VOTE DU CORPS LÉGISLATIF LE 30 DECEMBRE
La manifestation de cette situation était un coup fâcheux pour la puissance de Napoléon, et une révélation pour l'Europe. Elle apprenait une chose que les esprits perspicaces avaient pu soupçonner, mais que les cabinets étrangers ne savaient pas, c'est que la puissance défensive de l'Empire n'était pas comparable à sa force offensive. Il y a des conséquences qui dérivent de la nature des choses, et qu'aucune volonté humaine ne peut changer, que le génie lui-même ne parvient pas à modifier. La Pro^1dence a voulu que la piété filiale fût rémunérée dans les familles sociales, comme dans les famiUes individuelles. Lorsque, dans une monarchie, les générations du présent, adoptant pieusement l'œuvre des générations précédentes, apportent leur pierre à la construction de l'édifice social, au lieu de prétendre le construire en entier, et concourent à la consolidation de ce puissant instiaiment de toute chose qu'on appelle un gouvernement national, sans essayer de faire tout dater de leur époque, alors la force matérielle d'une nation est doublée par la force morale qui résulte de l'harmonie parfaite, de l'union indissoluble établie entre la nation et la famille incontestée. Alors ni les intrigues ni l'épée de l'étranger ne sauraient trouver le défaut de la cuirasse, tant, dans une nation ainsi constituée, tout est cohérent, uni, homogène et fort. Mais une société où le travail des siècles passés a été compté pour rien, où chaque génération aspire à se faire elle-même sa destinée, où les gouvernements, nouveaux de date et fils des circonst*mces, peuvent disparaître avec elles, ressemble à une famille régie par la loi du divorce, et où, par conséquent, la porte est ouverte à la dissolution. C'était la situation de l'Empire, et c'est par là que la position de Napoléon se trouvait beaucoup moins forte que celle de Louis XlYqui, dans les revers de son auguste vieillesse, avait eu également à résister à l'Europe coalisée. Pendant la période ascendante de sa fortune , l'Empereur avait fait taire
liiftt.de UReftUur. I. 2
18 CHUTE DE l'empire.
toutes les résistances, mais ces résistances subsistaient dans les cœurs, et se retrouvaient au jour où Dieu lui envoyait des adversités. Les partis qu'il avait obligés à se retirer et à se cacher sur Tarrière-plan, pour occuper à lui seul le premier plan tout entier, c'est-à-dire les hommes du principe monarchique, qui ne pouvaient croire que Texistence d'une dictature de treize ans eût aboli les droits d'une monarchie de huit siècles, et les partisans de libertés politiques réalisées sur une échelle plus ou moins étendue, reprenaient leurs espérances et leur aspiration vers leur idéal. La nation, de son côté, qui n'avait point avec le pouvoir existant ces attaches indissolubles qui font que les peuples et les gouvernements vivent et meurent ensemble, commençait à chercher à l'horizon quelles destinées se lèveraient pour elle, et les intérêts particuliers ralliés à l'Empire n'étaient pas les derniers à interroger les chances possibles de l'avenir.
Napoléon sentit instinctivement que toutes ces idées se remuaient dans le rapport de la commission du Corps législatif, et dans le vote de cette assemblée. Il fit arrêter l'impression du rapport, détruire les formes, lacérer les exemplaires tirés, et ferma la salle des séances. Le lendemain, un sénatus-consulte ajourna le Corps législatif. Le motif allégué était la nécessité de laisser à des élections nouvelles le temps de compléter la série des membres dont les pouvoirs expirés avaient été prorogés par le sénatus-consulte du 15 novembre 1813. Cette mesure était à la fois irritante et inefficace. Le coup était porté. Il n'était pas au pouvoir de l'Empereur d'empêcher qu'un fait connu de plus de trois cents personnes circulât dans le public, en France et môme en Europe. D'ailleurs, la suppression du rapport lu au Corps législatif, et la prorogation de ce Corps avant qu'il eût voté son adresse, tandis que celle du Sénat avait été présentée à l'Empereur, disaient assez qu'il n'avait point obtenu des députés le concours qu'il en attendait. Il