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LES FÉDÉRATIONS ET LES FÉDÉRÉS

pour l'avenir, si l’avenir lui demeurait. Aussi contrariait-il les tendances de Carnot, tandis que Carnot contrariait les siennes, double cause d’affaiblissement pour son gouvernement.

Il avait fini par consentir à ce qu’on formât des bataillons de fédérés à Lyon et à Paris ; il consentit même à passer les fédérés parisiens en revue dans la cour des Tuileries, le 1 4 mai, mais sans armes. Ils lui en demandèrent la cause : « Sire, disaient-ils dans leur adresse concertée avec les ministres, la plupart d’entre nous ont fait sous vos ordres la guerre de la liberté et celle de la gloire. Nous sommes tous d’anciens défenseurs de la patrie ; la patrie doit remettre avec confiance des armes à ceux qui ont versé leur sang pour elle. Donnez-nous des armes, Sire, en son nom ; nous jurons entre vos mains de ne combattre que pour sa cause et pour la vôtre. Nous ne sommes les instruments d’aucun parti, les agents d’aucune faction. Vive la nation! Vive la liberté! Vive l’Empereur! » L’Empereur ne leur refusa pas de bonnes paroles. « Soldats fédérés des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, leur dit-il , je suis revenu seul parce que je comptais sur le peuple des villes , sur les habitants des campagnes et sur les soldats de l’armée, dont je connaissais l’attachement à l’honneur national. Vous avez justifié ma confiance, j’accepte votre offre; je vous donnerai des armes. Vos bras robustes et faits aux plus pénibles travaux sont plus propres que les autres au maniement des armes. Soldats fédérés, je suis bien aise de vous voir. 4’ai confiance en vous. Vive la nation! »

Cette confiance n’était pas aussi absolue que semblait l’indiquer le langage de l’Empereur. En effet, on trouve dans la correspondance du ministre de la guerre avec le général f.vain les trois passages suivants. D'abord il écrit à la date du 29 mai : « L’Empereur ne veut pus que l’on désarme la garde nationale sédentaire. Il voit qu’il y a quinze mille fusils dans les 9', 10«, 11' et 12' divisions militaires, ce qui n’est pas suftisant pour

LES CENT-JOURS

armer soixante bataillons, puisqu’il en faudrait au moins trente mille. Il pense que c’est une nouvelle considération pour ménager les fusils, eu ne les donnant point aux ouvriers de Paris et de Lyon, à qui on ne pourrait plus les retirer. » A la date du 9 juin, le prince d’Eckmuhl écrira encore au même général : « L’Empereur pense que rien ne presse encore de donner des armes aux fédérés. Sa Majesté désire avoir l’état de la situation de ses régiments. Peut-être pourrait-on donner par bataillon cent fusils, qui seraient chez le chef de bataillon et qui passeraient alternativement entfe les mains des différents soldats et serv iraient à les dégrossir. Ce serait l’emploi de deux mille quatre cents fusils. » Enfin, dans une lettre datée du H juin, le même ministre écrira dans le même sens : « Sa Majesté me marque que son intentionest qu’il ne soit pas donné plus de trois mille fusils pour le moment aux fédérés, qui sont quatorze mille. »

On voit combien 1a pensée de l'Empereur était persévérante à cet égard. Cette même pensée et la crainte que lui avait inspirée la tendance des idées révolutionnaires à Paris vinrent s’exprimer dans une lettre adressée au ministre de la guerre, dès le !" mai, pour lui ordonner de préparer le travail des fortifications de Paris. Après avoir dit qu'il veut que les généraux Ilaxo et Rogniat tracent immédiatement quatre redoutes sur les hauteurs de Montmartre, qu’ils fassent placer des jalons pour le tracé de tous les ouvrages qu’ils jugeront indispensables sur les hauteurs de Méuilmoutant et de Belleville, et qu’ils suivent par Saint-Denis et autres points les reconnaissances des positions à fortifier pour compléter la défense de Paris, il ajoute : « J’ai deux buts, l’un de faire voir que nous ne nous dissimulons pas le danger, l’autre de profiter du moment pour avoir ces ouvrages qui, si nous avons la paix, se trouveront faits et pourront , dans différentes circonstances, être utiles. »

Ainsi l’Empereur, en fortifiant Paris contre une attaque

MANIFESTATIONS RËVOLl T10NNA1HES A PARIS. 323

possible des armées étrangères, songeait à l’usage qu’il pourrait tirer des fortifications contre un autre péril que le premier empire avait fait oublier, que le second faisait renaître. La révolution semblait s’être, en effet, réveillée à la voix de Carnot et de Fouché. Ses vétérans reprenaient la parole : Méhée de Latouche, tristement célèbre depuis les massacres de septembre, publiait le Patriote de 1789, qu’on appela bientôt le Journal de la lanterne; Barère, l’apologiste des meurtres de la Convention, se faisait publiciste pour défendre l’Empire et la révolution indivis. Un autre membre de la Convention, Félix Lepeüetier, que l’Empereur avait exilé en 1 802 comme terroriste, était au nombre des commissaires extraordinaires, et parlait dans ses proclamations « de séparer l’ivraie du bon grain, » paroles menaçantes dans une telle bouche.

Paris et une partie des villes des départements présentaient, dans le courant du mois de mai 1813, un spectacle étrange. Il semblait que les images de la révolution sortissent des sépulcres de l’histoire. Des processions de fédérés, parties des faubourgs, traversaient la capitale et effrayaient les habitants paisibles, qui croyaient voir sé lever le spectre de 93. « Nous voulons, disaient les ouvriers du faubourg Saint-Antoine et du faubourg Saint-Marceau, dans une lettre adressée à leurs camarades, et insérée au Moniteur du 12 mai, frapper de terreur par notre attitude les traîtres qui pourraient une fois encore désirer l’avilissement de la patrie. » Pour ceux qui se souvenaient des exécutions sanglantes dont, vingt ans plus tôt, des paroles analogues avaient donné le signal, un pareil langage, écho sinistre d’un passé homicide, semblaient l’augure d’un triste avenir. Le Nain jaune , au langage duquel ses allures vivement bonapartistes et ses rapports connus avec le gouvernement donnaient la valeur d’une confidence ou d’une indiscrétiou, était loin de rassurer les esprits quand il disait, dans son numéro du 23 mai : « Il est vrai que les fédérations

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