est qu'au moment où commençait le |4ï»cès, M. de Mirbel avait été nommé secrétaire général du îuinistère de la police en remplacement de M.-Bertin de Vaux. Il demeurait évident pour tous, si l'affaire suivait son coiu^, i}iie M. Decazes, dans la guerre clandestine et peu loyale qu'il t iiî^ait à la droite et au clergé, ne craignait pas de faire adres-
Là RSS5S IT U SE^I^rÙf . 2S9
sn* am joMMm et l^jffui^Am des oMBmonftRfttioi]^ «Tofte tefle mlive qat le pvqiKC isnomt k«r on»e. crevait de SOD devoir de les «■■■■■> r. Foor éiîter k seandile de celte féréiatîoD par-derHI b justice, i fjJbît obtenir le sambee des Dernières 'Comeùaiams de MM. C^MO'.e «;^ iNmoytT. Les r04es étae&t iolerverte. Les prévems deren^ûefit les maitres de la podtioo. le VBÔBàslèrd était à leur merri : c Vtah à lui de fubir les eoodîlîoiis qaHs Tundnîent hn faire. MM. Comte et Du- Doyer se montrèrent déments : il^ exigèrent seulemeut que tous les points de ratcnsation. sauf un seul, la refiroductioD da Mm^iMscrit venu de SaùUe-Hélème. fussent abandûonés. 3s le tinrent; et qœ U condamnatioD fiit réduite à tr»îs mois de prison, ce fut ee qui anira. A res cuoditions, ils consentirent à ne pas Uvrer à Topinion publique le ministère qui, par la main d*un de ses membres, commettait des délits de presse et les poursuivait par la main d*un autre. D est plus que vraisemUaUe que M. Decazes n'avait pas consulté ses collègues pour leur bire jouer ce douMe jeu ; mais la compromission dn ministère n*en aurait pas moins été très-grande, s*il avait fallu apurer ce compte en public.
0 est difficile de se faire ime idée du mouvement qui régnait à cette époque dans la presse non périodique. La sareiur de ee fruit dont la génération nouvelle n'avait pas approché ses lèvres, et que la génération, sa devancière, avait presque oublié, la liberté de la presse, enivrait toutes les tètes. Poiu* défendre la presse attaquée, une association se formait, et ses membres prirent le nom A' Amis de la liberté de la presse. Le duc de Broglie, MM. Destutt de Tracy, Laffitte, Benjamin Constant, Voyer-d'Argenson, la Fayette, Temaiix, en faisaient partie. En même temps, les grands jurisconsultes des opinions indépendantes signaient des consultations en faveur de la libre ptiblicité, et Ton voyait figurer au bas de ces expositions de principes, à côté des noms de Mérilhou, Dupin et
Barthe, ceux de Couture, Hennequin et Berryer fils. Naturellement, chaque opinion qui avait de la vie était représentée dans cette lutte ardente par ses publicistes. La droite avait ordinairement pour organes M. de Chateaubriand, M. de Bonald et M. Fiévée. M. Guizot était le principal, interprète des doctrinaires qui étaient moins un parti qn'ime réunion d'écrivains et d'orateurs intelligents, mettant leur talent au service du ministère, moyennant certaines concessions de principes et de positions, et servant d'intermédiaire entre lui et les libéraux proprement dits, desquels ils se distinguaient par quelque chose de moins absolu dans les questions de principes et une disposition à tenir compte des circonstances, en suivant toujours une politique rationnelle. Venaient ensuite les indépendants, nom commun sous lequel se cachaient bien des nuances. Mentionnons d'abord les libéraux sincères, qui, à l'exemple de MM. Comte et Dimoyer, ne nourrissaient aucun dessein hostile contre l'établissement monarchique et la maison de Bourbon à laquelle ils s'étaient montrés sjmpathiques; on pouvait rattacher à cette nuance le duc de Broglie et MM. Casimir Périer et Temaux, quoique déjà la sympathie allât en se refroidissant. Puis venaient, toujours sous le nom d'indépendants, les constitutionnels compromis par leitf adhésion aux Cent-Jours, comme le général la Fayette, Benjamin Constant et Voyer d'Argenson, qui ne pouvaient pardonner à la maison de Bourbon les torts qu'ils avaient eus envers elle ; Benjamin Constant était l'organe le plus habile de cette nuance. En descendant encore, venaient les honunes systématiquement hostiles, soit qu'ils fussent bonapartistes ou purement révolutionnaires. Manuel était im des hommes les plus considérables de cette nuance, qui comptait parmi ses écrivains MM. Chatekin, Cauchois-Lemaire, Etienne, Jay, Tissot, Béranger, dont les chansons étaient des pamphlets poilés sur les ailes d'un refrain; elle allait bientôt recruter