MADAME DEVANT LA CARDE NATIONALE
de toutes parts ; nous voulons combattre et mourir pour le Koi et pour vous! » Et il y avait des voix qui répétaient, eu rappelant un grand événement, car les échos s’éveillent aussi dans l’histoire : « Mourons pour Marie-Thérèse ! »
La princesse laissa ces transports se calmer; puis, d’une voix qui dominait les transports de la foule : « J'ai reçu votre serment. Ce n’est pas vous, fidèles Bordelais, qui descendriez jamais au parjure. La nièce de votre Hoi le commande, obéissez. Il faut renoncer à combattre. Je vous quitte; recevez mes adieux. »
A ces mots, il s’éleva un bruit inexprimable dans lequel se fondaient les sanglots des femmes , les gémissements ou les cris de fureur des hommes, suivant les sentiments dont chaque spectateur de cette scène était animé. Des officiers venaient briser aux pieds de la princesse leur épée dont elle leur défendait de se servir. Des volontaires jetaient devant elle leurs armes avec un geste de désespoir. D’autres se précipitaient sur ses mains qu’ils couvraient de larmes. Des clameurs discordantes s’élevaient dans les rangs, car, au milieu de ces passions enflammées, tous n’étaient pas d’accord. Le plus graiid nombre voulait obéir à Madame, mais il y en avait qui, exaltés par la colère, voulaient à tout prix combattre. Dans ce désordre, des coups de feu retentirent. Le mot de trahison commençait à circuler. Des gardes nationaux fusillèrent leurs officiers soupçonnés d’avoir trahi la cause royale; une compagnie essuya le feu d’une compagnie voisine et riposta. Le général Clausel qui , de l’autre rive, voyait ce désordre et ce tumulte sans pouvoir s’en rendre compte, et qui apercevait toutes les fenêtres du quai pavoisées de drapeaux blancs , crut qu’une collision s’engageait entre la garnison et la garde nationale , et lit rouler des canons sur la rive opposée pour foudroyer la rive gauche. A quelques jours de là il disait à un volontaire royal qui assistait à la revue: « Lest madame la
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duchesse d’Angoulcme qui \ous a tous sauvés. Jamais je n'ai pu me décider à faire tirer à mitraille sur la princesse, pendant qu’elle écrivait la plus belle page de son histoire l. »
Néanmoins cette démonstration augmenta encore le désordre. Dans cet instant, le drapeau tricolore parut tout à coup sur le château Trompette. Des voix s'élevaient et répétaient de pi oche en proche : « On tire sur la garde nationale, nous sommes trahis! » Quelques-uns, craignant une décharge dont l’effet eût été meurtrier, car on n’était qu’à une demi-portée de canon, s'éloigneront. Le plus grand nombre demeura immobile. Madame, toujours au milieu d’eux, les adjurait de ne pas se livrer aux transports d’une aveugle colère. Enfin, pour dissoudre la réunion, elle quitta le quai et rentra au château royal, escortée par toute la population. Le général Decaen, qui était dans sa calèche, y entra uvec elle. A peine les portes étaient-elles refermées , qu’un cri redoutable s’éleva parmi les volontaires royaux, qui étaient les plus exaspérés : « Fusillons le général Decaen ! c’est un traître ! » La multitude furieuse répéta ce cri , et demanda par des clameurs réitérées que le général lui fût livré. La fille de Louis AVI , si souvent victime elle-même, ne pouvait vouloir faire des victimes, et repoussait avec horreur cet holocauste teint du sang français qu’on voulait lui offrir. Elle pouvait seule défendre le général, elle le défendit. Du haut du balcon elle parla à cette foule égarée par son désespoir, la ramena à des sentiments moins violents, et lui épargna un crime.
Cependant M. de Martignac était revenu de sa mission. Il avait obtenu du général Clausel ce que souhaitait la princesse. Ce général n'entrerait à Bordeaux que le lendemain. C’était lui qui avait fait arborer le drapeau tricolore sur le château Trompette par un signal convenu, afin de convaincre M. de Marti-
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DERNIERS ORDRES DE MADAME Al X GENERAI X.
gnac qu'il était maître de la garnison, et qu'il dépendait de lui d’être maître de la ville quand il le voudrait. Du reste il avait répondu aux pressantes recommandations qui lui avaient été faites en faveur de Bordeaux, au nom de madame la duchesse d’Angoulême, qu’il était inutile d’insister sur ce point, car ses devoirs d’accord avec ses sentiments lui faisaient une loi d'assurer à Bordeaux toute protection et toute sécurité.
Pendant que Madame recevait ce message, des députations de volontaires royaux se succédaient, de moment en moment, au château royal, en demandant à combattre. La princesse les lit introduire : « Messieurs, leur dit-elle, je vous prie de ne plus songer à la défense de Bordeaux. Vos efforts seraient inutiles, j’en ai acquis la triste certitude. Je répondrai au Roi du sacrifice, aussi pénible pour mon cœur que pour le vôtre, que je suis obligé d’exiger de vous, comme le seul moyen qui me reste de sauver une ville qui lui est chère et de conserver aussi des sujets qui , je l'espère , lui prouveront dans peu leur amour. » Puis, se retournant vers les généraux qui l’entouraient : « Vous, messieurs, leur* dit-elle , vous me répondez de la sûreté de la ville et de ses habitants. Maintenez vos troupes, et préservez Bordeaux de tout désordre. À partir de ce moment il est en votre pouvoir. — Nous le jurons! s’écrièrent-ils. — Ah! encore des serments, interrompit-elle avec un inexprimable sentiment de lassitude morale ; je n’en veux plus. C’est un ordre que vous donne la nièce de votre Roi, le dernier que vous recevrez d’elle. Obéissez. » Ils s’inclinèrent en se retirant.
Le sacrifice de Madame était fait, elle pensa que, dans l’intérêt de Bordeaux, il fallait se hâter de l’accomplir. A chaque instant, les nouvelles les plus alarmantes lui arrivaient de la ville. Bordeaux était tombé dans cet état d’agitation fiévreuse qui accompagne les grands changements. Une fermentation menaçante régnait daus les casernes. La population n’était pas
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moins animée contre la troupe que la troupe contrôla population, et il était à craindre que le séjour de Madame, en se prolongeant, u’amcnftt une collision. La princesse déclara qu'elle partirait à l’approche de la nuit, et fit rédiger la proclamation suivante, qui fut affichée sur tous les murs. Elle portait la date du 1" avril 1811»:
« Braves Bordelais, votre fidélité m’est connue ; votre dévouement sans Lorncs ne vous laisse entrevoir aucun danger; mais mon attachement pour vous, pour tous les Français, m’ordonne de les prévoir. Mon séjour plus longtemps prolongé dans votre ville pourrait aggraver votre position et faire tomber sur vous le poids de la vengeance. Je n’ai pas le courage de voir des Français malheureux cl d’étre la cause de leurs malheurs. Je vous quitte , braves Bordelais , pénétrée des sentiments que vous m’avez exprimés, et vous donne l’assurance qu’ils seront fidèlement transmis au lloi. Bientôt, avec l’aide de Dieu, dans des circonstances plus heureuses, je vous témoignerai ma reconnaissance et celle du prince que vous chérissez. »
Tels furent les adieux de Marie-Thérèse à Bordeaux. Dans la soirée, un violent ouragan s’éleva. C’était un péril de plus, il n’arréta pas la princesse. A la tombée de la nuit, elle se mit en route pour Pauillac, petite ville située sur la rive gauche de la Gironde, à quatre lieues S.-E. de Lesparre. Tout avait été disposé par les soins du consul anglais pour la conduire au Wanderer , sloop de’ guerre de vingt canons, où elle était attendue. Une escorte de gardes nationaux à cheval voulut la suivre jusqu’au point d’embarquement pour la protéger au besoin. On avança lentement, sous une pluie froide et par un veut violent et glacial, dans des chemins peu praticables, et l’on n’arriva à Pauillac qu’à huit heures du matin, le 2 avril. Au moment où la princesse descendait de voiture, on vit deux, chaloupes montées par des soldats de la garnison de Blaye se diriger vers le point d’embarquement. Les manoeuvres des hâtimeuts anglais les obligèrent à s'éloigner. Alors commença