‹ Histoire de la restauration (volume 3)Chapitre 28 sur 122 · VIFS DÉBATS SUR LA QUESTION ESPAGNOLE · texte numérisé non relu

VIFS DÉBATS SUR LA QUESTION ESPAGNOLE

tant à Madrid, comptait sur Tappiii du gouvernement Cranfais. Il ajouta que la nation espagnole voulait la liberté aussi résolument qu'elle avait voulu Tindépendance sous Napoléon, attribua TagititioD qui régnait en Espagne aux mêmes seo«> timents qui soulevaient la France quand le due de Bruns^wick lança son manifeste en août i 792, et que les Prussiens envahirent la Champagne, et termina en disant que la France n avait plus qu'un rôle, c'était de s'interposer, comme média^ trice, entre la vieille Europe et l'Europe rajeunie.

C'était au vicomte Mathieu de Montmorency qu'il appartenait, comme ministre des affaires étrangères, de répondre à ce discours, qui avait produit une vive impression sur la chambre. Cœur généreux, esprit élevé, mais plus théorique que pratique, M. de Montmorency n'avait ni le sang-froid, ni la rapidité de conteption, ni la froide raison, ni l'expérience des grandes affaires qu'il eût faUu opposer à la vive et brillante imagination du général Foy. 11 indiqua, ce qui était vrai mais sans l'établir d'une manière assez forte, que si la Grèce n'avait pas trouvé la protection qu'elle avait pu espérer chez les puissances chrétiennes, il fallait s'en prendre aux craintes qu'avaient excitées les menées des révolutionnaires sur un grand nombre de points, vi h la confusion qui s'était mal à propos établie entre des hommes qui luttaient pour leur nationalité opprimée, et des hommes qui renversaient leurs gouvernements nationaux. Qnwai à l'Espagne, il îiftlrma que le cordon sanitaire avait eu pour objcît la préservation de la France menacée de la fièvre jaune, et là il était sur un bon terrain^ car il était impossible de révoquer en doute l'existence de la fièvre jaune et le nombre considérable des victimes qu'elle avait &ites dans la Péninsule. Il traita dépures calomnies ce qui arvaii été dît; « d'argent répandu, de mouvement soudoyé^ deaéehictioBS-maefaiavéliqiies, » et il était exact: en effet que le Donist^re^ daas son msemble, n'avait rien: ovdoooé, risa

u'iMSTinB DE H. DE VILiJlE.

favorisî', rien permis, rien fait de pareil. JMiiîs le «comte'" Mathieu de Montmorency avait personnellement, non pus encouru les reproches adi'esaés par le général Foy au gouvernement tout entier, mais favorisé un envoi d'armes et d'argent aux royalistes espagnols qu'il regardait comme des coreligionnaires politiques, et cela le rendait moins apte que tout autre membre dti cabinet à porter la parole dans celte occasion. Il termina en disant que le ministère, fidèle à ses engagements envers l'Espagne, faisait des vœui sincères pour le bonheur de la nation espagnole, mais que si de nouvelles circonstances amenaient de nouveaux devoirs, le miniâtérv saurait les remplir.

C'était laisser la porte ouverte aux éventualités de Taveni précaution nécessaire, mais qui aurait pu Gtre plus habilema^ indiquée et plus fortement motivée. Sur cette question desn ports avec l'Espagne, la situation du ministère était difficile délicate , et il mettait autant de soin à éviter la discussion quej gauche en mettait à la provoquer. Le cabinet français prévoyi dès lors, par la marche des événements, qu'il serait dilScile dV viter une rupture avec la révolution espagnole , mais il dêùn ne pas preudre l'initiative de cette rupture ; d'un autre cAttj il ne lui convenait pas de montrer contre les partis royalii qui s'étaient levés en Espagne une botstililé qui aurait exci un vif mécontentement, en France, dans la droite. Son atd tude était celle d'une neutralité vigilante et d'une expecta live attentive el sur ses gardes. Sa politique avait doiM quelque chose d'incertain et d'éventuel, parce qu'elle à dttit de ce qu'il y a de plus incertain et de plus éventuel s monde , l'avenir. La gauche, qui avait l'avantage de l'oj position, qui peut toujours interroger, en face du gouvernaraent qui ne peut pas toujours répondi'e, en usait à outrance. Elle renouvelait à tout propos ses attaques. C'était M. Benja- min Conf-tant qui, à l'occasion du service sanitaire, accut

DÉBAT A LA CHAMBRE SIR LES PROCES POLITIQUES. lil

sait encore une fois le ministère d'avoir provoqué les insurrections royalistes dans les provinces espagnoles. Puis le général Demarçay, dans une discussion sur le budget de la guerre, après avoir proposé de réduire^de 130,000 hommes Teffectif de Tannée, qui n'était alors que de 240,000, s'écriait que a jamais l'armée française ne consentirait à imposer des fers au peuple espagnol combattant pour la liberté. » MM. Duvergier de Hauranne et Casimir Périer, sans tomber dans ces déclamations, s'étonnaient que le ministère gardât le silence sur la politique qu'il comptait adopter vis-à-vis des colonies espagnoles, problème important et difficile, dont le ministère cherchait et devait chercher encore longtemps la solution, et dont. M. de Yillèle était aussi vivement préoccupé que les orateurs de lopposition.

Les procès criminels au^^quels avaient donné lieu le second complot de Saumur, la conspiration de la Rochelle et les affaires de Colmar apportèrent naturellement de nouveaux aliments à ces luttes. Ce fut à l'occasion de la discussion sur le ministère de la justice que la chambre fut hitroduite sur ce terrain brûlant. 11 serait impossible de l'y suivre et de comprendre les débats qui s'élevèrent si l'on ne connaissait pas les faits qui en furent l'occasion.

J'ai donc à raconter ici comment le général Berton et le lieutenant-colonel Caron furent arrêtés pendant le cours de la seconde session. 11 s'était élevé, on le sait, entre le carbonarisme et le gouvernement une guen*e d'embuscades et d'embûches dont l'armée était le champ de bataille, duel sans merci, et qui ne tendait à rien moins qu'à affaiblir le sentiment de la loyauté militaire et de l'honneur dans le corps où ces vertus sont le plus essentielles. C'étaient les carbonari qui avaient pris l'initiative de cette lutte funeste, en tentant la foi des sous-officiers et des officiers par la promesse d'un avancement rapide, et même par des distributions d'ar-

gent ' . Certes ceux qui conspiraient contre le drapeau auquel les engageait leur serment militaire et complotaient le renversement du gouvernement pour lequel leur devoir eût été de verser leur sang, avaient laissé altérer en eux le sens moral et la notion de Thonneur. La trahison sous Tuniforme est la pire des trahisons. L'inquiétude du gouvernement, averti par plusieurs indices que le carbonarisme ouvrait sous ses pieds des mines, le portait, comme on Ta dit, à contre- miner le terrain. Partout ce furent des hommes à qui les conspirateurs avaient fait des offres et des t)uvertures qui les livrèrent. Ainsi le maréchal des logis Wolfed avait été afGlié à la charbonnerie pendant son séjour à Paris et accrédité par M. de La Fayette auprès de ceux des membres de la vente centrale de Saumur qui, demeures libres, renouaient leur complot. Sans doute il y avait là des tètes exaltées et enivrées des idées nouvelles ; mais ces jeunes gens, fort peu capables de juger la situation politique de Ja France, cédaient pour la plupart à la tentaiioii de jouer un rùle et d'obtenir un rapide avancement. Il fallait avoir riufatuation du général La Fayette pour s'étonner que ceux que les carbonari avaient déterminés, par les perspectives brillantes déroulées devant leurs regards, à trahir leur serment militaire et h s'unir aux ennemis du gouvernement, pussent trahir les carbonari quand ils trouvaient ce parti tout à la fois plus avantageux et plus sûr. C'est ce que fit le maréchal des logis Wolfed. Il savait que le gouvernement désirait ardemment mettre la main sur le général Herton, parce iju'en l'absence du principal chef du complot il était difficile de compléter l'instruction. H promit de le livrer. Pour arriver à ce but, il s'engagea, quand les membres de la vente centrale l'auraient mis en relation avec le général, à conduire à celui-ci deux escadrons de son régiment. Deux amis particuliers du

1. On a TU que les sergents du procès de la. Rochelle afalenl reçu de l'argent.

COMPLOTS A MAIN ABMÉE ! BERTON A SAl'MUR. 143

général, le chirurgien Grandménil et le négociant en vins Baudellet, ménagèrent entre le maréchal des logis Wolfed et le général deux entrevues auxquelles ils assistèrent. A la seconde, Wolfed, qui avait amené quatre sous officiers avec lui , soi-disant pour convenir du mouvement , se leva tout à coup à un signal donné ainsi que ses camarades, et ils mirent en joue leurs trois interlocuteurs, qui bientôt garrottés, furent conduits prisonniers à Saumur sous l'escorte d'un détachement de carabiniers, dont la présence avait été requise. Pour cette action, qui n'avait rien de militaire, Wolfed obtint le grade de sous-lieutenant. C'était une chose fâcheuse; mais Berton n'aurait-îl donné que cet avancement à Wolfed et à ses camarades, si ceux-ci lui avaient livré leur régiment? Ceux qui sèment la trahison n'ont guère le droit de se plaindre des fruits empoisonnés que poi'te contre eux cet arbre funeste, et la conscience publique, en refusant aux artisans de ces fraudes, dans quelque camp qu'ils soient placés, son estime, doit faire leur part de blAme aux hommes qui ont provoqué cette lutte d'embûches et de guet-npens.

Un second fait du même genre n'avait pas tardé à suivre le premier ; je veux parler de l'arrestation du lieutenant-colonel Caron.

Nul doute que le colonel Caron conspirât. Ses antécédents suffiraient à le prouver : il avait échappé, je l'ai dit, h une condamnation dans le procès de la conspiration militaire du "19 août 1820, parce qu'il n y avait eu contre lui que le témoignage du lieutenant-colonel Delestang, qu'il avait cherché à entraîner dans le complot. Cette première leçon fut perdue pour lui, et il se mêla à toutes les machinations qui eurent lieu daDfi le Haut-Rhin. Les échecs du carboniuisme à Saumur, à Nantes, àla Rochelle, à Toulon, ne le découragèrent pas. Un haut fonctiGQnaire de la Restauration a dit de lui, dans une note manuscrite que nous avons sous les yeux : « On pourrait

velle

MmiST^RE DE M. HE VILLÈLE.

appliquer hu lieutenant- colonel Caron le mot inijpiré par le général Mallut : u La nature lui aurait dit : Conspire puisque a c'est la vocalion. » 11 ne lui manquait que ce tact qui sait pressentir les complices avant de les associer à son œuvre ; il avait l'audace, l'activité, la persévérance et la résolution d'un véritable conspirateur ' . »

Retiré à Colraar après l'échec des dernières tentatives, Caron essayait, de concert avec Roger, ancien militaire, et alors directeur du manège dans cette ville, de rallier à la nouvelle entreprise qu'il méditait les sous -officiers des 1" et 16' cl seurs à cheval et du 46' régiment d'iufauterie, en garnisoB Neufbrisach et à Colmar. 11 leur parlait tantAt d'opérer un mouvement en Alsace, tantôt de faire une tentative pour délivrer les prévenus de Béfort, qu'on allait juger à Colmar. Les autorités avaient été prévenues de ces menées. C'est ici que l'action de la police militaire, qui n'avait pas excité Caron i conspirer, mais qui cherchait à le prendre en flagrant délit de conspiration pour mettre un terme à de sourdes menées, et parce que c'était le seul moyen de l'atteindre, commence à trouver sa place. Quatre sous-officierB , Delzaire, Tbiers, Magnien, Gérard, furent autorisés par leurs chefs à ne repousser les ouvertures qui leur seraient faites et à tie rioi négliger pour amener le flagrant dêht. l'iusieurs conciliabules eurent lieu à Neufbrisach, h Colmar et dans les boîs^ Enlin Caron demanda à ses prétendus complices de lui amener, le 2 Juillet 1822, de Colmar à Neufbrisach, deux escadrons de chasseurs, que Thiers et fJérard assuraient avoir gagnés, et à la télé desquels Caron lèverait le di-apeau.

I. Mimohr» iiiédiii du comte de Pujmalgre, pr^reldu Hsul-illiin en IS31.

3. Lv Joiiriml da département du Bnut-Rliin, rédigé diiis un itm polilt<]iM favoralilo au [Mutoir, dlult 1 ce nijut, après l'évinemcnl : o Puur m diltarruier une bonne luit de uea inainutlloDt, on Jugea ù propog de ne |)ii ili'jiiiier m lenlaihei auiiiuellna 1» aoldala ne te lonl pitlét que pour wrêlcr )'«itr«prJK riumid 11 cti gersU lemps. u

U; 2 juillet, ea effel, un i-scadniii des i-hiisseiirs de l'Allier, conduit par le marécha! dts logis Thiers, sorlil de Colmai' fi cinq heures du soir ; il y avait deux ufficiers dans ses ruug^. portant l'uniforme de ïùinples chnsBeurs. A la même heure, uu escadron des chasseurs de la Charente au milieti desqui-l> marchaient aussi, sous l'uniforme de simples chassi-urs. un capitaine et quatre officiers, sortaient de Neullirisach, soucia conduite du maréchal des logis (icrard. Ils se rendaient au rendez-Tous qu'avait donné Caron aux deux maK'chaux de logis qu'il croyait avoir embauchés au service di! la conepiraliou, eo leur disant qu'il agissait d'après les ordres tlu coraitidirecteur siégeant à Paris, En montant à cheval, les escadrons, avertis qu'ils allaient agir pour le service du iioi, i-evureut l'ordre d'obéir scrupuleusement à leurs sous-ulïicîerâ. A la hauteur de Halstatt, Caron se lit apporter son casque, son sabre el son imiforme, et, revêtu des insignes de son grade, il prit immédiatement le commandement de l'escadron. " Il traversa Hastatt et lleussach au cri de Vive Cempereur ! Les paysans effrayés prenaient lu fuite ù son approche', n Au sortir de Houffach, Caron se dirigea sur Meyenbeim, et y trouva eu bataille l'escadron de chasseurs de la Chaiente venu de Neufbrisach, et que Roger y avait amené. \ Soldats, le»r dit-il, vous avez juré à vos sous-officiers de les suivre partout; h-s soldats français ne manquent jamais k leur serment. Suivezmoi, je viens vous commander au nom de l'empereiu- '. » Suivant la relation ofltcielle à laquelle ces détails sont em-

I. Ce nul fol nié plui liriJ, an If tïrr', deisnt le Coniell de guerre i|iii jugea Caron, par H. de CliAtiaiitiea, l'otoDcl du réglmeal auquel appnrlenaloni lc« Mcadrun* employés i celle i:aplure. Hait 11 se Iruuve ■■lealloriné <I.iiia Iji nUUon publiée dam le MimileuT, le G Jnillel, par le gauterneôienl. Li yhiair que Jr lui eons4Crc dans ce rédl eal teiluellenieiil euiprunli^e il la iclalluii odleietle. Je donnerai pliia loin la proIftUllon du ealonel.

I. ttous emprunloiis loui eei détails, et ceux qui suivent, k la rpUlloo ofliddlc liMirJe daoi le Mm><it«r <Iii U Jullkl \»lt.

niH. dr la IletUur. ~ T. vi. 10

pruntés, Caron parlait avec mépris, chemin faisant, de Bcrton, qui n'avait pas pu enlever cinquante hommes, tandis que lui était à la tête de deux escadrons et avait son iiïfanterie qui Tattendait à Colmar, Arrivé à la hauteur d*Ensisheim, il annonça Tintention de forcer Tentrée de cette ville ; mais Thiers et Uérard s y opposèrent, en rappelant qu'il avait annoncé qu'entre Colmar et Mulhausen les affiliés se réuniraient à lui. Ce refus inspira des soupçons à Caron; il trouva moyen , sur la route , de reprendre ses habits bourgeois, et essaya, avec Roger, de s'évader sur un char-à-banc. Ce fut alors qu'on les arrêta ; il était huit heures du soir et l'on arrivait au village de Buteuheim. Caron parut anéanti quand il vit le capitaine qui, sous le nom de Georges et les habits d'un simple chasseur , servait d'ordonnance à Gérard, prendre le commandement des deux escadrons. Les chasseurs rentrèrent à Colmar avec leurs prisonniers garrottés.

Toute cette affaire avait été menée en dehors des pouvoirs civils comme une embuscade tendue à un conspirateur avéré et à un ennemi mortel du gouvernement, qu'on prenait au piège qu'il avait cru tendre. Seulement, dans sa passion d'obliger ses adversaires à sortir de l'ombnî où ils machinaient sa ruine, le gouvernement n'avait pas considéré le grave inconvénient moral qu'il y avait à employer des moyens analogues à ceux dont les conspirateurs se servaient contre lui, et surtout à compromettre l'uniforme dans cette guerre de police d'où l'honneur miUtairo no sort pas sans blessure, surtout quand on donne h des services clandestins les récompenses dues aux services de champs de bataille *. Telle est la mesure exacte de la vérité sur cette aflaire.

t. Je trouve les lignes puîTanles ^nr rairaire de Caron, dans les mémoires inédits du comte do Puymoigrc, alorfi préfet du Haut-Rhfn, auquel on aUribai, bien à tort, une part dans l'embuscade tendue à Caron : « Quant à la catastrophe et aux circonstances qui Tont amenée, ni moi, ni aueane autorité dMit

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