NOUVELLES VENUES DE FRANCE
Du désir il était passé à l’action. Les avertissements arrivaient de toutes parts. Le gouvernement suisse avait donné avis au gouvernement français des menées de Joseph Bonaparte dans le pays deVaud,où il habitait le château de Prangin. Une
autre adresse venue de Lausanne dénonçait ses rapports continuels avec l’ile d’Elbe et les intelligences nouées par lui avec Grenoble et Lyon. A ces renseignements venaient se joindre d’autres symptAmes. Les pamphlets clandestins que l’on saisissait contenaient l’expression d’espérances dont la réalisation devait être prochaine. Le Nain jaune , pamphlet périodique qui se distribuait publiquement, parlait de plumes de cane (Cannes); et les caricatures même, dont la vente clandestine augmentait tous les jours, annonçaient le retour de Napoléon en montrant les aigles rentrant par les fenêtres au château des Tuileries, tandis qu’on voyait un troupeau de dindons en sortir par les portes. L’agitation toujours croissante du nord de l’Italie coïncidant avec l’agitation de la France, et les rapports de Murat avec Napoléon dénoncés à la cour de Vienne, achevèrent d’attirer l’attention du congrès sur le danger du double voisinage de Elle d'Elbe avec l’Italie et la France.
D’abord quelques membres du congrès se demandèrent 6i, dans l’état des esprits et des affaires, il était prudent de laisser dans une île séparée de l’Italie par le canal de Piombino, large h peine de deux lieues , et de la Corse par un trajet de vingt lieues, celui qui avait régné sur l’Italie et sur la France, et qui pouvait, d’un moment à l’autre, donner par sa présence une impulsion irrésistible à tous les éléments de perturbation qui fermentaient dans ces deux pays. Le comte Pozzo di Borgo, éclairé à la fois par la haine traditionnelle dont il était animé contre Napoléon et par la connaissance qu’il avait de son caractère et de son génie, revenait sans cesse sur cette idée. Faisant passer ses sentiments personnels avant la politique adoptée par la llussie sur cette question, il insistait, dans les
RETOUR DE L’iLE D'ELBE.
entretiens intimes, sur la nécessité de ne pas prolonger ce qu’il appelait une folle gageure et même une tentation immorale, où devaient tomber d’un jour à l’autre les révolutionnaires. Il fallait, disait-il, pourvoir au plus tôt à ce danger en transportant Bonaparte le plus loin possible de l’Europe. Lord Castlereagh et le duc de Wellington, qui le remplaça au congrès vers les premiers jours du mois de février 181o, alors que le principal ministre de l’Angleterre fut rappelé à Londres par l’ouverture du parlement , accueillirent favorablement cette ouverture. Le duc de Wellington, qui venait de traverser la France, parla des symptômes d'agitation et de troubles qu’il y avilit remarqués. Les plénipotentiaires anglais commencèrent à indiquer, dans ces entretiens intimes, les îles transatlantiques, Sainte-Lucie, les Açores ou Sainte-Hélène, comme les lieux entre lesquels on pourrait choisir la nouvelle résidence de Napoléon. Le prince de Talleyrand, représentant du gouvernement le plus directement menacé par son retour, appuya vivement cette opinion qui, sans devenir encore l’objet d'une délibération formelle, conquérait chaque jour des partisans dans les conversations particulières entre les membres du congrès. Le principal plénipotentiaire de l’Autriche, sans contester la réalité du péril, alléguait la difficulté d’une translation contre laquelle Napoléon protesterait certainement , et à laquelle il résisterait peut-être à main armée. Le cabinet de Vienne ne refusait cependant pas d’une manière positive la délibération sur cette question, mais il l’éloignait. L’alliance de famille contractée avec Napoléon gênait l’empereur François, et la crainte du caractère odieux qui s’attacherait à une voie de fait exercée contre celui qu’il avait accepté pour gendre luttait dans son esprit contre la préoccupation qu’excitait en lui le péril où il voyait les possessions italiennes, si récemment rattachées à l’empire autrichien. L’empereur de Russie était le seul qui repoussât d’une manière absolue l’idée d’enlever