‹ Histoire de la restauration (volume 4)Chapitre 13 sur 213 · ALLOCUTION DE NAPOLÉON LE 4*' JANVIER · texte numérisé non relu

ALLOCUTION DE NAPOLÉON LE 4*' JANVIER

voulut au moins imprimer à ce fait la couleur qui lui était le plus favorable. Le !•' janvier 1814, les membres du Corps législatif prorogé s'étant rendus aux Tuileries pour présenter leurs hommages à l'Empereur, sa colère éclata dans une de ces scènes habilement mêlées de calcul et de passion, par lesquelles il savait parler à l'opinion et jeter l'odieux sur ceux qui lui faisaient obstacle.

Au moment où les membres du CoiTps législatif passèrent devant le trône, il les arrêta du regard et du geste, et d'une voix tonnante : « Députés du Corps législatif, leur cria-t-il, vous pouviez faire beaucoup de bien, et vous avez fait beaucoup de mal. Les onze douzièmes d'entre vous sont bons, les autres sont des factieux. Je vous avais appelés pour m'aider, et vous êtes venus dire et faire ce qu'il fallait pour seconder l'étranger. Au lieu de nous réunir, vous nous divisez. Votre rapport est rédigé avec une astuce et des intentions perfides dont vous ne vous doutez pas. Deux batailles perdues en Champagne auraient fait moins de mal. Votre commission a été dirigée par l'esprit d'Auteuil et de la Gironde. M. Laine est un traître vendu à l'Angleterre, avec laquelle il correspond par r intermédiaire de l'avocat de Sèzc. C'est un méchant homme que je suivrai de l'œil. J'ai sacrifié mes passions, mon ambition, mon orgueil à T intérêt de la France. Je m'attendais que vous m'en sauriez quelque gré, et lorsque j'étais disposé à faire tous les sacrifices, j'espérais que vous m'engageriez à ne point faire ceux qui ne seraient pas compatibles avec l'honneur de la nation. Loin de là; dans votre rapport, vous avez mis l'ironie la plus sanglante à côté des reproches. Vous dites que l'adversité m'a donné des conseils salutaires. Comment pouvez- vous me reprocher mes malheurs? Je les ai supportés avec honneur, parce que j'ai reçu de la nature un caractère fort et fier. C'est cette fierté dans l'âme qui m'a élevé au premier trône de Tunivers. Cependant j'avais besoin de consola-

20 CHUTE DE l'empire.

lions, et je les attendais de vous. Vous avez voulu me couvrir de boue, mais je suis de ces hommes qu'on tue et qu'on ne déshonore pas. Ignorez-vous que dans une monarchie le trône et la personne du monai'que ne se séparent pas? Qu'estrce que le trône? Un morceau de bois couvert d'un morceau de veloui*s; mais, dans la langue monarchique, le trône, c'est moi. Vous parlez du peuple; ignorez- vous que c'est moi qui le représente par-dessus tout? On ne peut m'attaquer sans attaquer la nation elle-même. S'il y a quelques abus, est-ce le moment de me faire des remontrances, quand deux cent mille Cosaques franchissent les frontières? Est-ce le moment de venir disputer sur des Ubertés et des sûretés individuelles, quand il s'agit de sauver la liberté poUtique et l'indépendance natiouale? Vos idéologues demandent des garanties contre le pouvoir; dans ce moment, toute la France ne m'en demande que contre les ennemis. N'êtes-vous pas contents de la Constitution? il y a quatre ans qu'il fiillait m'en demander une autre, ou attendre deux ans après la paix. Pourquoi parler, devant TEurope armée , de nos débats domestiques? 11 faut laver son Ungo sale eu fîimille. Vous voulez donc imiter l'Assemblée constituante, et recommencer une révolution? Mais je n'imiterai pas le roi qui existait alors , et j'aimerais mieux fiiiro' partie du peuple souverain que d'être son esclave. »

Ainsi parla l'Empereur, d'une voix stridente et saccadée, et ses paroles firent sur les témoins de cette scène une impression si profonde, que plusieurs en sortant saisirent, sinon le texte exact, au moins les phrases les plus saillantes de cette allocution tour à tour injuste jusqu'à la Cidomnie, sensée, passionnée, dérisoire, éloquente et triviale. M. Laine, particulièrement atlehit par les insultes outrageantes de l'Empereur, y répondit on homme de cœur. Au Ueu de quitter Paris, comme le lui «•onseillaient quelques amis timides, il y demeura et écrivit au

AJOURNEMENT DU CORPS LÉGISLATIF. 2t

ministre de la police pour se mettre à sa disposition. Il avait déjà répondu à quelques phrases pleines de hauteur que lui adressa le duc de Ro\igo, lorsque les membres de la commission se rendirent chez le ministre de la police, qui les avait mandés : « Ma conscience me parle plus haut que vous. » Tout se borna là; M. Laine ne fut pas inquiété. L'Empereur ne voulait produire qu'un éclat, un effet d'opinion. Il avait cherché à donner au gouvernement absolu qu'il avait fondé les appuis qu'un gouvernement tempéré et vivant en bon voisinage avec les libertés publiques trouve , dans les temps critiques, chez les grands corps élus par la nation. Il devait échouer, parce qu'il demandait une chose contre la nature des choses; il échoua en effet. Dès qu'il reconnut au Corps législatif la faculté d'élever la voix pour exprimer le vœu de la nation, deux gémissements, l'un contre la guerre, l'autre contre l'arbitraire, sortirent de cette bouche qu'il venait d'ouvrir. Aloi*s l'Empereur lui reprocha de ne pas avoir parlé quatre ans plus tôt, c'est-àdire quand Napoléon tenait toute bouche close , ou de ne pas avoir attendu deux ans pour parler, c'est-à-dire de ne pas avoir laissé revenir une époque où la fortune renaissante du maître eût permis à celui-ci de replacer les scellés sur les lèvres du Corps législatif.

Cela dit, l'Empereur rentra dans le pouvoir absolu. Il laissa de côté le Corps législatif, comme un rouage qui avait voulu avoir son mouvement propre, au lieu d'obéir aveuglément à la main du tout-puissant machiniste, et agit dictatorialement. Un décret impérial doubla les contributions; des levées en masse furent ordonnées administrativement. En même temps, on prit une mesure qui, rapprochée des sentiments connus de l'Empereur, achevait de révéler l'extrémité des circonstances : la garde nationale fut rétablie, danger pour le pouvpir impérial à l'intérieur, faible ressource au dehors contre l'ennemi. L'Empereur s'en réserva le commandement en chef, mesure entre

la défiance et la faveur, et le commandement en second fut confié au général Moncey.

L'Empereur paraissait compter bien peu sur la défense de la capitale. La manière dont il composa Tétat-major de la garde nationale, et l'absence de tous préparatifs sérieux pour fortifier la grande cité, révélaient assez sa pensée à ce sujet. « De simples palissades, a dit un de ses confidents les plus dévoués qui tous les soirs conversait intimement avec lui à cette époque, enveloppaient assez ridiculement les barrières de Paris ; c'était tout simplement un obstacle contre les Cosaques qui seraient venus toucher barre jusque-là. Il ne voulait pas effrayer les Parisiens et les distraire de leurs plaisirs par un appareil de fortifications et par une composition guerrière de la garde nationale. Il pensait sans doute que s'il ne pouvait pas battre l'ennemi, il était inutile de penser à défendre une ville qui présentait si peu de moyens de résistance et tant de ressources à la révolte * . »

Ainsi les faits, plus puissants que les paroles, qui, chez les historiens , sont souvent inventées pour le besoin de la cause, établissent que l'Empereur ne comptait point, en quittant Paris, que Paiis serait défendu. Il savait qu'il ne le laissait pas en état de défense, il n'avait fait faire aucun préparatif pour l'y mettre ; il avait placé à la tête des légions de la garde nationale des citadins incapables de les conduire à la bataille. Il ne s'était donc pas dissimulé la vérité, et on peut ajouter que ses meilleurs amis ne la lui avaient pas dissimulée. M. de Lavalette raconte que, dans ses entretiens du soir avec l'Empereur, il lui donna son opinion avec une franchise et mie vérité qui frappent rarement l'oreille des souverains : « Nos entretiens, dit-il, avaient surtout pour objet la situation de la France ; je Jui disais, avec une franchise dont la naïveté pou-

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