MESSAGE DE MADAME AU GENERAL CLAUSE
qu’elle le pouvait encore. Elle le repoussa du geste, et resta calme, froide, immobile, méprisante en face de cette soldatesque mutinée, toisant le danger du regard, seule, il est vrai, mais forte de son droit en face de cette troupe qui, tout en désertant son devoir, ne pouvait l’avoir ouhliq. Peu à peu les murmures tombèrent; ces Français égarés, qui étaient après tout de braves soldats, s’aperçurent qu'ils étaient en face d’une femme, et rougirent de l’avoir menacée. Le calme se rétablit. La cause royale était perdue, mais la fille de Louis XYI venait de remporter, dans le naufrage de la fortune de sa maison, une dernière victoire. Le péril ne la retenait plus, elle pouvait partir; elle lit un geste d’adieu et se retira lentement. Un long roulement de tambour, dernier honneur militaire rendu à la digne tille des vaillants et des forts, salua son départ.
Cette épreuve avait fixé Ses idées. Bordeaux ne pouvait être défendu, il fallait le quitter. Elle sortait du château Trompette avec cette résolution prise. La garde nationale avait été convoquée par les ordres de la princesse pendant qu’elle visitait les troupes de ligne. Madame, avant de se rendre sur le quai de la Garonne, où elle devait la passer en revue, lit appeler M. de Martignac. Elle voulait lui donner une nouvelle mission pour le général Clausel, dont on apercevait les troupes à la Bastide, de l’autre côté de laUaroune ; il n’y avait plus que la rivière entre lui et la ville, et il pouvait d’un moment à l’autre arriver. « Tout est fini, dit la princesse à M. de Martignac, les troupes ont refusé formellement de combattre. J’en remercie Dieu. Si elles avaient fait des promesses, elles ne les auraient pas tenues, et Bordeaux eût été victime de ma confiance. Vous allez vous rendre immédiatement auprès du général Clausel; vous lui direz que, dans un temps plus heureux, je l’avais distingué. Il m’a souvent assurée alors de son dévouement et de son atîec tion ; je lui en demande aujourd’hui une seule preuve eu faveur
RETOUR DE l’u.E D'ELBE.
de la \ ille de Bordeaux , c’est de remettre sou entrée à demaiu. S'il voulait passer aujourd’hui la rivière, la garde nationale résisterait , il y aurait une collision qui amènerait de grands malheurs. Partez, et dites-lui que je lui tiendrai compte de ce qu’il fera pouc les Bordelais, plus que si c’était pour moimême. »
M. de Martignac se mit immédiatement en route pour remplir sa mission. La princesse sortit presque en même temps du château royal pour se rendre sur le quai de la Garonne. Elle avait une dernière tâche à remplir. Après avoir inutilement tenté de décider la troupe à combattre, il fallait obtenir de la garde nationale qu’elle renonçât à une lutte désormais inutile. (Juand Madame parut, des acclamations unanimes s’élevèrent parmi les gardes nationaux et dans la population qui couvrait au loin les quais. Les volontaires brandissaient leurs armes et demandaient à combattre. L’enthousiasme était à son comble; c’était la contre-partie de la visite dans les casernes. Debout dans sa calèche , la princesse lit signe qu’elle voulait parler. Les cris continuèrent encore pendant quelques instants, les émotions étaient si vives et la passion royaliste tellement enflammée que le silence ne pouvait s’établir. Madame monta sur les coussins de sa calèche pour être vue et entendue de plus loin. Alors tous se turent. « Bordelais, s’écria-t-elle d’une voix forte, je veux vous demander une nouvelle preuve de dévouement , un dernier sacrifice ; mais d’abord, et avant tout, jurez de m’obéir. » Toutes les mains furent étendues, et une formidable clameur sortit de toutes les poitrines : « Nous le jurons. — Je reçois votre serment. D’après ce que j’ai vu de mes propres yeux, nous ne saurions compter sur le secours de la garnison. La résistance devient impossible. Je vous défends de combattre. Vous avez assez fait pour l’honneur. Conservez au Roi des sujets fidèles pour des temps plus heureux. Je prends tout sur moi. — Non! non! criait-on