MODIFICATIONS MINISTÉRIELLES ET ADMINISTRATIVES
Quand cette décision fut prise relativement au concordat, de graves modifications, dont il importe de parler, avaient eu lieu. Aux yeux du duc de Richelieu, Tordonnance du 5 septembre a^ait pu être ime solution, mais, en réalité, elle u'é- Udt qu'un point de départ; par cela seul qu'on s'éloignait de la droite, il fallait se rapprocher des opinions opposées. iLM. Decazes et Pasquier Tentendaient bien ainsi. Le mouvement qui, bien peiîde temps après les événements de Lyon, atteignit M. Dubouchage, et, trois mois après, le duc de Feltre, devait exclure un jour M. Laine et le duc de RicheUeu luimême. Quand il y a deux éléments dans un ministère, celui qui a pris Fascendant cherche toujours à se compléter et à éliminer rélément différent ou contraire. Ce fut ce qui arriva dans cette occasion. M. Decazes, qui avait pris Tinitiative de l'ordonnance du S septembre, puissamment aidé en cela par M. Pasquier, ne tolérait qu'avec peine la présence dans le ministère de MM. le duc de Feltre et Dubouchage, restés en communion d'idées avec la droite, contre laquelle la mesure d'État du 5 septembre avait été prise. Ils demandaient qu'on étendît au ministère ce qu'on avait fait contre la majorité de 1815 et que le cabinet devint plus homogène par l'exclusion des deux ministres appartenant à la droite et par l'accession de deux nouveaux membres plus en harmonie avec la poUtique générale du cabinet. Leurs candidats étaient tout trouvés, c'étaient le maréchal Gouvion Saintr-Cyr pour la guerre et M. Mole pour la marine. Le duc de Richelieu et M. Laine firent quel-
que résistance. Royalistes de cœur, il leur répugnait de rompre d'une manière complète avec la droite, et il y avait dans ce mouvement continu vers les hommes des Cent-Joursel toutes les nuances d'opinions hostiles à la monarchie, quelque chose qui inquiétait leur dévouement monarchique. M. Mole avait exercé des fonctions pendant les CentJours et il avait voté les articles additionnels aux constitutions de TEmpire. Si le maréchal Gouvion SaintrCyr n'inspirait pas les mêmes répugnances au duc de Richelieu, le président du Conseil et M. Laine n'ignoraient pas cependant que le maréchal se rapprochait plus des opinions de M. Decazes et de M. Pasqiiier que de leurs propres idées. Us voyaient dans son entrée an conseil plusieurs inconvénients : d*abord une diminution de leur influence politique et une augmentation de celle de M. Decazes ; M. Laine, qui s'était plusieurs fois trouvé en conflit avec le jeune ministre de la pohce réclamant la destitution de préfets royalistes dont le ministre de l'intérieur voulait le maintien, était surtout frappé de cette considération. En second Ueu, le duc de Richelieu appréhendait que le maréchal de Saint-Cyr placé au ministère de la guerre ne voulût modifier l'armée qu'avait formée le duc de Feltre, « armée un peu trop vive peut-être, ajoutait le duc de Richelieu, mais franchement royaliste, et qui, dans les circonstances données, était un petit chef-d'œuvre. » En outre, il lui répugnait de prendre la responsabilité d'un mauvais procédé envei's le duc de Feltre, avec lequel il avait toujours entretenu d'excellents rapports, et qui avait rendu un véritable service en réorganisant l'armée de manière que l'on pût compter sur elle au milieu des attaques auxquelles la monarchie était exposée.
Le duc de Feltre, en effet, au milieu des difficultés de tous genres où se trouva le gouvernement royal après le licenciement de l'armée de la Loire, avait réussi à organiser ime armée composée de quatre-vingt-dix légions ou régiments d'io-
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fanterie, y compris quatre régiments suisses, de quarante-sept régiments de cavalerie, de douze régiments d'artillerie dont quatre à cheval, de trois régiments du génie. Il avait, en outre, formé une garde royale réunissant une force de vingt-six mille hommes, composée de deux divisions d'infanterie et de deux divisions de cavalerie, complétées par deux régiments d'artillerie, l'un à pied, Tautre à cheval. La maison militaire du Roi comptait, en outre, miUe gardes du corps à cheval, divisés en quatre compagnies, deux cents gardes du corps de Monsieur également à cheval et destinés au service des princes, enfin la compagnie des cent-suisses à pied. Ce n'était pas un médiocre service que d'avoir donné à la monarchie et à la France une armée tirée des éléments de l'ancienne armée impériale triés avec soin et sincèrement dévouée à la dynastie. On faisait, il est vrai, un reproche au diic de Feltre de la sollicitude avec laquelle il avait opéré ce triage, et on regardait la défiance prudente qu'il avait montrée comme offensante pour l'honneur militaire ; mais après les événements des Cent-Jours im tel reproche n'a rien de sérieux, et une trop grande confiance dans des circonstances où l'existence de la monarchie, peutêtre celle de la France, pouvait dépendre de la défection d'un régiment, eût été un acte de témérité, presque de trahison.
M. Decazes n'était pas aussi frappé de ces considérations que le duc de Richelieu et M. Laine. L'esprit ardemment royaliste qui régnait dans l'armée était favorable à la droite et par conséquent désagréable à la nuance ministérielle dont il faisait partie. Il craignait tout ce qui pouvait fortifier ses adversaires comme l'affaibUssant lui-même, et il désirait que l'influence de l'ordonnance dii 5 septembre s'étendit à l'armée comme tout le reste. Fidèle à son habitude de tourner la difficulté quand il ne pouvait la surmonter de front, il se borna pour le moment à demander au duc de RicheUeu le sacrifice de M. Dubouchage, pour lequel son grand âge devenait une raison
plausible de retraite, et de le faire remplacer à la marine par le maréchal Gouvion Saint-Cyr. Le Moniteur du 23 juin 1817 aimonça cet événement politique. Tandis que le duc de Richelieu rassurait le duc de Feltre alarmé, en lui faisant observer de la meilleure foi du monde que l'acceptation du portefeuille de la marine par le maréchal le délivrait d'im compétiteur à la guerre, M. de Gouvion Saint-Cyr recevait de M. Decazes l'assurance positive que son entrée à la marine ne serait qu'un stage en attendant le ministère de la guem qu'il ambitionnait. C'était avec ces habiletés sournoises, pbijs voisines de l'intrigue que de la politique, que le ministre de la police se conduisait envers le duc de Richelieu. 11 tenait en outre dans l'ombre le comte Mole, contre lequel le président du conseil élevait d'assez vives objections à cause de la conduite de celui-ci dans les Cent-Jours. Mais, M. Dubouchage une fois exclu du ministère, avec les honneurs de M guerre, il est vrai, car il fut nommé pair de France, ministre d'État et membre du conseil privé, M. Decazes continua l\ battre en brèche le crédit du duc de Feltre dans l'esprit d\\ duc de Richelieu. Tantôt il objectait avec l'ardeur d'un homme parlant sur un fait personnel la vive opposition que le duc de Feltre tolérait dans l'armée contre plusieurs membres du ministère; tantôt il alléguait que, lié comme il l'était avec U droite, le ministre de la guerre ne pourrait présenter un projei de loi sur le recrutement et l'avancement susceptible de plain* à la majorité. Il se faisait l'écho des réclamations des doctrinaires, qui devenaient plus exigeants depuis que leur concours paraissait nécessaire et laissaient entendre qu'ils le mettaient au prix d'une modification ministérielle. Comme cett4' espèce de violence morale commençait à indisposer le duc de Richelieu, qui entrevoyait une servitude là où il avait espén* trouver un appui, M. Decazes lui démontra que, pour mettre le ministère à l'abri de cette pression, il fallait le rendre fort,