QUESTIONS DIPLOMATIQUES A RÉSOUDRE
congrès. Les ci-deyant États et membres de l'Empire qui avaient perdu leur immédiateté, c'est-à-dire leur privilège de ne relever que de l'Empire , les États dont la souveraineté était contestée, comme Gênes et Venise, les puissances depuis quelque temps déjà déchues ou détruites, comme l'ordre de Malte, apportaient devant ce tribunal souverain leurs griefs, leurs doléances et leurs réclamations. Il semblait que le jour du redressement universel des abus se fût levé.
Outre tant de questions particulières d'un haut intérêt qui venaient solliciter une solution, le congrès de Vienne avait une œuvre générale à accomplir. Napoléon avait été comme un marteau se relevant sans cesse pour retomber toujours sm* l'Europe, maniée et remaniée à coups de victoires. Son règne avait été un travail de démolition européenne destiné à lui fournir les matériaux avec lesquels il voulait bâtir son gigantesque empire. Le travail du congrès devait être une œuvre de reconstruction européenne. L'Allemagne surtout avait été complètement démantelée. Ses deux grandes monarchies, les pivots de son mouvement, au midi l'Autiûche, au nord la Prusse, plus maltraitée encore que l'Autriche, car elle avait perdu la moitié de son territoire et de ses habitants, devaient être replacées sur leurs pôles. La tûche était ardue. L'Autriche, en effet, ne pouvait être satisfaite en Allemagne sans que la satisfaction donnée à ses prétentions vînt heurter celle d'une puissance qui avait rendu d'utiles services dans la dernière guerre, la Bavière. La reconstruction de la Prusse présentiiit des difticultés plus graves encore. La plus grande partie de son territoire, formée de ses acquisitions polonaises, était dans les mains d'un puissant voisin, la Russie, qui prétendait la garder. On ne pouvait dès lors reconstituer la monarchie prussienne qu'aux dépens de la Saxe, et avant même l'entrée des coalisés à Paris, une convention avait été signée entre la Uussie et la Prusse pour assurer à cette dernière cette riche
compensatiou. D(;s lors, la question polonaise et la quesfiou saxonne se trouvaient indissolublement liées. Pour que la Russe gardât la Pologne, il fallait que la Prusse obtint la Saxe comne. indemnité. On ne pouvait donc disputer la Saxe à la Prusse su» • contester à Tinstant la possession de la Pologne à la Russie. tjuestion hérissée de difficultés, grosse de discordes et de péris!
Il fallait établir le lien fédératif qui unirait entre elks 1rs différentes souverainetés de T Allemagne, régler leurs rapporb, les rattacher toutes à une grande représentation où se centitliseraient les intérêts allemands. On avait encore à fixer le sort des provinces qui avaient composé le grand-duché de Francfort, fondé en 1806, et qui contenait, outre Francfort, Ascliiffenbourg, Fulde et Ilanau, celui des dépailemeuts ci-defnt français de la rive gauche du Rhin. La Bavière qui, d'aprèsva traité particulier signé le 3 juin 1814, avait cédé des terriUnra impoilants à T Autriche , réclamait l'indemnité eontîguê à 90B territoire qui lui avait été promise par cette dernière.
Le congrès avait en outre à constituer la Suisse, ttdie rendue difficile par les dissensions dont elle était agitée, et à consacrer Tinviolabilité de son territoire; car la neutnfilê helvétique faisait partie de l'équilibre de TEurope, en élenot une barrière entre T Allemagne et la France. Il fallait qui étendît encore sa soUicitude à Tltalie, qu'il y régl&tla sititatioB territoriide de rAutriche, celle du Piémont agrandi, qui allnl séparer de la France les possessions italiennes de rAutridie, et qu'il décidât la contestation qui s'élevait entre Joachim Murât et Ferdinand. 11 avait aussi à construire le royaume dei Pays-Bas, destiné à rattacher la Belgique à la HoUande, en posh tion d'être rapidement secourue parles Hottes de rAngieteiTe: précaution prise contre la France, comme l'agrandissement di Piémont et la reconstitution de la Suisse.
Plusieurs de ces questions n'airivaient pas entières au congrès. Les articles secrets du traite de Paris en avaient trandlé
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ïuelques-iines. Ainsi, l'érection d'un royaume hoUando-belge, a réunion de TÉtat de Gênes au Piémont, étaient des faits conirenus, comme la dévolution de l'Ile de Malte à l'Angleterre et a fédération générale des États allemands. Uy en avait d'autres jui résultaient d'arrangements particuliers , tacites ou écrits. La Bavière s'était engagée, par la convention du 3 juin, à lui îéder le Tyrol, la principauté de Salzbourg, l'Innviertel et le rercle dellausnick. Mais l'empereur François, de son côté, avait )rorois ses meilleurs efforts pour fmre entrer dans le lot du roi le Bavière la ville et place de Mayence, et pour faire donner à ;a monarchie le plus d'étendue possible sur la rive gauche du Ihîn et lui assurer l'ancien Palatinat du Rhin. Il avait été égaement convenu entre les grandes puissances que l'Autriche •entrerait en possession de la Lombardie, c'est-à-dire des duîhés de Milan et de Mantoue, et qu'on lui abandonnerait l'anîien territoire de la république de Venise. Enfin la Russie avait lautement parlé de conserver la Pologne, avant même les derliers succès de la coalition ; depuis, en toute occasion elle avait nanifesté cette détermination, avec l'acquiescement tacite ou îxprimé des coalisés. 11 y avait même, on l'a vu, un traité le garantie mutuelle entre elle et la Pi'usse, qui assurait à cette lemière la Saxe, connne une compensation des territoires poonais qu'elle consentait à perdre. L'Autriche et l'Angleterre l'avaient pas cru pouvoir refuser leur assentiment à cet ar- *angem(»nt, et c'est pour en préparer l'exécution qu'on retenait e roi de Saxe dans une sorte de captivité, et que l'occupalion le son territoire piu* les troupes russes et prussiennes avait été Tiaintenue.
Tel était l'état des choses, lorsqu'au commencement du nois d'octobre 1814, les souverains et les plénipotentiaires se rouvèreut réunis à Vienne. L'union des quatre grandes puisiances coalisées était en apparence aussi entière que par le 3assé; elles avaient même signé, dans les premiers jours de
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juin i8i4, à Londres, un traité par lequel, continuant h pensée du traité de Chaumont, elles s'engageaient à tenir dncune soixante-quinze mille hommes sur pied jusqifà ce qne la situation de l'Europe fût définitivement fixée. EUes demeuraient donc à l'état de coalition, malgré la signature du tnilf de Paris. Cependant, qui aurait étudié avec soin les dispositions de ces puissances, en apparence étroitement unies, aunil flistingué deux courants d'intérêts qui pouvaient les partagir en deux camps. D'un cMé la Russie et la Prusse; de Taulre rAiiîriche et l'Angleterre, qui, une fois Napoléon tombé, oobmençaient, sans se l'avouer encore, à regarder d'un œil définit la prépondérance de la Russie, rendue plus manifeste par ce rftie de roi des rois qu'Alexandre avait joué à Paris.
L'empereur Alexandre, toujours sous le charme des idée libérales que son séjour à Paris avait développées, était letourné dans ses fttats avec la résolution de donner uneenitence nationale à la Pologne réunie sous son sceptre; c'élal sa préoccupation continuelle, et, si l'on veut, son rêve. Ont cherché dans ce rêve généreux un calcul d'adroite politique; le czar ne songeait, dit-on, à reconstituer la Polog^ie que poor se l'approprier tout entière. Sans doute on se tromperait d expli(|uant toutes les actions humaines par des motifs généraux et T'ievés, mais on ne se tromperait guère moins en voi- Innt les <'\pliqu(»r toutes par des motifs égoïstes et sordides Les honmies sont un singulier mélange de bien et de ml, d'inspiration et de calcul, et jusque dans la politique, on W" trouve riiomme avec l'intérêt qui le pousse, l'idéal qui FcBtraîne. Pour se rcMidrc compte des mobiles de la condmlf d'Alexandre m 1814, il suTlit de se rappeler quelles étaient akffF les influetices morales qui agissaient sur son esprit et sursoB ca'ur. Lc"^ (*atastropln^s qu'avait éprouvées la Russie en 181S, la pi'isj* et 1 incendie de Moscou, puis le reflux de fortune qoi aval! emporté Napoléon, la retraite désastreuse de ses armées,
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la formation et le succès de la coalition européenne dont Alexandre avait été l'instigateur et le chef, le rôle prépondérant qu'il avait joué dans le renversement de la domination napoléonienne, rôle qui avait pris à ses yeux le caractère d'une mission, son entrée triomphale à Paris succédant de si près à l'entrée de Napoléon à Moscou, ce contraste des extrémités des choses humaines , l'admiration et la faveur qui avaient accueilli à Paris le chef de la coalition européenne , les flatteries des philosophes et des lettrés, tout avait contribué à exalter rimagination naturellement ardente d'Alexandre. Il n'est pas étonnant que bientôt après l'illuminisme de madame Knulner 8e soit emparé de cette âme ainsi disposée, et l'ait élevée vers un idéal supérieur à celui des ambitieux ordinaires. Déjà en 1814 il se regardait comme l'instrument de la Providence, destiné par elle à améliorer le sort de l'humanité, à réparer les fautes et les torts du passé, à introduire la moralité dans la politique et h initier les peuples à la Hberté.
Ce qu'il avait voulu faire pour la France, il aurait sincèrement voulu le faire pour la Pologne. L'acte par lequel cette grande et malheureuse nation avait été partagée, ainsi qu'un vil butin , pesait peut-être à l'héritier de Catherine comme un remords. Après la capitulation de Paris, il avait accueilli avec une faveur marquée les Polonais qui avaient servi la France, les avait autorisés à rentrer dans leur pays, en les plaçant sous le commandement de son frère le grand-duc Constantin, et en leur assurant la conservation des grades qu'ils avaient conquis sous un autre drapeau. Il n'avait laissé échapper aucune occasion de manifester ses intentions favorables à la nationalité polonaise. Aussi ét;iit-il devenu populaire en Pologne. Les espérances de la nation se tournaient vers ce tout-puissant arbitn' des destinées européennes, et l'armée polonaise montrait hautement ses sympathies pour lui. Alexandre, à son retour de son voyage en Angleterre où il avait été environné d'admiration
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et d'hommages, traversa rAUemagnc qui lui témoigna ks mâ^ mes sentiments ; il occupait à cette époque dans rimaginatÎQi des peuples la place qu'y avait occupée si longtemps Napdéon; seulement un sentiment de sympathique reconnaissance tt mêlait pour lui à Fadmiration et au respect. Il était qudqK chose de plus à leurs yeux qu'un vainqueur, il était ansd ■ .libérateur. On retrouve dans la lettre qu'il adressa au géoénl Wiazmitenoff, gouverneur de Saint-Pétersbourg, pour refoar les honneurs que lui préparait cette ville, la trace de la teidance profundémont religieuse de ses idées. Le saint synode voulait lui décerner le surnom de Béni , il s'agissait aussi tn mf»nument et d'une entrée triomphale. Il refusa tout avec b sentiment profond d'une chrétienne humilité : « Je démi^ tirais mes principes, disait-il en terminant son ukase, sij'a^' eptiiis de pareils honneurs, et je donnerais à mes fidèles sujcfe un exemple contraire aux sentiments de modération que f m Vfforce de leur inspirer. Élevez pour moi un monumal étemel dans vos cœurs, comme l'est celui que je vous ai consacré dans le mien. Puisse mon peuple me bénir comme jek bénis ! Puisse la Russie être heureuse comme je le désire, ri puisse la Providence veiller sans cesse sur elle et sur moi. »
Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'un homme ainsi disposé li fait entrer les sentiments dans la politique. Lorsqu'à son rettw de Saint-Pétersbourg il traversa la Pologne pour se rendre ■ congrès, il dit à ceux qui approchèrent de sa personne qwk moment éUiit enfin venu pour lui de réaliser les intentioK qu'il avait toujours eues à l'égard de la Pologne. « PaUenee et confiance, » répétait-il sans cesse. Ces paroles remplissaiert les Polonais d>spoir. On savait qu'il avait le pouvoir de beea* coup faire pour la Pologne, et on ne doutait pas qu*il eneM la volonté. Pour reconstituer la Pologne, il fallait, on Ta m, désintéresser la Pnisse qui perdait toute la partie méridionde de son territoire. 11 était donc nécessaire de lui donner ua