MOUVEMENT DE BORDEAUX
Napoléon passa à Reims les journées des 14, 15 et 16 mars, et les dépêches qui lui arrivèrent dans cette viUe lui permirent de jeter un rapide et dernier regard sur l'immense échiquier où la guerre se déployait depuis les Pyrénées jusqu'au Rhin, depuis les Alpes jusqu'à l'Océan. Il faut profiter de cette courte halte pour regarder derrière lui la grande partie qui se joue, en ajoutant les faits qui se produisaient à cette époque, sans qu'il les connût, à ceux qui étaient arrivés à sa connaissance.
Au nord Anvers, défendu par Carnot, tient toujours ; le général Maison manœuvre entre Toumay, Lille et Courtray, mais sans pouvoir s'en éloigner. Au midi, le maréchal Soult H été obligé de reculer dçvant lord Wellington, après la perte de la bataille d'Orthez. Il opère son mouvement de retraite sur Toulouse, en laisscuoit Bordeaux à découvert. Cette situation nouvelle a déterminé à Bordeaux un mouvement royaliste que Napoléon n'apprendra que quelques jours plus tard, & Épemay. Le duc d'Angoulême est entré à Bordeaux , on
5i CHUTE DK i/kMI'IRK.
Louis XVIII a été proclamé. 11 y a do la fiTineiitatiou dans les pro\iiices de TOuesl ; les c'uiiscrit> insoumis y sonl nombreux, ils se retirent dans les bois et font le coup de fusil avec les gendarmes. On a du renoncer, sur ce point, aux réquisitions l'uineuses qui pèsent sur le reste de la Fnmce, pour ne pas pousser les populations de l'Ouest à une insurrection générale.
Il convient de donner ici, sur le mouvement de Bordeaux. quelques détails. O fait est grave : c'est le drapeau blaoc levé dr nijuveau en France après tant d'années, c'est une solution ({ui apparaît à l'horizon.
La cause royale avait consené des partisans secrets à Bordeaux comme dans un assez grand nombre de ^illes du Midi; une associati(»n royaliste y était fi4'mée depuis plusieurs année^. Dans les temps où la puissance *de l'Empire était entière, ce n'était qu'un foyer où s'entrettuait une flamnn» qui ne brillait point au dehors; mais depuis la retraite de Moscou^ l'Kmpire venant à chanceler, ce foyer, comme il arrive touj<»urs, ^'était ravivé et agrandi. Des rapports avaient été noués a>ec Louis XYIII en 1813, des moyens d'action réunis et organisé.-. L'esprit de Bordeaux étidt peu favorable au pc»uvoir impérial. La jeunesse s'était jetée dan> une ardente opposition, r\ 11* traitement qu'avait récemment épnmvé M. Laine, député de cette vill«», avait excité de vifs- mécontentements. L'esprit dt* lilicrté, renaissant par l'excès même du pouvoir absolu, se ienci»ntrait a^ec les souvenirs de l'ancienne dvnastie, le sentiment de lassitude causé par les souffrances générales, et la (létre^se particulièiv des intérêts de Bordeaux, dont le commerce maritime était ruiné, pour disposeï' la population à un changement.
M. de ïaffard Saint-tiermain, qui remplissait secrètement, dtrpuis quelques mois, les ionctii»ns de commissaire du l'oi, développait ces éléments à l'aide de MM. yueyriaux, de Moudenard, de lirïmlnmld, de Puységur, Marmajoux et plusieurs
autres; il avait des intelligences dans le conseil municipal et préparait les éléments d'une organisation royaliste. Il était en rapport avec le marquis Louis de la Rochejaquelein, auquel Louis XVIII avait fait dire à la même époque (1813) qu'il comptait sur lui pour la Vendée *. M. de la Rochejaquelein avait visité les provinces de TOuest, et, parcourant successivement la Touraine, TAnjou, la Vendée, il s'était mis en rapport sur tous ces points avec dés hommes restés fidèles aux sentiments de ces provinces. Les héritiers des noms des vieilles guerres, Charette, Suzannet, Sesmaisons, s'agitaient. Des arrestations avaient eu lieu, mais aucune révélation n'avait été faite. Dans les Deux-Sèvres, des bandes de conscrits insoumis s'étaient jetés, sous la conduite d'un paysan, dans la forêt Ao Vezin, où ils passèrent l'hiver de 1814 sans qu'on osât les y inquiéter. Les habitants leur poitaient pendant la nuit les vivres dont ils avaient besoin. Partout apparaissaient des symptômes de résistance. Quand M. de la Rochejaquelein revint à Bordeaux vers le mois de novembre 1813, il fut averti par M. Lynch, ancien président au parlement de Bordeaux et maire de cette ville*, que l'ordre de l'arrêter était donné. Il fut obligé, pour échapper aux recherches, de demeurer caché à Bordeaux, où il devint l'âme des associations royalistes. MM. de Tauzia et de Mondenard, membres de la municipalité de Bordeaux, veillaient à sa sûreté, et M. de (irivel, gentilhomme franc-comtois, qui demeurait à deux lieues de Bordeaux, entre la Garonne et la Dordogne, avait prié qu'on l'avertit si l'arrestation ordonnée avait Heii, parce qu'il était en mesure de se porter sur la route de Paris avec cinquante hommes déjà organisés, pour délivrer le prisonnier.
1 • Nous empruntons la plupart de ces détails aux Mémoires de la marquise de la Rochejaquelein j page &08 et suivantes.
3. M. Lynch était fort lié avec la marquise de Donnissan , mère de madame (k la Roehejaqiieleto.
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M. Ljuch, maire de la ville, s'était rendu dans le mob de novembre 1813 à Paris avec mie dépiitation dont il faisait partie, et s'était trouvé ainsi conduit à faire parade, dans des paroles officielles, de son dévouement à la cause impériale; mais, sous les pouvoirs absolus, la parole humaine de\ieat, chose triste à dii*e, un leurre avec lequel on ti'ompe les tout^ puissants qui s'y confient. M. Lynch avait des sentiments royalistes. 11 avait profité de son voyage à Paris pour s'introduire dans la maison de santé où étaient détenus MM. de Polignao, et leur avait donné sa parole que, si Bordeaux se soulevait un jour pour le roi, il serait le premier à prendre la cocarde blanche. 11 avait appris par eux qu'il devait se mettre en rapport avec MM. de la Rochejaquelein et Gombauld. Dès qu'il fut de retour à Bordeaux, M. de la Rochejaquelein demanda h le voir pour le remercier de l'avis utile qu'il avait reçu de lui. 11 profita de cette occasion pour lui confier le secret de rorganisatiuii royaliste, et l'avertit, en même temps, qu'il allait partir dans deux jours sur un vaisseau qui cqppareillait pour Saiut-Sébastit^n , afin de rejoindre M. le duc d'Augoulèmr, dont la présence dans l'armée anglaise paraissiiit certaine. M. Lynch renouvela entre ses mains la promesse de servir la cause rovale.
Parti dans la nuit du 17 février 1814, M. de lu Kochejaqueleiii parvint jusqu'à Saint-Jean-de-Luz, où était le duc d'Aûgoulème, arri^é depuis (juelques jours seulement en Espagne avec MM. des Ccu-s et de Damas. 11 lui exposa les projets des royidistes bordelais, la situation de la Vendée, le mouvement de l'opinion générale, qui ï'e décku'ait de plus en plus, lui dit-il,' contre Napoléon. Drs et» jour, le duc d'Angouléme déclara que, coûte que coùlr, il ne quitterait plus la France. Otte résokition une fois connue, les îdlées et venues entre Bordeaux et le lieu où se trouvait le prince furent continuelles. Les royaUstes de cette ville demandaient à lord Wellington d'en-
voyer trois mille hommes à Bordeaux pour déterminer Tévaeuation de la ville par les troupes et les autorités impériales; ils se chargeaient, disaient-ils, du reste. Lord Wellington hésitait; il suivait son plan de campagne, sans s'inquiéter des opinions qui se combattaient en France. Comme homme privé, il témoignait beaucoup de respect au duc d'Angouléme; conmie homme public, il ne montrait ni préférence ni antipathie pour aucune cause, et il avait récemment fait inviter le neveu de Louis XVllI à se tenir sur les derrières de l'armée, parce que ce prince avait adressé aux Français une proclamation dont TefiTet pouvait devenir un obstacle à la conclusion de la paix à Chàtillon. Dans la proposition qui lui était faite, il ne considérait que Tinconvénient d'éloigner un corps d'année de sa hase d'opération , et d'entraver les négociations du congrès ; il aUéguait en outre, scrupule honorable, qu'il ne voulait pas contribuer à compromettre d'honnêtes gens que les événements de la guerre l'obligeraient peut-être à laisser exposés sans défense aux vindictes impériales.
Cependant, après la bataille d'Orthez, livrée au commencement de mars, lord Wellington, vainqueur du maréchal Soult dans cette journée, porta son quartier général à Saint-Sever, et commença à prendre en considération l'échec grave qu'il pouvait infliger à Napoléon en occupant une ville conmie Bordeaux. Il détacha donc, le 7 mars, après avoir traversé le gave d^Oléron, le maréchal Beresford à la tôte d'un corps de quinze mille hommes, avec l'ordre d'occuper Bordeaux, que le maréchal Soult laissait à découvert par sa retraite sur Toulouse. Le duc d'Angouléme était à Saint;-Sever ; les instructions qu'il envoyait à M. de Taffiard Saint-Germain pouvaient se résumer aiusi : « Si l'on était sûr de faire déclarer la ville et d'arborer le drapeau blanc sans coup férii% le plus tôt serait le mieux ; dans le cas contraire, il fallait éviter une démarche prématurée qui pourrait amener l'effusion du sang français. »
Les chefs de rorganisation royaliste ne cloutèrent pas du succès. Le 11 mars au matin, dès que l'approche des troupes anglaises eut obligé les autorités bonapartistes et le général de division Lhuillier, qui commandait une faible garnison de cinq cents hommes, à se retirer, M. de Taifard Saint-Germain réunit la majorité du conseil municipal à l'hôtel de ville, et prenant possession de Bordeaux , au nom de Louis XYIII, il reçut les serments des conseillers. 11 avait été convenu, entre lui et M. de la Rochejaquelein, de retour à Bordeaux, qu'on proclamerait le roi à Thôtel de ville le 12 mai*s, au moment où il serait proclamé aux portes. M. de Puységur demeura à cet effet à Thôtel de ville; plusieurs royalistes, au nombre desquels était le menuisier Ilagry, devaient ai'borer en même temps le drapeau blanc sur le clocher Saint-Michel, où ils prirent leur poste au commencement de la nuit.
Ces dispositions arrêtées, la municipalité se mit en marche pour aller au-devant du maréchal Beresford, qui approchait à la tête d'une avant-garde de huit cents hommes. Le cortège était plus considérable et plus animé que ne l'est de coutume, dans ces sortes de circonstances, la députation qui va recommander une ville à l'humanité d'un vainqueur. De nombreux cavaliers, parmi lesquels étaient MM. de la Rochejaquelein, Dontemps-Bubarry et Lur-Saluces, escortaient la municipalité; une foule d'habitants marchait à la suite. On remarquait dans les rangs des honnnes affairés, qui semblaient échanger des paroles convenues et répondre à une consigne donnée ; c'étîiieiit les volontaires royalistes qui , suivant les instructions de leurs chefs, s'étiiieiit mêlés au cortège, en portant sous leurs habits des armes cachées. Les habitants des campagnes environnantes afiluaient sur la route. Bientôt la nouvelle de la proclamation de l'autorité de Louis XVill à Bazas circula de bouche en bouche.
Uuaod on fut arrivé à la hauteui- du pont de la Maye, le
maréchal Beresford avec sa troupe étant en vue, le maire de Bordeaux et le corps municipal descendirent de voiture. M. Lynch déclara à ses adjoints qu'il avait pris la résolution de proclamer Louis XYIII, et de faire arborer le drapeau blanc dans la ville. MM. Both de Tauzia \ Grammont et Labroue demeurèrent, un seul des quatre adjoints se retira. Aussitôt M. Lynch reçut, des mains de M. Queyriaux , Técharpe blanche , et les volontaires royaux , confondus dans le cortège , arborèrent leur cocarde au cri de Vive le Roil répété par tout le peuple. Un coup de canon ayant donné à la ville le signal convenu , on vit un immense drapeau blanc se dresser sur le clocher Saint-Michel, le plus élevé de tout Bordeaux. Ce fut comme un coup de théâtre. ATinstant des cocardes blanches, distribuées de main en main , parurent à tous les chapeaux. Le maire de Bordeaux marcha au-devant du maréchal Beresford, qui arrivait à l'autre extrémité du pont , et lui montrant de la main la ville abritée par le drapeau blanc et la foule pavoisée des mêmes couleurs : « Général, lui dit-il, vous entrez dans une ville soumise à son roi légitime , Louis XYIII, l'allié de Sa Majesté Britannique ; vous serez témoin de l'allégresse de cette grande cité en se replaçant sous l'autorité paternelle d'un Bourbon. »
La réponse de lord Beresford fut froide jusqu'à la dureté , et pleine des préoccupations qu'avait exprimées lord WeUingtOD : tt Faites ce que vous voudrez, répondit-il, vos dissensions intérieures ne me regardent pas. Je ne suis ici que pour protéger le peuple et les propriétés. Je prends possession de la ville au nom de Sa Majesté Britannique. »
Ceux qui entendirent ces paroles s'en indignèrent. Au lieu de satisfaire leur sentiment royaliste, elles froissaient leur sentiment national. L'exaspération fut telle autour de M. Lynch,