‹ Histoire de la restauration (volume 4)Chapitre 51 sur 213 · DÉCLARATION DU 34 MARS · texte numérisé non relu

DÉCLARATION DU 34 MARS

M. de Nesselrode. Peu d'instants après, on vint les avertir que M. de Caiilaincourt se présentait de nouveau. Cette fois, il n*était plus possible de réconduire. Il venait sur une invitation de l'empereur Alexandre donnée la veille à Bondy, et il attendait depuis cinq heures. L'empereur Alexandre avait reçu les exemplaires de la déclaration. On n'avait pas manqué de lui dire qu'elle était affichée dans tout Paris. 11 était donc engagé, et l'envoyé de Napoléon pouvait entrer. « J'ai plein pouvoir « pour consentir à tout ; » ce furent ses premiers mots ; « Votre « Majesté peut elle-même faire les conditions. — Il est trop tard, « répondit Alexandre en montrant la déclaration ; voilà un en- « gagement pris. Un grand nombre de Français se sont com- « promis sur ma parole. Du reste, votre maître sera traité avec « beaucoup d'égards. » En vain M. de Caulaincourt revint à la chaîne, en disant qu'il avait traversé tout Paris sans avoir iru afficher ou distribuer un seul exemplaire de la déclaration. Le Czar ne voulut rien ajouter, et son silence força M. de Caulaincourt à sortir. Aussitôt après son départ, le prince de Talleyrand rentra dans le cabinet, d'où il revint bientôt dans le salon. Il dit alors avec une expansion de joie qu'on ne lui avait jamais vue : « M. de Caulaincourt est définitivement éconduit. » Puis, s'adressant à moi : « 11 faut que tout Paris sache cela sur- « ie-champ. Allez répandre et publier partout vos affiches ; vous n avez rendu un grand service au roi que vous aimez tant M » Jamais l'impuissance des hommes devant la toute-puissance providentielle des situations ne parut d'une manière plus maoifeste que dans cette circonstance. La Restauration allait sortir d'une réunion où personne ne la désirait, où personne ne la croyait possible peu de jours auparavant, ni l'empereur Alexandre et le roi de Prusse qui, à Châtillon, trouvaient les Bourbons impossibles, et n'éprouvaient pour eux aucune sym-

I . Biofjraphie universelle , article Talle^rand , par M. Michaud.

us CHUTE DE l'empire.

pathie; ni les priDces de Schwarzenberg et de Lichtenstein qui, en leur qualité d'Autrichiens, désiraient la régence de Marie* Louise ; ni le prince de Talle}Tand, partisan intéressé de cette régence sous laquelle il eût été le premier personnage de TÉtat M. de Pradt qui, dans ses adulations envers Napoléon, afiil dépassé les bornes jusqu'à s'appeler lui-même Taumônier àà <lieu Mai*s, le baron Louis qui suivait les mêmes erremenb que le prince de Talleyrand, se déclaraient royalistes h oih trance, et déclaraient toute la France royaliste avec eux. Enfin, le Sénat cunsenateur, formé des créatures de Napoléon qn n'avaient jamîds rien i^efusé à sa volonté, de fonctionuaireB choisis par lui parmi les plus dévoués à sa personne et k n dynastie, allait servir d'instrument à la chute de TEmpire et h Favénement de Louis XVIU. Tant la prolongation de l'Empin^ était impossible, tant la nécessité de la Restauration s'imposait aux espiils conviiiucus de l'impossibilité de la durée de rKnipire! On appela plus tard Louis XYIII Louis le Demi; il eût étr plus exact encore de l'appeler Louis le Nécessaire.^ arrivait comme la solution arrive à la fin du problème. Tort ramenait, parce que tout amène la solution.

Les dtHix mouvements parallèles et distincts qui s'étaient <lessinés dans la journée du 31 mars se prolongèrent dansk soirée. Les sentiments surexcités éprouvaient le besoin de se produiiv. 11 y eut une ivunion très-nombreuse de royalistes! Thotel de M. de Morfontahie, situé dans le faubourg Sain^ llnnoré. (lomme toutes les réunions de ce genre, celle-ci Alt tumultueuse; les harangues se succédaient plus qu'elles ne se sui Vident, sans que la délibération marchât vers un but détei^ miné, lorsqu'un des assistants, dominant le tumulte en élevant la voix, pmposa d'envoyer une députation à l'emperair Alexandre, afin de le prier de déférer au vœu public qui diMuandait le retour des Bourbons. Cette proposition fut ac- <'urillie ])ar îicclamation, et la députation se trouva composée

.SOIRiS DU 31 MARS 1844. 143

de MM. de la Ferté-Meun, de Chateaubriand, Léo de Lévis et Ferrand, auxquels on adjoignit M. de Sémalié et M. Sosthènes de la Rochefoucauld, auteur de la proposition. Cette députation se rendit à TÉlysée, où l'empereur de Russie avait étabU sa résidence après ht conférence tenue dans l'hôtel de la me Sflônt-Florentin ' . Alexandre, très-fatigué, était déjà au lit; la d^utation ne fut donc pas introduite auprès de lui; elle fut reçue par M. de Nesselrode, qui répondit à sa demande par quelques paroles bienveillantes où se reflétait la résolution prôe par les coalisés. « L'intention de l'empereur de Russie, dit-ii aux conmiissaires, était de tenir la promesse qu'il avait faite de se rendre au vœu de la nation, » et, le lendemain, la déclaration où cette intention était exprimée serait publiée. La députation revint à l'hôtel de Morfontaine, où elle fut reçue avec de grands applaudissements. Mais, comme la réunion se prolongeait sans objet, au milieu d'un tumulte augmenté par les efforts mêmes que faisaient , pour le dominer, ceux qui voulaient prendre la parole, mi des assistants prit le parti d'éteindre les bougies, de sorte que la séance se trouva naturellement levée.

Ainsi se termina cette journée. Le soir, les passants lisaient, à la clarté des flambeaux, la déclaration des coalisés, la pro* clamation du prince de Schwarzenberg, une proclamation de Louis XVIII, datée d'Hartwell, et des proclamations de tout genre adressées au peuple français pour l'exhorter à rappeler son souverain légitime; car, dans ces heures de crise, chacun prend son mandat de la circonstance , de son dévouement qui le pousse à agir, ou de sa vanité qui l'excite à se produire.

1 • M. de SéauUlé dit daftt ses Miknoires inéUiU : « Atexandre avait d'abord établi sa résidence à l'Élysée-Bourbon , et c'est dans ce palais que la députation fnt reçue. M. de Sémalié a la certitude que M. de Talleyrand se rendit dans la irait auprès de M. de Nesselrode pour lui faire sentir la nécessité d'une marque de conflance de l'empereur, en Tenant loger à son liûtel de la rue Saint-Klo^ renlin , et par là le mettre à m^me de dominer les événements. »

444 CHUTE DE l'empire.

Les pronieiieiii's attardés rencontraient sur les quais et sur les places publiques les bivacs des fantassins endormis aupi*ès de leurs armes en faisceaux, et des cavaliers couchés auprès de leurs chevaux débridés, sur plus d'un point, sans que Tou eAl posé une vedette. Les Champs-Elysées regorgeaient également de troupes, car les casernes n'avaient point suffi à rece^w l'armée qui avait fait son entrée dans Paris, tandis que les autres corps défilaient, par les boulevards extérieurs, pour aller prendr(ï des positions militaires aux environs. La première nuit que TEurupe en armes passa dans lacapit^ile de la France fut pleintî de sécurité. La paix, cet objet de tous les désirs, el ce but de tous les efforts, semblait acquise aux vœux de tous. Cependant on avait vu se dessiner trois actions dans la journée du 31 mars, celle des souverains étrangers, celle des personnes politiques qui avaient leurs entrées chez le prince de Talleyrand, et Taetiou du parti royaUste proprement dit; ces trms actions se retrouvent dans toute la suite des événements qui maniuèrent ces premi«'rs jours.

Le lendemain l'"'" avril, dans la matinée, le prince de Talleyrand convtKjua le Sénat, en sa qualité de vice-président et de* grand électeur. Ce corps politique comptait cent quarante membres; sur ce nombre, six appartenaient à la famille impérial(\ vingt -sept juix nouveaux départements formés de territoires conquis. lk*aucoup d'entre eux ne se trouvaient p<Hnt à Paris, yuelques-uns s'abstimvnt de venir à la séance, eeux-d par un dernier acte de dévouement à THnipereur, ceux-là, en plus grand nombre, pour att(?ndre le dénoùment. On parvint repeudaiit à réunir soixante-quatre sénateurs au lieu ordinaire do leurs délibérations. Le prince de Talleyrand ouvrit à quatre' *-uuv> la séance indiiiuée pour deux heures, et lut le discours . \ v,\t tvdigé à l'avance par Tabbé de Pradt :

Ss UAU'urs, la lettn^ (jue j'ai vu l'houneur d'adresser à /•«',• /.* ^ous. pour les prévenir de cette convocation, leur

CRÉATION d'un GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 145

en fait connaître Tobjet. Il s'agit de vous transmettre des propositions. Ce mot seul suffit pour indiquer la liberté que chacun de vous apporte dans cette assemblée : elle vous donne le moyen de laisser prendre un généreux essor aux sentiments dont Tâme de chacun de vous est remplie, la volonté de sauver votre pays, et la résolution d'accourir au secours d'un peuple^ délaissé.

« Sénateurs , les circonstances , quelque graves qu'elles soient, ne peuvent être au-dessus du patriotisme ferme et éclairé de tous les membres de cette assemblée, et vous avez sûrement senti tous également la nécessité d'une délibération qui ferme la porte h tout retard, et ne laisse pas écouler la journée sans rétablir l'action de l'administration, ce premier de tous les besoins, par la formation d'un gouvernement dont l'autorité, étîiblie par la nécessité du moment, ne peut qu'être rassurante. »

Ces paroles, vagues et confuses, étaient plutôt destinées h cacher qu'à annoncer ce qui allait se passer. Comme tous les acteurs de ce drame, le Sénat, après avoir si longtemps subi le joug de Napoléon, subissait celui de la situation. Il continuait, d'ailleurs, dans des circonstances nouvelles, son rftle dlnstrument et suivait l'initiative au lieu de la prendre. M. de TaUeyrand avait d'avance pourvu à la formation du gouvernement provisoire qui, d'après la déclaration du 31 mars, devait être nommé par le Sénat. Il importait assez peu, d'ailleurs, par qui serait formé ce pouvoir transitoire, fils des circonstances, éphémère comme elles, et qui n'était point institué en vertu d'un droit, mais en vertu du principe qui domine tout dans les révolutions, la nécessité : il n'était point destiné à être le dominateur, mais le serviteur de la situation. Président naturel de cette espèce de junte, M. de Talleyrand fit passer au secrétaire du Sénat la liste arrêtée la veille dans son cabinet ; il s'était donné pour collègues les trois habitués do sa table de

Hiflt. de la Rftlaor. I. 10

146 V.HITE DE L*£MPIIIE.

\khist. le duo do l»i\lberg, le comte François de laucoui1,le uèiKial Bcurnou^ille. et avec euxTabbé de Moutesquiou. Dans cette u-imiun, Tiibbê de Moutesquiou était le seul qui, ancMD ci'iTe<iH«ndaut de Luui<XVIIl. représentât rélément royaliste. ïou< k< aiitivs nii-nibre^ appaileiiaieut aux opinions et au intèrrt< qui. ^i les oiroi'U-tances n'avaient pas été aussi impé- ^iou^e^, aurait u! lAolu la inaÎM'ii de Bourbon. Quand la PttH \ïdeuee rcud uur au\re utressaire, par une de ces sublime» ironies qui font éclater la puissance souveraine de ses décret^ elle plie K> iustrunituts K-s plus rebelles à cette œuvre , 9»BS .piviulre la piiue de les ) approprier.

I.e Sénat accepta sans observation la liste produite par le prince de ïalleyrand : celui-ci ayant rappelé ensuite que la déclaration du 31 mars reconnaissait au Sénat la faculté de préparer une constitution . quelques voix lirent observer qu*OD ne pouxaii inquoxiser un acte aussi important. On se couteota de poser cjuelques bases et de proclamer des principes que le irou\eniemeut provisoire fut chari:é d'introduire dans uae (n/rvsse atf pntp/v français, qui serait publiée le lendemain. Il fut tlt»uc ci>uvenu que l'adresse au peuple» français anuoncemit :

I" yue le Sénat et K* Corps légi>latif seraient partie intéfiraiite de la loiistitution pn»jelée, sauf les modifications nécessaires pour assurer la liberté des suffrages et des opinions;-

2** Que rarmée, les officiers, li's soldats en retraite, ki^ veuves, conserveraient leui-s grades, houneui's et pensions;

'1" yu'il ne >erait porté luicune atteinte à la dette publique;

l" Quv les ventes des domaines n.itionaux seraient irrévocableuient maintenues;

*)** yu'îuicun Français ne ^e^ait recherché pour les opinioiis piilitiques qu'il am'ait pu éiiiettre;

♦>'* yue la liberté des cuUi'S et de conscieiu'e serait procbmée, ainsi que la liberté de la presse, sauf la répression légale des abus (le celte liberté.

BROCHIRE DE CHATEAUBRIAND. 447

Les intérêts d'influence des deux corps constitués , "qu'on trouvait habile d'assurer, ceux de l'armée, qu'il était juste de protéger après tant de périls, de fatigues et de gloire , et politique de se concilier, car elle avait encore les armes à la main ; les intérêts des créanciei^s de l'État , toujours alarmés par un changement de gouvernement ; les craintes des acquéreurs de biens nationaux, naturellement surexcitées parle retour de l'ancienne monarchie ; le passé de tous , qu'il fallait couvrir après tant de révolutions , tels étaient les objets des principales préoccupations, les unes intéressées, les autres bien inspirées, du Sénat. Sa pensée s'était enfin an'êtée sur la liberté de conscience et sur la liberté des cultes , ces deux transactions nécessaires qui ont fermé nos luttes séculaires , et enfin sur la liberté de la presse, comme si après avoir vu, pendant tant d'années , la liberté de tout faire mise dans les mains d'un seul, on éprouwt le besoin de faire succéder à ce droit exorbitant la liberté de tout dire, exercée par chacun, sous l'empire des lois et sous sa responsabilité.

C'était assez pour un jour. Mais, tmidis que M. de Talleyrand cherchait plutôt à enrayer qu'à précipiter la situation , itlin de tenir la péripétie dans ses mains , et de la déterminer suivant les événements et ses convenances personnelles , la situation courait d'elle-même au dénoùment sous l'ascendant d'une action plus hardie et plus rapide que la sienne, parce qu'elle était moins cauteleuse et allait l'obliger à se hâter, sous pein*» d'être laissé en arrière par les idées et les faits.

Le 1^ avril 1814 parut un écrit qui produisit une immensr impression sur l'opinion ; il avait pour titre Bonaparte et les Bourbons, pour auteur M. de Chateaubriand. L'auteur l'avait fait imprimer clandestinement pendant les dernières phases de la lutte qui avait amené les étrangers dans la capitxile. Au risgue de sa tête , menacée d'un péril ceilain s'il était découvert pai' la police impériale toujours aux ae^iets , il avait cor-

I i*< r.Hl TK l>K i/KMFIRK.

rigt" li> ôpivu\i»s do ce manifeste , étineelant de talent et euflanuuê de toult»> les hîiiiies que TEmpire avait ftxcîtées. Les rolènv et les jrriefs qu'une presse libre aui*iût exprimés en quin/f ans, tous les ressentiments contenus, toutes les îndîi:nations comprimées . faisaient explosion en un jour. Le meurtn» du duc trKuiîhien . la captivité du pape et des cardinaux. le iruet-apens tendu à TEspairne et à son roi, à Rayonne, h mise vi\ ct»upe réglée des populations par la conscription, h dé\a>t:ititm de TEuriipe par les guerres incessantes, la fatak campagne de Russie, le mépris de la vie humidne, la destructi(»u ilr toutes les garanties qui protègent les droits les plus esxuitit'ls, les torts, les fautes, les soupçons mêmes, les nilîii'urs seerètes et les bruits injurieux qui bourdonnaient aulour dt' la carrière de Napoléon, le vrai et Tincoutestable, le rt»nl»>table, le douteux, Tapocryphe, avaient été jetés dans la en\e où bmiillouuait le métal en fusion, et de là était sorti un ,i:lai\t» aigu, tranchant, terrible, une espèce de poignard d^ miséricorde* a\ec lequel la liberté dr la presse poignardait son grand ruuemi. L écri\aiu ne tenait point d*une main calme la l>alauct» du juge, il brandissait avec passion une arme de f ombat. Ku même temps il présentait , sous les traits les plus louehauts, au\ générations qui n'a\aient pas connu les Rourbt»n> et qui igutïraient presque leur t^xistence, les princes de tcttr maison si grande, et qui semblait avoir trouvé de nou- \t»lli\s gramlem*s dans ses ad\ersités : Louis XVIII, comme un sagr luauri dans l'exil ; Mmisifur, ct»mte d'Artois, avec celte Itjjauté de caractère et ce charme séduisant de manières qui lui dtumaient tous les co'urs; la fille de L<mis XVI, fille, sœur, nièee<le \ictinies, «»t victime elk^ménn% menant le cortège impusmt di^s grandes tnubresdu Temple; les ducs dWngoulëme r\ tie Herry, a\ec cette bonté qui est le caractère de leur race. <Juaud il arri\ait aux (londés, il montrait du doigt le vide san* ;;l;int que lis balles de Vinceunes avaiiMit fait sur le tronc de

cet arbre glorieux, en eu détachant le rameau le plus vert, et la mémoire plaintive du duc d'Ehghien venait témoigner contre Napoléon , qui payait cher , au jour de l'adversité , la longue impunité de sa fortune .

L'effet de cet écrit fut immense : il eut sur Topinion Tiufluence d'une double révélation. En même temps les journaux de Paris, affranchis du joug de la poUce impériale, commençaient, dès le 1*' aMÎl 1814 , à entrer dans ce mouvement. In royaliste obscur mais ardent , nommé Morin , qui avait été arrêté la veille , à trois heures , par une patrouille de garde nationale , et conduit au poste des Petits-Pères, au moment oii il distribuait des cocardes blanches et des proclamations , fut placé, dans la soirée même du 31 mars, à la tête de la police de rimprimerie , par le général Sacken , gouverneur miUtaire do Paris , sur la recommandation du marquis de la Grange. Son premier acte fut de laisser rentrer les anciens propriétaires du Journal des Débats dans la possession de leur feuiUe; son second, de préposer des censeurs royalistes à tous les autres journaux, de sorte qu'en une nuit l'esprit de toute \\\ presse parisienne se trouva changé. Les Débats^ ce puissant engin de pubUcité, avaient été inunédiatement tournés contit» Napoléon. Les autres journaux avaient suivi la même impulsion. Le bruit du pamphlet redoutable de M. de Chateaubriand, vendu à un nombre considérable d'exemplaires, se trouva ainsi multipUé par des milliers d'échos. L'idée de la chute de l'Empire et celle de la nécessité de la Restauration, qui, la veille encore, étaient à peine entrevues dans les régions supérieures, passaient à l'état d'évidence publique. Tout se précipitait à la fois.

Ce jour-là même (1" avril 1814) une grave initiative était prise par la commission municipale de Paris. C'est un des traits caractéristiques de cette époque : partout ce furent des hommes choisis par l'Empereur comme dévoués à sa per-

15^ r.mTF. DE l'cmi'IRE.

sonne ot à <a ilyua>tit\ qui donut-rent le signal du renverse* ment du irouvernement impérial et du retour des Bourbons. II n'est pas possible d'attribuer uniquement à Tinfluence des partis ou à la bassesse des caractères un fait aussi universel, surtout dans ces pivuiiei-s joun? , où de pareilles initîathres n'étaient pas s;ms ptMnl • car Tempereur Napoléon était encore à la tête de son armée à Fontainebleau, et un combat !ieureu\ pouvait le ramener à Paris. Il est plus juste et plus exact d'y \oir un indice du sentiment de la nécessité, caries esprits les plus dilFérents, les intért^ts les plus divers, concouraient au même ^ut. M. Bellart, îdors membre du barreau de Paris, qui n'avait aucun engagement préalable avec les Bourbons , aucun sujet de haine contre Napoléon , provoqua pour U' {^ a\ril la s^^ssion du conseil §rénéral de la Seine. Il aindt conçu, dès le !U> niai-s, l'idée d'une proclamation pour prendre l'initiative de la tléchéance de Napoléon et du retour des HourbiMis. Dès le même iuur , deux conseillers v avaient adhéré; It» lt»ndiMnain, le ut»mbre des adhérents se montait «') huit,(*t. dans une réunion préparatoire, la proclamation fut rédiirée. I.t» l^avrtl, à la reunion indiquée, treize membres' apptisaieiit leur signature au bas de Tacte suivant, la plus irviwi' ili' tt»utes les manifestations tentées contre l'Empire :

<i Habitants do Paris, vos magistrats seraient traîtres envers tovb et la patrie si, pur de viles considérations personnelles , ils comprimaient plus longtemps la voix de lenr conscience.

« Klle leur crie qnc vous devez tous les maux qui vous accablent à un seul lioniinr.

1. ('."S Iri'ixi' iiioiiibrt'i^ roriiialt>iit lu iiiajont<S <'«ii' !•' coiiDeil no rontenalt qi \ini:t-4pi;itre ii)Pinl>n^s dans ^on i«ein. ■ Di'n Itf 30 mars, dit M. Lubis, MM, lliiiT, d'IIautprive et Pt^ripnon avaient atllién^ à la proelaniation. Le lendemabi* M. hellart reyiit Tadliéition (\o. MM. La Rpau , pr<^:«idont du conseil, d*Harcourt, Bartbélomv, Délai trr ot de l^iiioi(rnoii . beau-frère du grand jufre Mole. • Le:t cinq niembrei^qui adh<^rèrent le Jour de la réunion générale ftirent MM. Vid, Monlaniiuit , Honhomet , Budenoin et ItoM^lieron.

c iVesi lui qui, chaque année, par la conscription, décime nos familles. Qui de nous n*a perdu un Gis, un frère, des parents , des amis? Pour qui tous ces brayes sont-ils morts? Pour lui seul , et non pour le pays. Pour quelle cause? Ils ont été immolés, uniquement immolés à la démence de laisser après lui le souvenir du plus épouvantable oppresseur <qiii ait jamais pesé sur Tespècc liumaine.

« C'est lui qui, au lieu de quatre cents millions que la France payait sous nos bons et anciens rois pour être libre, heureuse et tranquille» nous a surchargés de quinze cents millions d'impôts, auxquels il menaçait d'ajouter encore.

• C'est lui qui a fermé les mers des deux mondes , qui a tari toutes les sources de l'industrie nationale, arraché à nos champs les cultivateurs , les ouvriers à nos manufactures.

• A lui nous devons la haine Je tous les peuples, sans l'avoir méritée, puisque, comme eux , nous fûmes les malheureuses victimes, bien plus •que les tristes instruments de sa rage.

• N'est-ce pas lui aussi qui , violant ce que les hommes ont de plus sacré, a retenu captif le vénérable chef de la religion, et privé de ses États, par une détestable perGdie, un roi son allié, et livré à la dévastation la nation espagnole, notre antique et toujours fidèle amie?

« N'est-ce pas lui enfin qui, redoutant par-dessus tout la vérité, a chassé ^Mrtngeusement , à la face de l'PiUrope, nos législateurs, parce qu'une fois ils ont tenté de la lui dire avec autant de ménagement que de dignité?

m Qu'importe qu'il n'ait sacrifié qu'un petit nombre de personnes à ses luâues ou bien à ses vengeances particulières , s'il a sacrifié la France ? Une disons-nous, la France, toute l'Europe à son ambition sans mesure?

« Ambition ou vengeance , la cause n'est rien. Quelle que soit cette cause , voyez l'effet; voyez ce vaste continent de l'Europe partout couvert des ossements confondus de Français et de peuples qui n'avaient rien à se demander les uns aux autres ; qui ne se haïssaient pas , que les distances affranchissaient des querelles, et qu'il n'a précipités dans la guerre que pour remplir la terre du bruit de son nom.

« Que nous parle- t-on de ses victoires passées? quel bien nous ontelles fait , ces funestes victoires ? La haine des peuples , les larmes de nos tamilles , le célibat forcé de nos filles , la ruine de toutes les forltines, le reuvage prématuré de nos femmes, le désespoir des pères et dos mères à qui, d'une nombreuse postérité, il ne reste plus la main d'un enfant pour leur fermer les yeux ; voilà ce que nous ont produit ces victoires ! Ce sont elles qui amènent aujourd'hui jusque dans nos murs, restés vierges sous la paternelle administration de nos rois , les étrangers, dont la généreuse protection commande la reconnaissance, lorsqu'il nous eût été si doux de leur ofTrir une alliance désintéressée.

• Il n*est pas un d'entre eux qui , dans le secret de soa cœur, se k déteste comme un ennemi public, pas un qui, dans les plus intimes oobmunications, n ait formé le vœu de voir arriver un terme à tant d'inotiki cruautés.

« Ce vœu de nos cœurs et des vôtres y nous serions les déserteundeb cause publique si nous tardions à l'exprimer.

« L'Europe en armes nous le demande ; elle Timplore comme un bî» fait envers l'humanité , comme le garant d'une paix universelle et dsrable.

« Parisiens, l'Europe en armes ne l'obtiendrait pas de vos magistntip s'il n'était pas conforme à leurs devoirs.

« Mais c'est au nom de ces devoirs mêmes, et des plus sacrés de Um, que nous abjurons toute obéissance envers l'usurpateur» pour retomcr à nos maître.^ légitimes.

« S'il y a des périls à suivre ce mouvement du cœur et de la conscieoee, nous les acceptons. L'histoire et la reconnaissance des Français recueîlk* ront nos noms ; elles les légueront à l'estime de la postérité.

u En conséquence ,

« Le conseil général du département de la Seine, conseil municiptlfc Paris, spontanément réuni ,

« Déclare, à l'unanimité de ses membres présents :

« Qu'il renonce formellement à toute obéissance envers Napoléon B»* naparte ;

« Exprime le vœu le plus ardent pour que le gouvernement monarchique soit rétabli dans la personne de Louis XVIII et de ses sucGesMO» légitimes ;

« Arrête que la présente déclaration et la proclamation qui l'expli^ seront imprimées, distribuées et afhchées dans Paris, notifiées à tottlei les autorités restées dans Paris et dans le département et envoyées à les conseils généraux de départements. »

C/était à la fois un acte (raccui?ation coutre Napoléon, et un manifeste en faveur de Louis XYIII. Pour que le consd, municipal , choisi par Napoléon lui-nii^me pour la capitale, parlât ce langage aux Parisiens, il fallait que les idées qu'il exprimait fussent n'^pandues dans la généralité des esprite. Il serait inexpliciible , en effet, que les magistrats d^institution impériale se fussent trouvés en avant de l'opinion publique dans les voies de l'opposition contre l'Empire et de la sym-

pathie pour le retour des Bourbons. Le ton de ce document était déclamatoire, il est vrai, mais la passion est souvent déclamatoire , et Ton était dans des circonstances qui passionnaient les esprits. Les auteurs et les signataires de ce manifeste avaient pris soin de constater, par une phrase spéciale, que, malgré la hardiesse de leur langage , ils avaient le sentiment de la responsabilité de leur action, et qu'ils Tacceptaient. Ik encouraient un grave péril; c'est dans ce fait qu'il faut chercher la dignité de leur conduite. Leur manifeste n'était point une injure à l'Empereur tombé, c'était une attaque à l'Emperei:' debout encore au milieu de son armée.

La proclamation du conseil municipal de Paris trouva peu de faveur auprès de M. de Chabrol, préfet de la Seine, qui se borna à ne point s'opposer à cette manifestation , en alléguant son sentiment et sa reconnaissance envers l'Empereur pour ne pas s'y associer. Elle fut formellement blâmée par M. de Talleyrand , qui la qualifia à' excès de zèle. Cette action publique , qui naissait en dehors de son action particulière et se précipitait au but, déconcertait ses calculs. Il voulait conduire suivant ses convenances la situation jusqu'à la Restauration , qu'il se promettait d'opérer à son heure, après avoir obligé Louis XVIII à compter avec lui. Au lieu de conduire, il se sentait traîné. Le lendemain du jour où il faisait voter par le Sénat une déclaration qui ne tranchait pas encore la question de gouvernement, le conseil municipal de Paris faisait afficher une proclamation qui décidait moralement la déchéance de l'Empereur et réclamait le rétablissement des Bourbons. Dans la matinée du 1" avril cette proclamation couvrait les murs de la capitale. M. de Talleyrand s'était opposé à la publication de cette pièce. Il y a des instants où tout le monde gouverae, parce que personne n'a le droit de gouverner. M. Bellart et le conseil municipal avaient passé outre. La police, par ordre du gouvernement provisoire, arracha la proclamation, et l'on

fit signifier aux journaux la défense de la publier. Le Journal des Débats désobéit , cl la pièce acquit ainsi une publicité contre laquelle il n'y avait plus rien à faire. Tant il est vrai que le prince de TallejTand et le Sénat, loin de donner rimpulsion , la subissaient !

Sous Tenipire des causes providentielles et générales qui rendaient inévitable la chute de Napoléon et de sa dynastie, et la restauration des Bourbons nécessaire, il y avait une iatrip:ue et une action publiques qui travaillaient à produire ks Ci»nséquences logiques de la situation : l'action publique entraîna rintrigue. Pour ne pas être laissé en anîère, le prince de Talleyrand fut obligé de se hâter. La proclamation du conseil municipal de Paris détermina le gouvernement provisdie à fîure proclamer le lendemain matin , par le Sénat , la déchéance de rKmpereur.

Un petit nombre de sénateurs, anciens membres des assonblées révolutionnaires, et qui, sous la dictature de Napoléon, avaient silencieusement conservé leui*s vieilles convictions, allaient servir d'instruments au prince deTalleymnd. Ils étaient appi'opriés à Tœuvre qu'il voulait accomplir; ils haïssaient, en eftet , le despotisme de Napoléon , qui ne les haïssait ptf moins et h»s avait souvent flétris du nom d'idéologues. On membre de cette fraction républicaine du Sénat , M. LambîHH'hls, proposa, dans la séance du 2 avril, présidée pv M. liiirthélemy, Tadoption d'une résolution ainsi conçue : « lie Sénat déclare Napoléon et sa fomille déchus du trône, et délie , en conséquence , le peuple français et Tarniée du serment de fidélité. »

Il n'y eut point d'opposition. Quelques sénateurs, soit respect pour leur passé, soit crainte de la responsabilité, ne voulurent pas prendre part au vote et se retirèrent silencieusement ; le reste du Sénat vota, sans plus ample défibération, la déchéance de l'Empereur. Il n'y a pas à s'en étonner, et TEm-

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