‹ Histoire de la RestaurationChapitre 139 sur 325 · LETTRE DE L’EMPEREUR AUX SOUVERAINS · texte numérisé non relu

LETTRE DE L’EMPEREUR AUX SOUVERAINS

pératrice et du roi de Rome, comme une chose convenue et assurée ; puis il fit des démarches pour l’obtenir, comme s’il avait eu l’espérance de réussir dans ces démarches. Il comptait ainsi satisfaire la France, endormir l’Europe, et, à défaut d’autre chose, gagner du temps ; le temps, cet élément si nécessaire à ses préparatifs de résistance. À la dernière extrémité, il prendrait avantage des efforts apparents qu’il faisait afin de maintenir la paix, pour jeter la responsabilité de la conflagration universelle sur les coalisés, comme si sa présence sur le territoire français n’était pas une déclaration de guerre.

C’est à la lumière de ces idées qu’il faut étudier sa conduite pour la comprendre. Après les démarches préliminaires de Joseph Bonaparte à Zurich, la démarche tentée par M. de Caulaincourt auprès des ambassadeurs russe et autrichien, à Paris, le lendemain de l’arrivée de l’Empereur, et l’envoi d’une dépêche à Londres sous le couvert de M. de La Fayette, étaient venues des tentatives officielles. Des courriers, porteurs de la notification du retour de Napoléon en France, avaient été envoyés aux puissances, le 30 mars ; ils n’avaient pu franchir les frontières. Alors Napoléon avait lui-même écrit aux souverains une lettre autographe dont la teneur pacifique contrastait, nonseulement avec son caractère et tout son passé, mais avec la situation de l’Europe, où tout était en armes. Il semblait que plus les événements étaient à la guerre, plus il avait voulu que ses paroles fussent à la paix.

« Monsieur mon frère, disait-il dans cette lettre, datée du 4 avril 1815, vous avez appris daus le cours du mois dernier mon retour sur les côtes de France, mon entrée à Paris et le départ de la famille des Bourbons. La véritable nature de ces événements doit être connue maintenant de Votre Majesté; ils sont l’ouvrage d’une irrésistible puissance, l’ouvrage de la volonté unanime d’une grande nation qui connaît ses devoirs et ses droits. La dynastie que la force avait rendue au peuple

LES CENT-JOCRS.

français n’était point faite pour lui. Les Bourbons n’ont voulu s’associer ni à ses sentiments ni à ses mœurs. La France a dû se séparer d’eux. Sa voix appelait un libérateur. L’attente qui m’avait décidé au plus grand des sacrifices avait été trompée. Je suis venu, et du point où j’ai touché le rivage, l’amour de mes peuples m’a porté jusqu’au sein de ma capitale. Le premier besoin de mon cœur est de payer tant d’affection par le maintien d’une honorable tranquillité. Le rétablissement du trône impérial était nécessaire au bonheur des Français : ma plus douce pensée est de le rendre en même temps utile à l’affermissement du repos de l’Europe. Assez de gloire a illustré tour à tour tous les drapeaux; les vicissitudes du sort ont fait succéder de grands revers à de grands succès. Une plus belle arène est ouverte aujourd’hui aux souverains, et je suis le premier h y descendre. Après avoir donné au monde le spectacle de grands combats, il sera plus doux de ne connaître désormais d’autre rivalité que celle des avantages de la paix, d’autre lutte que la lutte sainte de la félicité des peuples.

« La France se plaît à proclamer avec franchise ce noble but de tous ses vœux. Jalouse de son indépendance, le principe invariable de sa politique sera le respect le plus absolu pour ^indépendance des autres nations. Si tels sont, comme j’en ai l’heureuse confiance, les sentiments personnels de Votre Majesté, le calme général est assuré pour longtemps, et la Justice, assise aux confins des divers États, suffira pour en garder les frontières. »

Ce panégyrique de la paix, placée dans une telle bouche et venant à s’élever au milieu d’une situation toute retentissante du bruit des armes, produisit l’impression d’une dissonance. Napoléon, en dépassant le but qu’il voulait atteindre, avait prêté le flanc au ridicule , et M. de Talleyrand , passé maître daus ce genre d’escrime, n’épargna pas les railleries à ce qu’il appelait « les bergeries impériales. » Cette image

DECLARATION DE MARIF.-LOUISF.

tle « la Justice, assise aux confins de tous les États, » et suffisant pour en garder les frontières, et l’invitation à cette « lutte sainte de la félicité des peuples , » au moment où , de toutes parts, les bataillons s’ébranlaient pour prendre leur poste de combat, était le sujet de ses intarissables épigrammes. Le contraste entre les paroles et les faits, et aussi entre le langage et celui qui le tenait, avait, il est vrai, ici, quelque chose de choquant. On eût dit une cruelle ironie jetée à la face des nations qui, par suite du retour de l’île d’Elbe, allaient encore une fois lever les unes contre les autres leurs mains sanglantes.

Cette lettre n’arriva pas plus à sa destination que les dépêches du duc de Yicence. La mise de Napoléon hors des relations civiles et sociales n’était pas un vain mot. Il était en Europe comme s’il n’y était pas; ses lettres autographes, ses dépêches, ses ambassadeurs , tout était arrêté aux frontières par la ligne d’un infranchissable blocus. Il avait essayé quelques démarches du côté de l’impératrice Marie-Louise, et l’ambassadeur d'Autriche, en quittant Paris, s’était chargé de lui remettre une lettre. Mais l’archiduchesse, qui était le plus noble butin de ses victoires, lui avait échappé avec le succès. « L’Empereur, dit Thibaudeau , savait à quoi s’en tenir sur Marie- Louise; il n’ignorait pas qu’eu 4814 , à Rambouillet, elle tremblait que son père ne l’envoyât à l’île d’Elbe. » Un témoin qui a vu de près les faits, et dont le témoignage est naturellement favorable à l’Impératrice, rapporte qu’à la nouvelle du débarquement de Napoléon au golfe Juan, elle s’entendit, dès le 1 i mars, avec le comte de Neiperg, pour rédiger une déclaration dans laquelle elle annonçait au prince de Metternich qu’elle était tout à fait étrangère à l’entreprise de Napoléon, et qu’elle se plaçait sous la protection des alliés. En vainM. deMeuneval, qui raconte ces détails et qui était alors auprès de Marie-Louise en qualité de secrétaire de ses commandements, la pria-t-il de demeurer neutre. Elle répondit qu elle n’était plus maîtresse

de ses actions; que, placée sous la sauvegarde des alliés, elle était irrévocablement résolue à ne jamais se réunir à l’Empereur, son père lui en donnât-il l’ordre. Quelque chose déplus, le 1 8 mars, avant l’arrivée de Napoléon à Paris , elle se rendit, chez l’empereur d’Autriche , son père , pour le prier d’assurer à son petit-fils la succession des États de Parme, en demandant au roi de France son assentiment comme prix de l’appui qu'il allait lui donner. Ces faits étaient de notoriété publique à Vienne. On y connaissait aussi l’influence que le comte de Neiperg exerçait sur elle, et qui avait augmenté son antipathie pour Napoléon. Le bruit en avait retenti jusqu’à Paris, et, d’ailleurs, M. de Menneval, revenu en France le 8 avril, racontait tous ces détails au duc de Vicence. Un peu plus tard, une lettre adressée de Vienne à M. de La Valette, et lue par Napoléon, les confirmait. L’Empereur ne pouvait donc mettre aucune espérance dans l’Impératrice; c’était une ennemie de plus qu’il avait à Vienne. Ainsi, tous ces projets, de faire couronner Marie-Louise et le roi de Rome au Champ de Mai tombaient, non-seulement devant le refus de l’Autriche de laisser partir Marie-Louise, mais devant le refus de Marie-Louise de quitter Vienne pour venir à Paris.

Au dehors comme au dedans, aucune épreuve ne devait manquer à Napoléon. Après les démarches officielles vinrent les missions clandestines. L’Empereur, qui avait été obligé de transiger en France avec Fouché, essaya de transiger à l’étranger avec le prince de Talleyrand. De tous les sacrifices qu’il fit , nul ne dut plus lui coûter. Après avoir en vain tenté d’aborder les souverains de l’Europe, descendre jusqu’à envoyer au plénipotentiaire de Louis XV11I un ambassadeur furtif, choisi parmi les familiers de ce diplomate; faire porter de bonnes paroles à l’homme qui avait le plus contribué à sa première chute , et avait été le promoteur de sa déchéance, ce devait être une cruelle souffrance morale pour l’àme altière de

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