‹ Histoire de la RestaurationChapitre 122 sur 325 · POLITIQUE DF. CMWOT ET DE FOUCHÉ · texte numérisé non relu

POLITIQUE DF. CMWOT ET DE FOUCHÉ

dans son conseil; celui-ci en lui résistant de front, ati nom des principes, celui-là en n’exécutant qu’à demi ou en n’exécutant pas les décrets qu’il ne refusait jamais de signer.

La conduite de Carnot trouve son explication dans ce passage d’une lettre qu’il adressait à l’Empereur à la date dti 1 1 avril : « Le 20 mars doit nous ramener tout d’une haleine au 14 juillet. » Le retour de l’Empereur n’eût donc pas été la victoire de l’Empire, mais celle des hommes de 1789, et le second Empire, loin de fermer la révolution comme Iç premier, la recommençait. Carnot, d’accord avec cette pensée, luttait dans toutes les lois pour faire prévaloir les principes de 1789. C’est ainsi que, dans la loi de la garde nationale, il réclamait l’élection des officiers par les gardes nationaux eux-mêmes : Napoléon voulait, au contraire, conserver la nomination des ofliciers. La discussion dura plusieurs jours et finit le 10 avril par une transaction. L’Empereur obtint la nomination des officiers supérieurs, et celle des officiers inférieurs fut déférée à des commissions d’arrondissement et de département ; mais comme ces commissions étaient composées de fonctionnaires, Napoléon emporta le fond, et Carnot n’eut que la forme : aussi ses amis mécontents l’engagèrent-ils à être plus ferme à l’avenir. C’était même là une des misères de la situation de Ndpoléon : Carnot, qu’il s’était donné pour surveillant, était à son tour surveillé par son parti, dont les défiances venaient s’ajouter aux siennes et les surexciter.

La conduite de Fouché était tout autre, mais il arrivait plus sûrement par une autre route au même but. Il ne laissa échapper aucune occasion de prendre le premier rôle, qu’il était résolu à jouer vis-à-vis de l’étranger comme vis-à-vis de la France, malgré la précaution qu’avait eue l’Empereur de lui refuser le ministère des relations extérieures. Peu de jours après son installation, cet esprit sournois, rusé et sans scrupule, sous l’impulsion duquel la police impériale avait été l'effroi dés

LES CENT-JOURS

honnêtes gens , épouvantés de sentir partout des mains invisibles qui, averties par d’invisibles oreilles et éclairées par d’invisibles yeux, semaient sous leurs pas des pièges sanglants, se mit en règle avec l’opinion du moment en remaniant à son usage la circulaire de M. lîeugnot. La dépense de moralité que son novice successeur avait faite dans sa circulaire ne parut pas suffisante à ce vétéran de la police. Après avoir été censuré par lui, il le censura à son tour, et renchérit sur ses déclarations de probité et de. vertu. « Les principes de la police, écrivait-il aux préfets à la date du 3! mars, ont été subvertis ; ceux de la morale et de la justice n’out pas toujours résisté à l’influence des passions. Tous les actes d’un gouvernement né de la trahison ont dû porter la trace de cette origine. Ce gouvernement, pour accomplir ses intentions, a mis en jeu les ressorts d’une tyrannie subalterne. Un l’a vu s’entourer de délateurs, effrayer par des persécutions clandestines. Je ne demande à connaître que des faits... 11 faut se renfermer dans les limites d’une police libénde et positive. »

Après s’être mis ainsi en règle avec l’opinion, Fouché adopta uu système invariable de conduite envers l’Empereur. 11 ne le contrariait jamais pour les décrets dout l’exécution regardait son ministère ; il n’aurait pu, sans invraisemblance, alléguer des scrupules analogues à ceux de Carnot; il signait donc tous les décrets sans balancer, quelque arbitraires qu’ils fussent ; mais il se réservait la faculté de les tempérer dans l’exécution, de manière à laisser l’odieux de la mesure à l’Empereur, et à se donner auprès de l’opinion et des partis le mérite des tempéraments qu’il y apportait. C’était son ancienne tactique, développée plus librement à cause de l'affaiblissement de l’autorité impériale. Ainsi M. de La Fayette fait remarquer que la police chercha inutilement chez lui comme partout les chevaux et les armes des officiers de la garde royale, qui eurent

PRESSE. — LIBERTÉS LAISSÉES A ItEliX PARTIS. 265

partout le temps de les soustraire Ainsi les journaux, placés par un décret sous la surveillance de la police et la direction d’un rédacteur officiel, durent attaquer les Bourbons et exalter l’Empire ; mais ils purent en même temps parler de la liberté, de la Constitution, de la Révolution, et en mêler l’éloge à celui de Napoléon, parce qu’il entrait dans la politique de Fouché de tolérer et même d’encourager cette tendance. Les brochures et les livres que Fouché, par la loi qui mettait la fortune des imprimeurs et des libraires à sa merci , aurait pu empêcher de paraître, si l’on n’avait pas été sûr de sa tolérance, purent impunément conserver des allures plus vives, plus hardies, et un ton plus sincère.

Cela donnait, à cette époque, un caractère singulier de despotisme dans les tendances du souverain et dans ses décrets, tempéré par l’indépendance des idées, l’anarchie dans les faits et la tolérance calculée du duc d’Otrante. L’Empereur avait surpris le pays dans un accès de constitutionnalisme, et il était, au fond, obligé de se présenter comme le successeur de Louis XVIII, venu pour donner la réalité des constitutions dont, selon l’école révolutionnaire, les Bourbons n’avaient donné que l’ombre. Fouché, adoptant cette thèse, souffrait qu’on adressât à Napoléon , dans cet ordre d’idées, les plus dures vérités. « Les courtisans et les journaux, écho de ces courtisans, lui disait-on dans un de ces écritsI. 2, ont tort de \ ous dire que la E’ rance entière soupirait après votre retour. La vérité , la voici : votre départ a causé à la France tant de joie qu’elle nous a fait oublier que l’ennemi occupait la capitale. Jamais, en votre absence, nos vœux ne se sont tournés vers vous. » Puis la brochure ajoutait que la France, oublieuse de

I. Mémoires de La Fayette, tome V, page 404. Le général avait, on l'a ilft, <leui de scs gendres dans la garde.

î. Cité par M. Dutcrgier de Hanranne, dans son Histoire parlementaire, tome 11, page 483.

LKS CKNT-JOllRS.

tous les torts de Napoléon, les lui pardonneA.it s’il travaillait de concert avec elle à une constitution vraiment libérale. Mais elle faisait observer que malheureusement il avait déjà violé cette promesse solennelle, en demandant arbitrairement des séquestres et des exils.

Parmi ces écrits, il y en eut un qui fit une assez grande sensation pour que Napoléon ordonnât à Carnot de lui en rendre compte. C’était une brochure déclamatoire de M. Joseph Rey, de Grenoble, qui ne contenait rien de bien remarquable 1 . L’auteur, prenant l’Empereur à partie, lui déclarait qu’il était perdu s’il songeait à s’imiter lui-même, et, lui reprochant d’avoir cru qu’on ne pouvait gouverner les hommes sans les corrompre, lui annonçait qu’il ne pouvait réparer le passé qu’en rétablissant les principes de la révolution de 1789. C’était un de ces écrits sans valeur réelle dont les circonstances font la fortune. Mais moins il avait de valeur en lui-même, plus son succès était significatif. Il le devait tout entier à la situation, et Carnot, dans le rapport qu’il fit à l’Empereur, ne manqua pas de présenter M. Rey comme l’organe de l’opinion publique, et d’insister sur la nécessité de donner satisfaction aux idées qu’il exprimait.

Dans la presse périodique, il y avait, on l’a vu, moins de liberté. Les journaux royalistes avaient été complètement privés de la parole. Le Journal des Débats , le plus aocrédité d’entre eux, avait de nouveau vu envahir sa propriété; M. Étienne remplaçait, par ordre du ministre de la police, les frères Bertin, qui avaient suivi le Roi à Gand, et donnait à cette feuille une forte impulsion bonapartiste, avec un mélange de libéralisme qui était dans le courant des idées de l’époque et dans les vues de Fouché. La Quotidienne avait pris le nom de Feuille du jour , et c’est à peine si on lui

I . Celle brochure paru! le 4 a\ril *ous ce dire : Adresse à l’Empereur.

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