I.ES CENT— JOl'HS
ment n’est pas difficile à reconnaître : c’était une réponse à un écrit du sénateur Lambrecht sur les Principes publics , écrit dans lequel cet ancien sénateur, exclu de la pairie par la Restauration, soutenait que Louis XVIII -n’avait pas été un seul jour roi légitime, attendu qu’au lieu d’accepter la constitution du Sénat, il avait octroyé la Charte, et n’avait point obtenu d’un vote formel du peuple la sanction de son usurpation. Dunoyer, dans un article revêtu de sa siguature, répondait qu’il serait bien difficile d’indiquer une époque où le vœu de la nation eût été constaté régulièrement. Sept gouvernements avaient été acceptés par le peuple de 1789 à 1814. Oui oserait dire que cette acceptation eût été faite librement, avec connaissance de cause, et que la réponse n’eût pas été impérieusement dictée par la manière même dont la question était posée. « Nous avons vu, disait l’écrivain, que le peuple souverain pouvait sanctionner des conditions très-peu favorables à la liberté , et se donner des chaînes au moment même où il usait de sa toute-puissance. Nous avons vu que des temps où l’on rendait le plus pompeux hommage à sa souveraineté étaient aussi ceux où il était opprimé avec le plus de violence. Notre constitution de l’an VIII qui fut, dit-on, acceptée par le peuple, est, sans contredit, la plus mauvaise que la France ait eue; celle de 1814, dont Louis XVIII nous a fait concession et octroi, est certainement la plus sage qui nous ait gouvernés. » Le publiciste concluait qu’il fallait bien moins s’occuper de la forme que du fond.
Deux autres articles corroboraient le premier. L’un était intitulé : « Observations générales sur le gouvernement de la France et sur la proclamation de Napoléon au peuple français, le 1" mars 1814; » l’autre : « De la convocation des collèges électoraux en Champ de Mai. » Le publiciste s’autorisait des luttes livrées à ceux qui, invoquant le droit divin, repoussaient comme illégitimes tous les gouvernements établis entre 1792 et
PRESSE. — LE CAHIER DU CENSEUR DU 6 AVRIL. 27t
1814, pour combattre ceux qui accusaient, au nom de la souveraineté du peuple, le gouvernement de Louis XY1II d’illégitimité. Il affirmait qu’il était faux que la France eût eu la main forcée en 1814 par les puissances étrangères. «Lorsque les armées coalisées sont entrées à Paris, disait-il, les Français étaient réduits à un tel état d’oppression, d’avilissement et de misère , qu’ils n’ont pas senti d’abord ce qu’avait d’humiliant la présence de leurs ennemis dans la capitale. Le gouvernement impérial qui pesait sur eux s’est écroulé, et, comme Carnot l’a reconnu , ils en ont vu la chute avec une joie unanime... En proclamant le renversement du gouvernement impérial, le Sénat et le Corps législatif ont été les organes fidèles de l’opinion publique, et c’est la première fois peutêtre, depuis douze ans, qu’ils ont pris une délibération conforme aux vœux des citoyens. Si donc il est vrai que la souveraineté réside dans le peuple, comme l’a dit le conseil d'Etat, il est incontestable que le gouvernement impérial a été légitimement renversé. » Le publiciste admettait que les Bourbons, d’abord accueillis par la sympathie publique, avaient vu diminuer cette sympathie par suite de leurs fautes. Mais en résultait-il un droit pour le gouvernement impérial? En aucune façon. De deux choses l’une, ou le peuple français était une proie livrée au premier occupant, ou le gouvernement actuel était essentiellement provisoire. « Peu importe que Napoléon ait été proclamé empereur par l’armée ou par les habitants du pays où il a passé, continuait l’intraitable publiciste; peu importe que les puissances coalisées aient tenu ou non les conventions qu’elles avaient faites avec lui : la France n’appartient ni aux habitants qui se sont trouvés sur la route de Cannes à Paris, ni aux armées coalisées. » Le Censeur recherchait ensuite comment on pouvait passer du provisoire au définitif, de l’arbitraire à la légalité, et, faisant allusion aux manifestations révolutionnaires que Fouché provoquait, aux
LES CENT-JOURS
associations de fédérés, aux assemblées de clubs ', il disait que , ni les chants frénétiques dont retentissaient les rues, ni les phrases sonores et vides ne pouvaient avoir cette vertu, et que la nation seule, librement consultée, aurait ce pouvoir, parce que seule elle avait ce droit. 11 arrivait ainsi à examiner la composition de ce Champ de Mai, qu’on donnait comme l’expression de la nation, et il n’avait pas de peine à faire justice de cette prétention. Les vieux collèges électoraux à vie de l’Empire, composés par les préfets, à leur fantaisie, n’avaient aucune qualité pour engager la nation. IV ailleurs ce n’était pas une délibération qu’on prétendait demander à ces quelques milliers d’électeurs réunis au Chartip de Mai , c’était une acclamation en faveur d’une constitution arrêtée à priori. C’était le vieux procédé de 1804, mais les temps étaient changés, et une assemblée élue avec le mandat spécial de faire une constitution nouvelle avait seule l’autorité suffisante pour accomplir cette œuvre.
Les deux rédacteurs du Censeur , offensés de la saisie momentanée pratiquée sur leur livraison d’avril, ne s’étaient point contentés de ne rien retrancher et de ne rien adoucir ; leur rancune avait ajouté quelques-unes de ces épigrammes cuisantes qui vont à un plus grand nombre d’esprits que les longs raisonnements. « L’ordre de l’éteignoir étant tombé en même temps que l’ordre du lis, lisait-on à la fin de leur livraison, ne serait-il pas possible de le remplacer par un autre qui, sans être moins avantageux au progrès des ténèbres, serait
I. l.o général I.a l'a jette dit dans ses Mémoires : ■ La grande réunion du Udiamp do Mai, annoneée avec emphase, était bien évidemment une jonglerie pour éviter la convocation d'une assemblée délibérante et pour se Taire attribuer par acclamation les pouvoirs que Napoléon jugeait à propos d'exercer. Cependant tout ce mouvement populaire, cet enthousiasme des soldats , cette opposition à l’ancien régime, ces déclarations de 17 89, cet appel au patriotisme contre 1e renouvellement de Pilnilz et Cobienlz , ces assemblées de clubs qui même tournaient au jacobinisme, tout cela formait le prestige d'une atmosphère patriotique. • [Mémoires de La Fayette, lomc V, page 406. i