‹ Histoire de la RestaurationChapitre 121 sur 325 · ATTEINTES PORTÉES A LA CONSCIENCE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

ATTEINTES PORTÉES A LA CONSCIENCE PUBLIQUE

depuis quinze ans, je n’avais encore que posé les bases ; désormais le bonheur et la consolidation de l’Empire français sont l’objet de toutes mes pensées. »

Ces adresses du ministère , du conseil d’État et des cours souveraines devinrent un signal qui , d’un bout du royaume à l’autre, fut entendu et compris. Ce flot d’adhésions, de promesses, de manifestations, de serments de vivre et de mourir pour le gouvernement royal, qui, depuis plusieurs mois, ne cessait d’arriver aux Tuileries, au nom des corps constitués et des régiments, ne s’arrêta pas; il changea seulement d’adresse : le nom de Napoléon remplaça celui de Louis XVIII dans la suscription ; mais trop souvent les signatures demeurèrent les mêmes. Certes il est arrivé souvent dans l'histoire que la parole humaine, changeant avec les événements, se soit tristement démentie, mais jamais d’une manière si flagrante et à des intervalles si rapprochés. A deux jours de distance , ces deux défilés de serments ou plutôt de parjures se succédaient dans le Moniteur , et l’on eût dit qu’au lieu de se heurter, ces adhésions et ces promesses contradictoires de la magistrature, de l’administration, de l’armée, se continuaient, tant elles étaient rapprochées ! Jamais la conscience humaine n’eut plus à souffrir que dans cette circonstance. Le respect du serment et la notion de l’honnête en furent affaiblis dans les cœurs; l’honneur, cet or moral, fut prodigué comme une vile monnaie , et de cette époque data peut-être une déliance et une mésestime pour les fonctionnaires publics, qui devaient être une des armes de l’opposition et une des difficultés du gouvernement dans les temps suivants '. Le clergé seul se dis-

I. I.a lecture du Moniteur dus premiers mois de l'année 1815 attriste le (■unir. Nous citerons seulement la proclamation du maréchal Augercau cl l’adresse de la Cour de cassation, qu’on pourra comparer A la manifestation des sentiments de ce chef militaire et de cette cour souveraine quelques jours auparavant. • Égarés par la magnanimité de l'Empereur, • disait Augereau qui récem- Hi»l de le Rrslsur. il. I*

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tingua, en gardant un silence plein d’une prévoyante dignité.

Pour ajouter à l'illusion que ces adresses écrites étaient destinées à produire au dehors et au dedans, on cherchait à exciter dans Paris des manifestations en contradiction avec celles dont les derniers jours de la Restauration avaient été témoins. 11 y eut le !" avril un dîner donné, au Champ de Mars, par la garde impériale à la garde nationale et aux troupes de la garnison. Quand les têtes furent échauffées, un officier se leva en tenant un buste de Napoléon, et l’on se rendit tumultueusement aux Tuileries et à la place Vendôme, dont ou salua la colonne par des vivat et des acclamations. 11 y eut des toasts avec des serments de vaincre ou de mourir. Pour que Napoléon, naturellement plein d’aversion pour tout ce qui ressemblait au désordre, tolérât ces manifestations tumultuaires, il fallait qu’il eut le sentiment profond de l’extrémité de sa situation. L’aspect de Paris, pendant les premiers jours du nouvel Empire, n’était donc pas très-différent de ce qu’il avait été pendant les derniers jours de la Restauration. On n’avait fait que changer de crise.

Du reste , les réponses que fit l’Empereur aux premières adresses n’engagèrent pas beaucoup son gouvernement sur les questions de fond. Tandis que ceux qui s’arrêtaient aux signes extérieurs s’en montraient satisfaits, les esprits plus difficiles ou plus au courant des choses opposaient aux mani-

uieut avait si injurieusement traité Napoléon, « noua fîmes serment de défendre d'autres droits que les siens. Ces droits sont imprescriptibles. Il les réclame aujourd'hui. Jamais ils ne furent plus sacrés pour nous... Arborons donc les couleurs de la nation. »

l.a Cour de cassalion disait : • Qu’ils soient à jamais oubliés ces jours d’un interrègne préparé par la trahison, établi par la force étrangère. La nation n’a pu se lier dans ce court intervalle, vos droits n'ont pu être éteints, la légitimité de votre gouvernement n’a pu étro altérée, parce que lo peuple n'élait pas libre, parce que les aiilorilés élaient asservies. •

Ou lit faire des adresses par tous les corps administratifs, civils, militaires, qui en avaient fait au gouvernement royal.

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festations extérieures du gouvernement impérial les sentiments secrets, les conversations intimes de Napoléon , et aux apparences de liberté les réalités du despotisme.

Sans doute, il avait écouté sans opposition l’adresse du conseil d’État où la souveraineté du peuple était invoquée; mais il avait accueilli avec faveur l’excuse de M. Molé, qui, pour ne pas signer cette adresse , avait précisément allégué que le principe de la souveraineté du peuple portait une grave atteinte aux droits du trône*. Il laissait parler de la souveraineté du peuple, mais il continuait à prendre le titre d’Empereur par la grâce de Dieu. Le reproche qu’on avait fait à Louis XVIII de compter dans son règne les années de son exil, Napoléon l’encourait à son tour en affichant dans ses actes publics la prétention d’avoir régné sur la France pendant les onze mois qu’il avait passés à l’île d’Elbe. Puis venaient des reproches plus graves. Il avait, il est vrai, supprimé la direction de la librairie et de l’imprimerie et les censeurs , mais la presse était beaucoup moins libre que sous la Restauration. D’autres décrets, en effet, maintenaient provisoirement les lois et les règlements concernant la profession d’imprimeur et de libraire. Les journaux de Paris étaient en outre placés sous la surveillance du ministère de la police ; ceux des départements sous la surveillance des préfets, et chaque gazette était soumise à un rédacteur général désigné par le ministre , de sorte qu’au lieu d’être censurés par les censeurs officiels, les journaux se trouvaient

I . Mémoires de La Fayette , tome V page 402. « M. Molé imagina , tlil-il . de Taire appel aux véritable» sentiment» de l’Empereur en prétendant que sa conscience ne lui permettait pas de reconnaître la. souveraineté du peuple. » benjamin Constant rapporte le même fait dans ses Mémoires sur les Cent-Jours. Iji Valette ajoute : « M... me dit le lendemain qu’il n’avait pas cru devoir donner sa signature, et comme je m’en étonnais, il me dit en confidence : « Mais l'Empereur ne l’a pas trouvé mauvais. » Je lus alors celle pièce avec attention, et je via qu’elTectlvcment elle n’avait pas dû plaire au souverain. ( Mémoires de l.a Valette, tome II, page 1*4.)

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rédigés par eux. Quant aux livres et aux brochures, ils pouvaient paraître librement si le libraire et l’imprimeur consentaient à affronter la ruine, ou si le ministre de la police consentait à tolérer les libertés qu’ils prenaient. On parlait de garanties donuées à la liberté individuelle; les ministres s’écriaient : « Point de réaction au dedans, point d’actes arbitraires, sûreté des personnes, sûreté des propriétés; » et pendant que ces paroles retentissaient, un décret du 25 mars remettait en vigueur les lois de l’époque la plus néfaste de la Révolution contre les princes de la maison de Bourbon , bannissait de Paris tous ceux qui avaient accepté des fonctions ministérielles sous Louis XVIII , ou qui avaient fait partie de si maison civile ou militaire, leur enjoignait à la première réquisition de prêter serment à l’Empereur, sous peine, en cas de refus, d’être exilés, emprisonnés ou mis en surveillance, selon le bon plaisir du gouvernement '. Napoléon allait plus loin. 11 antidatait, en le supposant rendu à Lyon, un décret de proscription contre treize personnes au nombre desquelles étaient le duc de Raguse, le prince de Talleyrand, MM. Bellart, de Jaucourt, Bourienne, de La Rochejaquelein , de Vitrolles, le duc de Üalberget l’abbé de Montesquiou. D’après ce décret, elles devaient être traduites devant les tribunaux comme coupables d’avoir tramé ou favorisé le renversement des constitutions de l’Empire, et le séquestre était apposé sur leurs biens. Ce fut en vain que Napoléon demanda au dévouement du général Bertrand de contre-signer ce décret, écrit aux Tuileries depuis l’arrivée de l’Empereur et daté de Lyon; l’honneur de

I. H. de La Fayette dit dan» ne» Mémoire», toute V, page 404 : • Le» militaire» de la garde du Roi cureiil ordre de s'éloigner à quarante lieue» de Pari», cl comme d’avoir été particuliérement attaché au gouvernement de l-oui» XV II 1 n'était pas une occasion bien agréable de s'engager une foi» de plus envers l'Empereur, mes deux gendre», quoique autorisé» |iarticulièrcment par le ministre à rettec à Lagrange, *'eti absentèrent pendant quelque temps. »

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Bertrand parla plus haut que son dévouement, et il refusa. Le duc de Bassano refusa de même, et le décret ne put trouver le contre-seing d’aucun ministre pour paraître. Il fut l’objet du blâme général, même aux Tuileries. Le colonel de Labédoyère, qui le premier avait conduit à l’Empereur son régiment lorsque Napoléon s’était présenté devant Grenoble, dit assez haut pour être entendu de lui : « Si le règne des séquestres et des pros • criptions recommence, tout sera bientôt fini '.

C’est ainsi que la volonté de Napoléon, se trahissant à travers ce vernis de libéralisme dont elle se couvrait, allait aux actes de dictature comme par sa pente naturelle. Il y eut même des mesures qu’on essaya d’exécuter dans les départements, sans oser insérer immédiatement au Moniteur le décret qui les prescrivait, tant elles étaient opposées au courant de l’opinion publique ! « Napoléon, dit le général La Fayette, ordonna que les volontaires royaux du Midi fussent enrôlés de force dans les régiments, et que les sommes souscrites par les particuliers pour le service du duc d’Angoulême fussent versées au Trésor. Ce décret, non publié à Paris, fut envoyé secrètement dans plusieurs départements ; l’opinion publique en arrêta l’exécution. » Il faut ajouter, pour être entièrement exact, que ce décret, qui, par une étrange ironie, imposait , comme un tribut dû à l’Empereur, les sommes offertes par dévouement au Roi, et qui condamnait au service militaire dans les armées impériales ceux qui avaient voulu combattre pour la cause royale , fut rendu à la date du 1 9 avril et envoyé secrètement à cette époque dans les départements, et qu’il fui publié à Paris le 1 8 mai suivant.

Cet ensemble de mesures, faisant suite aux décrets de Lyon, du 13 mars, qui excluaient en masse de l’armée française tous les généraux et officiers anciens émigrés qui y avaient été in-

I. Histoire du gouvernement parlementaire, par M. Duvergier de Hauranne.

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troduits, mettaient le séquestre sur les biens des émigrés el sur ceux des princes de la maison de Bourbon, expulsaient du territoire tous les émigrés non rayés ou amnistiés avant le l*r janvier 1814, et les renvoyaient devant les tribunaux pour être jugés selon la rigueur des lois révolutionnaires, si, quinze jours après la publication du décret, ils se trouvaient en France, répondent suflisamment, ce semble, à la question de ceux qui se Sont demandé si la conversion de Napoléon à la liberté était sincère. Il y avait une lutte continuelle entre ce caractère impérieux et absolu, et une situation plus impérieuse encore. A chaque instant, dans les conversations comme dans la pratique des affaires, cette lutte recommençait. L’Empereur disait à La Valette, dans une conversation dont le sujet était l’esprit de liberté qui s’exprimait partout avec une grande énergie : « Tout cela durera deux ou trois ans. — Que Votre Majesté se détrompe, lui répondit celui-ci, tout cela durera toujours '. » Le duc de Rovigo dit dans ses Mémoires . « Le cri de constitution était partout. On ne prétendait recevoir l’Empereur que comme le levier qui avait déplacé la maison de Bourbon ; on voulait bien se servir de lui en cas de guerre, mais on prétendait le brider pour le reste. » Si l’on ajoute à ces paroles celles de La Valette, confident intime et dévoué : « L’Empereur était épouvanté de l’énergie de tout ce qui l’entourait; il ne retrouva plus ni la soumission, ni le profond respect, ni l’étiquette impériale, » on aura une idée vraie de l’état des choses.

L’Empereur revenait avec le même caractère, mais sa situation, celle de la France, celle de son propre parti, de son entourage même, étaient profondément changées. Tantôt il subissait l’empire de cette situation, tantôt il essayait de le secouer. Fouché et Carnot lui faisaient continuellement obstacle

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