‹ Histoire de la restauration (volume 3)Chapitre 30 sur 122 · INTERPELLATIONS : INCIDENT DANS LES TKIHUNES · texte numérisé non relu

INTERPELLATIONS : INCIDENT DANS LES TKIHUNES

procès de Saumur qui en était roccasiou. Durant toute^la dernière, partie du discours du général Foy, un homme placé dans une tribune publique, entre le fils du général La Fayette et un membre de la gauche la plus avancée, M. de la Pommeraye, député du Calvados, donna les marques de lagitation la plus violente. Il voulut plusieurs fois se lever et parler, ses deux voi^ns de tribune eurent beaucoup de peine à le conte* nir ; ils Tentrainèrent hors de la salle, au milieu du tumulte et du désordre qui suivirent le rappel à Tordre. Cet homme était le contumace (rrandménit. Il était venu làparce que M. Georges La Fayette lui avait promis de lui procurer, par Tintermédiaire de M. de la Pommeraye, un passeport qui lui permettrait de passer à 1 etrcmger et lui avait donné rendez-vous à la chambre. Quand il entendit, à l'occasion du débat inattendu qui s'éleva sur l'acte d'accusation du procureur général de Poitiers, le général Foy le traiter, lui Grandménil , l'ennemi sincère et acharné de la Restauration, d'agent provocateur, et ajouter avec une injurieuse dédain k que le contumace (irandménil ne se présenterait pas, » il fut au moment de se précipiter dans la sulle, en donnant un démenti à l'orateur de la gauche, et en s'écriant : a Me voilà * ! » Quel coup de théâtre c'eût été ! quelle péripétie ! Grandménil eniixî les mains de la justice taisait faire le pas qui conduisait l'instruction jusqu'à la culpabilité du général La Fayette. Les hautaines dénégations de la gauche se trouvaient démenties, la partie de l'acte d'accusation qui avait soulevé ces violentes récriminations justifiée. Si la péripétie n'eut pas heu, les faits restent cependant ce qu'ils sont. Il pouvait y avoir des erreurs de noms dans l'acte d'accusation, mais la gauche parlementaire n'avait pas été «alomniée pai* le procureur général ; elle recelait des conspi-

1> Non-^ulemeni M. de Vaalabeile raconte in extento oel incident, daiu ^^ Wiitoire de la Rettauraiion ; mais une leUre de M. Georges de La Fayette, ^^ da 24 mai 1840, certiûe TexacUtude de cet déUilt.

156 MlNISTKllIi liE M. DE VILLÈLE.

lateurs-daos sou sein, elle n'avait donc pas le droit de s'indigner.

M. de ta Bourdotmaye conclut à l'enqui^te en s'élonnanl cependant qne des gens qui se déTendaicnt de conspirer vinssent déclarer que les affiiires de la France étaient conduites par une Taction antinationale el autifrançaise. Il ajouta que le ministère et par conséquent le Roi étaient à la tête de celte prétendue faction: confusion qui parut choquante surtout dans ta bouche de M. la Bourdonnaye qui avait si souvent attaqué le ministère en le distinguant du Roi. Il provoqua ainsi une réplique de M. Tripier qui rétablit avec beaucoup de netteté et de force les principes constitutionnels, et essaya ensuite de prouver que le procureur général avait manqué à son devoir en nommant plusieurs députés de la gauche dans son acte d'accusation, s'il n'avait pas des preuves suffisantes contre eux, et en ne demandant pas à la chambre l'autorisation de tes poursuivre, si les preuves recueillies dans l'instruction sufQsaient. M. de Martignac répliqua que l'acte d'accusation devait refléchir fidèlement tous les faits qui résultaient de l'iustructiou, avec le caractère d'évideuce, de probabilité ou de possibilité qui ressortait de l'instruction pour chacun.

La discussion passait ainsi aux juristes en échappant aux politiques, lorsqu'on vit le généial La Fayette s'acheminer d'un pas lent vers la tribune. Il y eut de l'émotion dans la salle et parmi les nombreux speclateura qui assistaient h la séance. Plusieurs personnes dans la chambre connaissaient la position prise par le général La Fayette; un plus grand nombre la soupçonnaient. On le savait, dans son hostilité hautaine , et dans son stoïcisme républicain compUqué d'orgueil, incapable de faire une concession de parole au gouvernement dont il avait juré la perte, el trop fier pour s'abriter derrière uu mensonge. Qu'allait-il donc dire? C'étail un défi qu'il venait jeter ;i la face du gouvernemenl, t

HAKIFESTE til GÉNÉRAL LA FATETTB. 157

<ti-li enveloppé doits des hubilet4>.s de paraleg savamment romhinées :

« QucUe i|ut; Suit mon inililTtTL-igi^i' haliiuielli-, tlit-il, |>our les iiicutpatiiins ri lus hiûues de parti, ji^ rroift ilonir aji)Ut<T quelques nuita à ve i|u'unt dit nu.-s huiiuruhU-s amis. Pendant k cours d'une carriirc iléTutK'c tijul entière h la liberit',- j'ai cunstaminent mérib- d'itrc en biiUe i la malveillance des adversaires de celte cause, stius quelque forniG desputique , aristocratique, anarehïquc, qu'ils aient voulu la i-ombattre nu la dénaturer. Je ne me plains donc point, quoique j'eus»; le droit de trouver un peu leste le mol jirouvé dont H. le procureur du Roi 6'«st servi ît mon occasion. Hais je m'unis à mes amis putir demander, autant qu'il est en nous, la plus grande publicité au soin de cette chambre, en bce de la nation. C'est là que nous pourrions, mi* iiccusalcurs et moi, dans quelque ran-; qu'ils soient placés, nous dire saus «unpfiiDents ce que tiuua avons eu iniituellemeul à nous reprocher depuis tn-nte-truis ans. »

Le géoénU La Fayette, sans iwo'n- nen avoué, rien nié et surtout non excusé, descendit de la tribune au milieu des bravos unanimes de la gauche. C'était avec cette imperturbable assurance qu'après tous les mécomptes politiques de su eamèrc, le pénénd La Fayette pai'lait de la liberté qu'il avait aîniée sans doute, mai» sons réussir à l'établir, encore moins à la fonder. Peiidnnl qu'il tenait ce langage plein de grâce et d'aisance dédaigneuse, sou fils entraînait ver» une voiture publique l'accusé contumace (Jrandméuil qiu, peu de moments auparavant, avait été sur le point de lui dérober ce succès d'éloquence, en livrant à la justice le témoin qui lui manquait.

Il fallait que l'incident eût un terme. .M. de Villèle, que Ton s'habituait déj.'t h ivgarder comme l'interprète autorisé de la politique du gouvernement dans les circonstances graves, demanda la parole contre l'enquête que, par des motifs différents, -M. de la Bourdonnaye, Benjamin Constant, Foy, Laffitte, Tripier, La Fayette avaient demandée. Voici son discours, qui emporta le vote :

{56 NIKIRTÈHE DE H. DE TILLÈLE.

u II est (l'une grandi' inixirtauiie qu'on sarUe eiir la ifiiestutii qnt^ vti) agitée ce qui est vrai, co qui est faux, et je deiiianiUTaia l'caquéte si elle devait nous conduire k ce but. Mais le véritable movun est Ue laisser la justice suivre son cours ordinaire, qu'il ne dèpt-tid de personne d'arrêter. {Voix A droite et ttii centre ; Cest cela ,' c'est cela ! )

■ Des dépotés de ci^tlf chambre se HduI |iluinb< it'avoir étv ril^s Aua le iiéqdisitoire. Ce n'est pas de rela qu'ils devraient se plaindra, nuis bien d'avuir tt* cités par des ti-moins, par des accusée Uiins l'affaire. Le devoir du MiiiiiBtt;re puiitic était de reproduire ces dêpusitions dans Tacte d'acmsatiiin, parce qu'elles servent À faire connultre k bM de la prise d'amies. Les dépotés i.'owiprumis dans l'acte d'aceuaaiwa trouvent |i>i)r justification dans ce seul fait qu'ils n'ont pas «'^■deniaiMl^ h la ohanibre. (M. tk Giranlin ; Farce que vous n'aiipi pas osi. ) DOa parce qu'il ne résultait pas de la prnii'-dure la néeesHté, le devun- posr le minirtërc de venir vous rériainer. \«us «teoiandc]! une justillratiM, ette est U, «He ne saurait Être ailleurs.

« A oeimjel, je me rappelle ce quiaamenéecUediF^cussMn. Elle a pris nais^'anrc à pmpos de la chaiiibre des pairs qu'on iieus accuse d'avoir doulilcment h notre disposition, parce que, a-t-on dit, nous pouvons, à notre vuloDiê, faire des pairs, et que, d'autre jiart, nous leur donnons ce qu'on n'a pas craint d'appeler un salaire. {Sensation.) On ne s'apercevait pas que ee mimst^^e tonspiraleur, ce ministère accusateur, re BiinJstêre réfloln h panàre. les députés dntit il s'agit, avait laissé ti décision au cours ordinaire dus choses, qu'il avait laissé aux Iritiuiuua à décider sur cette affaire que les tribunaux avaient eommcueik-. Eh bien; vous avez dit vous-mêmes comment nous pourrinns nous y prendre pour amew^r cette affaire devant un antrt» tribunal, que «oos dites être totit à tait k notre dévotion. Opemlaut ce ministîsre eoospiratcur l'a renvoyée, devant quiT devant des jurés, l'our nous accuser, il faut se jeter dans cette contradiction qui va jusqu'à dire : a Vous avez voulu nons perdre, vous l'avez entrepris, vous ne l'avez pas osé, • «t en même temps supposer que nous ne sachions pas que, dans ccOe carrière qui n'est pas la nflli-e, les exemples ont prouvé que e'ctait oi osant qu'on réussi^Ktit, {Sensation.)

« Il rêsQllera de l'aceusatio» ou la preuve qne cv i{ui a été dit jiar tés témoins, gtar les icensés, est conforme h la Wtrib-, et alors on «um si nous n'osuas pas I [ Vive semaiion A droite. A gauche : A la b^nae heure ! ] Ou il en résultera que les propos des témoins, des co-aecuste sont dénués de tout fondement, et c'est alors que les députt'S qui ont été nomntés reeevront le témoignage île leur innuuenoe. Ce témoigna^, la justice peut seule li; leur donner; vous ne sauriez le leur doBBV vous-mêmes; c'est pour cela que je m'oppose à l'cnquétc. Je dei que les voies ordinaires de la justice soient suivies, pai-ce que oe

SCiNES TIOLENTES A LA CRAMBBE. ^59

les seules qui puissent mener à la coiinaissanco <le la vt-ritt'. {Voix à droite : Très-bien ! )

« Nous vous avons donné rexemple de ce que je propose au milieu des troubles les plus menaçants ; si vous vous reportez à ré|)oque où éclata la rébellion de Berton , vous avouerez qu'au milieu des imputations dirigées contre noua, on nous doit de reconnaître que dans les circonstances les plus frraves nous avons laissé la justice suivre srjn cours ordinaire. {Même mouvement) Nous nous sommes soumis aux lois, et aux lois hal)ituelles. Nous n'avons rien demandé d'extraordioaire, lorsque les moyenA d'attaques prenaient le plus de graviti'> et qu'ils étaient eux-mémos le plus extraordinaires. {Vive agitation à gauche. Une foule de membres de ce côté se lèvent et interpellent le minittre. On s'écrie à droite : Siienre î Écoutez ! ) Voilà, messieurs, la justice qai nous sera rendue, et <iue vous nous devez vous-mêmes. Si vous ne nous la rendiez pas, nous sijmines sûrs qu'elle nous serait rendue plus tard, parce qu'elle repose sur un fondement inébranlable, la vérité, et la légalité de nos actes que nous soumettons à n<»s concitovens. »

Une Tire adhésion se manifesta sur les bancs de la droite. L'impression produite par ces calmes et fortes paroles s or toutes les opinions avait été profonde, et quand M. de Villèle, interpellé par M. de Girardin qui reprochait au ministère de ne pas avoir osé demander la mise en jugement des députés de la gauche, lui avait jeté cette réponse : « Qwe les preuves nous viennent, et vous verrez si nous n osons pas ! » on avait compris à Ténergie de Taccent que ce n'était point là une vaine menace.

Après ce discours, la majorité demanda à grands cris la clôture. Alors sur^int une scène qui dépassa en violence tout ce qu'on avait eu* jusque-là. On criait sur les bancs de l'opposition : (( Vous étouffez la discussion quand il y va de nos vies. » M. Périer demanda la parole contre la clôture, et le président la lui refusa, en rappelant qu'on avait déjà parlé contre la clôture, et que, la chambre persistant à la demander, son devoir était de la mettre aux voix. C'est ce qu'il fit, et la clôture tut prononcée.

160 MffltSTÈnE tiK s. DE VIull.E.

L'agitation était arrivée à sou paroxysme.

M. Casimir Périer, debout et gesticulani, cria au président : « C'est UQ assassinat politique. Vous deviez nous permetln de nous défendre ! « El, comme le prèsident répétait à rinlei-ruptcur que, lu chambre ayant fermé la discussion, il ne pouvait obtenir la parole, M. Casimir Périer reprit derechef a Grâce à vous la chambre vient de l'aire une chose aboi nable ! » Toute la droite réclamait le "rappel à l'ordre de l' terrupteur. Le président n'obtempéra point àcesréclamationsî mais, comme plusieurs voix ne cessaient de répéter k gauchi: que l'on avait fait de ce cAté ime proposition d'enquête, li' président représenta que c'était là une motion d'ordre qui devait être soumise aux formes ti-acées par le règlement et qu'il ne pouvait mettre actuellement en délibération. Qluelque justes que fussent ces observations, elles ne calmèreut point l'effervescence des esprits. Les réclamations redoublèrent. M. Laftitte s'écria en gesticulant avec force : n C'est un assassinat ! 1) Le général Foy répéta les mêmes paroles avec une violence toujours croissante, et l'assemblée se sépara dans unp agitation inexprimable.

Il n'y avait point là d'assassinat politique; il y avait une conspiration llagrante et permanente qui comptait parmi ses coopérateurs plusieurs membres de la chambre. Le procureur général, qui cherchait à tâtons son chemin à travers ces ténè-r hrcs, s'était trompé dans plusieurs de ses désignations, ou plutôt avait été trompé par les accusés et les témoins. Mais te fait de la conspiration était incontestable el la participation de plusieiu's députés au complot, niée avec un injurieux dédain par le général Foy, était réelle et avait failli ôlre mise eu lumière en pleine séance par l'intervention du contumace Urandménil. Le gouvernement avait donc la raison comme la modération de son côté, eu laissant à la justice le soîu do chercher les coupables comme c'était snn droit et son devoir.

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