CONSPIRATIONS : BÉFORT
hâter de commencer. Alors on résolut, par suite de circonstances qui doivent être indiquées, de lever le drapeau à Béfort.
Pendant la deinière quinzaine de 1821, il y eut un mouvement continuel sur la route de l'Est à Paris. M. Jacques Kœchlin, membre de la Haute Vente et le plus grand manufacturier de Mulhouse, avait fait avertir ses collègues que tout était prêt pour une insurrection. MM. Joubert, Bazard et Bûchez, qui venaient de parcourir TAlsace et de se mettre en rapport avec les ventes particulières, certifiaient l'exactitude de cette communication. A Béfort, les carbonari, qui comptaient de nombreux affiliés dans la population civile, s'éUiient assurés d'une grande partie des sous-officiers et de plusieurs officiers. Une fois le drapeau tricolore arboré à Béfort, on était sûr qu'il le serait à Neubrisach, et un jeune lieutenant, en garnison dans cette ville, Armand Cari'el, — .c'était lui qui devait plus tard se faire une grande réputation comme journaliste, — répondait du concours de la plupart de ses camarades. Les ventes de Strasbourg, de Colmar, de Nancy et d'Épinal étaient prêtes, elles se lèveraient dès que le mouvement éclaterait à Béfort. A Saumur^ à Nantes et à Angers on prendrait les armes. Avec l'organisation de la charbonnerie , qui enveloppait la France entière, on verrait ce soulèvement gagner de proche en proche, comme une traînée de poudre.
Ce fut M. Bazard qui apporta ces nouvelles à Paris. La Haute Vente, qui, depuis l'extension donnée à son organisalion, s'était concentrée dans un conseil intime, oii se prenaient les grandes résolutions, se trouvait mise en demeure. On lui reprochait déjà, dans les ventes particulières, sa lenteur et son peu de disposition à agir, et l'échec qu'avait éprouvé, au mois de novembre précédent, une conspiration préparée à Saumur avait laissé de l'amertume dans les esprits. La Vente suprême n'hésita donc pas à promettre le signal et le
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concours réclamé. Elle décida que la prise d'armes aurait lieu simultanément à Béfort et à Neubrisach dans- la nuit du 29 au 30 décembre, et que les deux garnisons, après avoir arboré le drapeau tricolore, se rencontreraient à Cohnar, où Ton proclamerait un gouvernement provisoires composé de MM. Kœchlin, d'Argenson et du général La Fayette. Grands propriétaires dans le département du Haut-Rhin, les deux premiers se trouvaient naturellement sur le théâtre de Taction. Le général La Fayette attendrait au château de la Grange un avis donné par le marquis d* Argenson ; aussitôt cet avi& reçu, il parth*ait et se trouverait à Béfort le jour même où la prise d*armes aurait lieu. ,
Il y avait, dans cette combinaison môme, une pierre d^a-
choppement contre laquelle devaient se briser les chances de
l'entreprise. Puisqu'on était d'accord sur le lieu et l'heure de la prise d'armes, il fallait que tous les acteurs fussent pré* sents à point nonmié sur le théâtre. Faire dépendre tout de la présence du général La Fayette, et faire dépendre cette présence d'un avis qui pouvait ne pas ôtre donné ou être ia^ tercepté, c'était mettre contre soi l'imprévu , lorsqu'on avait déjà à prévoii* tant de difficultés. Sans doute le général La Fayette, ne résidant pas dans le département du Haut-Rhin, courrait plus de risques que M)!. Kœchlin et d'Argenson, en s'y rendant à l'avance. Mais où a-t-on vu que Ton puisse conspirer contre un gouvernement établi sans courir des risques, et l'attaquer les armes à la main sans exposer sa propre su*reté ? Ces jeunes gens qui allaient tirer l'épée ne couraientils pas aussi des risques? Pour réussir, ces parties hardies veulent être hardiment jouées, et la prudence politique, en de pareilles occurrences, consiste à oublier toute prudence personnelle. Le général La Fayette, qui attendait l'avis promis par le marquis d*Argenson, ne le reçut pas, et oelui^-ci, sur qui tout roulait, ne put être retrouvé au^ moment de l'action.
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On étaîl à la feflle du jour marqué ; Vespèce d'éclipsé dn marquis d'Argenson et l'absence du général La Fayette découragèrent les hommes les plus résolus, qui se demandaient s'il était possible d'agir sans avoir à présenter à leurs auxiliaires le personnel d'un gouyemement provisoire.
Averti par M. Kœchlin de ce contre-temps^ M. Joubert courut à Lure, où devaient se trouver les conjurés les plus hardis venus de Paris, et laissa M. Kœchlin se rendre en toute hâte à Massivaux, d'où il espérait ramener M. d*Argenson. Mais il fallut donner un contre-ordre de quelques jours. Or un contreordre, dans ces sortes d'entreprises, est un désordre qui désorganiserattaque, inquiète les esprits des conspirateurs, ébranle leur volonté en diminuant leurs espérances. En outre, il est rare qm, dans ces derniers moments, des hommes violents, exaltés par l'approche de la lutte suprême, ne se laissent pas entraîner à des manifestations imprudentes, q\n mettent le gouvernement siw ses gardes.
Ce fut ce qui arriva. Ary Scheflfer, que M. Joubert avait trouvé à Lure avec plusieurs autres jeunes hommes qui arrivaient de Paris, se chargea de se rendre en toute hâte au château de la Grange et d'en ramener le général La Fayette. Celui-ci, qui était homme de courage personnel, n'hésita pas à le suivre, et partit avec son fils. Ary Scheffer poussa jusqu'à Pari[S, où il alla avertir du départ du général La Fayette MM. Dupont (de TEure) et Manuel. Le second des deux promit de se rendre à Béfort, et partit en efict. 11 avait à cœur de se laver du soupçon que l'ardente jeunesse qui remplissait les ventes faisait peser sur lui , eu attribuant à ses conseils les tergiversations et ce qu'elle appelait la pusillanimité de la Vente suprême. Ary Scheflfer, qui ne le précédait que de quelques heures, emmenait avec lui le colonel Fabvier, qui, sur les instances du général La Fayette, acceptait le commandement de nnsurrection militaire, et, après avoir nié la conspiration
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de Lyon, allait prendre part à la conspiration de Béfort, ce qui ne laissa pas d'infirmer rautorité de son témoignage dans la première affaire.
Mais, pendant que ces divers personnages cheminaient en toute hâte sur les routes de la Grange et de Paris à Réfort, le contre-ordre donné produisait dans cette dernière ville Teffet qu'on avait pu prévoir. Il y eut parmi les conspirateurs du second rang, qui mettaient leur vie pour enjeu, une exaspération facile à comprendre contre les hauts conspirateurs de Paris, toujours disposés, disait-on, à se tenir éloignés du péril, et dont la couardise allait encore tout faire manquer. En môme temps, les affiliés étrangers à la ville de Béfort qui étaient accourus des environs et de Paris môme, jeunes gens, officiers à la demi-solde, conspiraient", pour ainsi dire, en plein soleil, remplissaient les cafés de mouvement et de bruit, et mettaient une jactance juvénile et militaire à afficher leur espoir et à escompter leurs succès. Les chefs de la conspiration se trouvaient dans cette étrange situation, qu'ils ne pouvaient imposer silence à ces espérances hautement exprimées, dans la crainte de décourager la conspiration locale.
Le 31 décembre au soir, le colonel Brice, qu'on a déjà vu figiu-er dans les complots contre le gouvernement royal, arrivait de Paris avec M. Joubcrt; ils étaient venus dans une voiture du général La Fayette, et ils apportaient son uniforme et son épée. Leurs paroles, Tassurance qu'ils donnèrent de la prochaine arrivée du général, la vue de sa voiture, de sou uniforme et de ses armes, relevèrent le courage des conspirateurs de Béfort ; mais il fallut courir à Neufbrisach et à Mulhouse, où régnaient la panique et rabattement. On détermina, non sans peine, le lieutenant Carrel à venir à Béfort afin de s'assurer par ses yeux de Texactitude des détails donnés aux affiliés de Mulhouse et de Neufbrisach, et il fut convenu que le mouvement éclaterait dans la soirée du l*"' jan-