LA TIUBLNE I>ES DEUX COTÉS DU DÉTROIT
engagé dans sa dépêche du 31 mars, M. Canning ne s'était pas pressé d'accepter le débat dans le parlement , parce qu'il voulait laisser à la voix des intérêts, toujours si puissante en AngleteiTe, le temps de se faire entendre. Mais, tout en comptant sur les intérêts pour Taider à maintenir la paix, M. Canning, passionné lui-même, croyait devoir compter avec les passions de son pays. Il donna donc une satisfaction morale à l'opposition, et mérita les louanges de M. Brougham en disant à la fin de son exposé qu' <c il éprouvait une horreur mêlée de dégoût pour le monstrueux principe que le ministère français avait mis dans la bouche du Roi, et qu'il faisait les vœux les plus ardents pour que TEspagne sortît victorieuse de la lutte. »
On comprend l'effet que de telles paroles prononcées en plein parlement par le premier ministre de l'Angleterre produisirent en France. M. de Chateaubriand, malgré le stoïcisme politique dont il s'était promis de s'armer contre toutes les attaques de M. Canning, ne put s'empêcher d'en être ému, et il dit à sir Charles Stuart (c que des vœux contre la France en pleine paix , exprimés par un ministre anglais, en gardant la neutralité , étaient chose toute nouvelle dans l'histoii'e des nations. » — ce Je vous recommande, écrivit-il à M, àc Marcellus, de le dire vous-même et de ma part à M. Canning et de vous montrer désormais froid et réservé avec lui *.» Un peu plus tard (le 26 avril 1823), M. de Chateaubriand écrivait encore à notre jeune envoyé : « Je ne vais répondre aux Anglais jeudi que par des politesses ; mais leurs lâches insultes m'ont donné la mesure de la capacité et de l'honneui* de ces hommes, et j'en ai fini avec eux^. »
1. LeUre de M. de ChAteaubriand ù M. de Marceliiu, m la date da 17 aTrii. Politique de la Rtsiauradon^ pBf^e 202.
2. Noos retroQfont la même recommandation dam la lettre particaliëre écrite par M. de Chateaubriand h la date du 21 avril : o Je vous recommande
VJ2 SESSION hE 1823. — GIERIŒ i/esI^AGNE.
Cependant M. de Chateaubriand ne se méprenait pas sur la cause réelle de ces injures, où il entrait au moins autant de tactique que de passion, et il écrivait à M. de Marcelius :
« L'Anjrletcrre sont que cette guerre nous rond notre influence sur TEspajrne ci nous replace à notre raniren Europi»; elle doit être irrita» et malveillante. L'aniour-proprc de M. Canning est compr<»nii< : de Li sa violence et son humeur. »
Uien de plus juste que cette appréciation, et Ton peut étendre la mi^me explication à tout ce qui suivit.
A la vue du mauvais vouloir de l'Angleterre et au bruit dtes injurcb qui l'elentissaient contre nous et les souveraÎQ^ de TEurope, dans le parlement, l'empereur Alexandre s'émut. Il était le st-ul qui prît, ou Ta vu, la Sainte-Alliance au sérieux, et qui y attachât une pensée généreuse et désintéressé» . Il fit avertir le cabinet des Tuileries, comme ses autres alliée, qu'il réunissait sur ^es frontières méridionales un^ armée de 80,000 hommes sous le nom dVirmée de la Saintf'-Alliauoe: mais il ajoutait que cette armée ne franchirait s*:rs frontitrre? que dans le cas uù ses alliés réi^lmieraieut sou secours. Kîi même temps, il ihargeait son iuubissadeur à Londres dVspnmer sa surprise de voir l'Angleterre «i trouver alarmaut. dans labuUfheduUvi de France, le principe qiiVJle avuit implicitement idmisdans t utr's les transactions qui avaîenteu 1 1 Fnin«v pour objt.t. »; Aiusi apparaissait rallLmce éventuelle que nous nous étions mtuai^ree pour le cas uù rAngleterre sortinut de sa neutralité malvr.'iliante et deviendrait ouvertement htnstilt*. Mais M. Caïuiiui: n'y s<.»u^eait pas. L'»»ppositi«>a de la chambre des
•me i:')"'M' •II" ou «.'(If . 'Il 'ij'-'!. n*iiltî2 .;h»;£ M. Cxoiiin^ •(mî poiir Jv* «i'ites hiriiiiiit; .pjj 1 r;i. .j.s \ v'i\ -«jii("*< u Kraiii 4 >iui( o'aTtiir pîiitf >(u-r 4«s r^'^i^orti
L'aNGLKTERRE RKCILE EN MEXAljANT. 1U3
communes elle-même couvrait sa retraite par de nouvelles salves d'injures contre la France, et l'un des chefs du parti tory s'écria que « le gouvernement français était arrivé à un degré de folie et de perversité dont jamais aucun gouveraement sur la terre n'avait approché. » L'orgueil britannique pansait ses plaies avec ces paroles insultantes jetées à la France. Lorsque M. Canning, après avoir sympathisé avec toutes ces violences, posa la question entre le ministère et l'opposition, en demandant à celle-ci si elle voulait la paix ou la guerre, il devint évident que personne dans les communes, ni dans la chambre des lords, u était d'avis de s'opposer par la force des armes à l'action de la France. Mais alors, comme le fit remarquer M. Canning, le blâme jeté sur le ministère à l'occasion de la conduite qu'il avait tenue à Vérone n'avait plus de sens. Si Ton avait été déterminé à faire la guerre, à la bonne heure, il eût été possible de tenir une autre conduite ; mais il n'y en avait qu'une à tenir si l'on voulait maintenir la paix, c'était celle que le cabinet anglais avait tenue. Le ministre n'eut plus qu'à ajouter une éloquente péroraison sur les bienfaits de la paix et sur la convenance qu'il y avait pour l'Angleterre à garder la neutralité entre le fanatisme du pouvoir absolu et le fanatisme révolutionnaire, pour achever la déroute de l'opposition. Elle n'osa pas même accepter le vote sur la motion qui avait été le terrain de ce grand débat.
C'était une défaillance de l'opposition. Mais on peut ajouter (3^v^ cette défaillance lui était commune avec le mini.<>tère ; car si la pi'emière se retirait devant la mise en demeure de M. Canning, M. Canning s'effaçait devant l'action de la France. On mettait dans son langage la force qu'on n'osait pas mettre dans sa conduite, et Ton reculait en menaçant.
Quand la loi qui avançait l'appel du contingent de 1 823 fut portée devant la chambre des députés en France, M. Duvergier de Hauranne, sortant du silence systématique où le centre
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gauche s'était renfermé depuis Tincident de M. Manuel, essaya, à Taide des documents anglais, de raviver la discussion sur la question espagnole. Il emprunta Targumentation anglaise en l'adaptant à la tribune française ; mais le ministère, qui ne trouvait rien de nouveau dans ces arguments, et qui avait hâte d'ailleurs d'amver à la clôture de la session, pour ne pas avoir à mener concurremment la guerre de la tribune et la guerre de l'cpée *, ne releva pas le gant qui lui était jeté dans ime chambre où l'opposition de gauche avait déserté ses bancs. Il savait qu'il retrouverait ce débat dans la chambre haute on l'opposition était nombreuse, et où elle était résolue à disputer pied à pied le terrain. Ce fut là que M. de Chateaubriand he résena de répondre à la tribune anglaise.
M. Mole, si récemment encore ministre dans le cabinet du duc de Richelieu, se montra un des opposants les plus ardents et les plus amers. Il poi*ta contre le gouvernement, avec quelle injustice, la production des documents du congrès l'a depuis prouvé, raccusation.formelle d'avoir signé à Vérone une convention secrète avec les puissances du Nord poiu* ouvrir le territoire français à leurs armées. M. de Barante, qui ne fut guère moins vif, s'arma d'une proclamation de la junte espagnole qui déclarait d'avance nuls et non avenus tous les engagements financiers pris par le gouvernement actuel de l'Espagne, et demanda au gouvernement français ce qu'il en pensait. Les succès de notre armée qui, après avoir passé la Bidassoa, marchait en avant sans rencontrer devant elle d'obstacles sérieux, ne penne ttaient plus d'évoquer les fantômes des désastres de l'Empire dans la I^éninsule. M. de Barante eut donc le bon goût de convenir qu'on irait à Madrid. Mais qu'y ferait-on? Les cortèsnous y attendraient-elles avec Ferdinand? Si elles ne nous y attendaient pas, réussirions-nous à leur