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DÉPART DE NAPOLÉON POUR LA FRANCE

un jour prochain. 11 ne se dissimule pas qu’en le différant, il aurait l’avantage de laisser le congrès se dissoudre, mais aussi il courrait le risque, si les discussions des puissances réunies actuellement au congrès aboutissaient à une rupture, de voir les Bourbons et l’Angleterre faire garder l’ile d’Elbe à vue par de nombreux vaisseaux, tandis que, dans ce moment, il est facile, surtout en profilant des nuits longues encore au mois de février, d’échapper à la faible et insuffisante croisière qui observe de loin le port.

C’était dans la matinée du 25 février que le dernier entretien de Napoléon avec le jeune auditeur avait lieu; et à minuit, celui-ci, chargé d’une mission pour Murat, partait sur une felouque, qui, mise à sa disposition, faisait voile vers l’Italie. Dans la même soirée, la princesse Pauline donnait un bal auquel elle avait invité les officiers de la petite armée impériale, tout ce que l’île d’Elbe contenait de personnes distinguées et les visiteurs étrangers. Napoléon parut à cette fête ; son visage souriant, sa conversation facile ne trahissaient rien du dessein arrêté dans son esprit. Il ne se retira qu’à une heure avancée de la nuit, emmenant avec lui dans sa demeure les généraux Bertrand et Drouot. Là il s’ouvrit à eux de sa résolution, et leur annonça que le départ aurait lieu le lendemain même.

Il restait peu d’heures pour les derniers préparatifs; mais comme l’entreprise était depuis longtemps déjà arrêtée dans la pensée de Napoléon , il avait de longue main réuni les moyens nécessaires pour l’accomplir. Les généraux Bertrand et Drouot gardèrent fidèlement le secret. Le 26 février, à quatre heures, le roulement du dîner de la troupe se fit comme à l’ordinaire : alors seulement elle reçut l’ordre de se réunir sur le port avec arn • - ■ ‘ ! i-.es, et. les officiers avec un simple porte-manteau. A cinq heures, le signal de l’embarquement fut donné. Quatre cents grenadiers et l’état-major du bataillon

Digitizec

RETOUR DE L’iLE D'ELBE.

s’embarquèrent sur l' Inconstant, brick (le vingt-six canons ; le reste des troupes, trois cents chasseurs corses, recrutés tant à Hle d’Elbe qu’eu Corse, et cent lanciers polonais furent distribués sur trois petits bâtiments de transport; on ne put embarquer les chevaux de cet escadron, parce que Elle d’Elbe ne fournissant pas de pâturage, les chevaux étaient en liberté dans l’ile de Pianozza, où l’on n’eut pas le temps de les aller prendre ; cette circonstance témoigne de la précipitation du départ, déterminé par les nouvelles arrivées la veille de France. L’embarquement des troupes était terminé à sept heures et demie du soir. A huit heures, Napoléon, qui avait dîné chez la princesse Pauline, lit ses adieux à sa soeur et à sa mère, qui étaient à l’ile d’Elbe, et monta sur /’ Inconstant, commandé par le capitaine de frégate Ckautart, qui avait le lieutenant Taillade pour second. La petite tlottille mit immédiatement à la voile. Ainsi Napoléon partait à la tête de neuf cents hommes environ pour conquérir la France ; mais dans cette entreprise, audacieuse en apparence jusqu’à la témérité, il y avait, eu réalité, moins de hasard qu’on n’aurait pu le supposer; les soldats qu’il avait laissés eu France ne lui appartenaient guère moins que ceux qu’il avait emmenés à l’ lie d’Elbe. 11 venait donc avec nue avant-garde reprendre possession de son année, et, avec et par son année, de la France.

Le veut soufflait favorablement du sud, et la petite iloltille se trouvait poussée vers le golfe de Gênes, sans que personne sût à bord, excepté ceux auxquels l’Empereur avait confié son secret, vers quel rivage on se dirigeait. Ou navigua dans la nuit du 26 au 27 février avec l’espoir de doubler, avant le lever du soleil, l’ile de Capraia, et de se trouver hors de la vue de la croisière, placée dans cette direction. Mais le vent tomba, et, quand le jour parut, ou se trouvait comme enchaîné sur une mer immobile, à six lieues.de l’île d’Elbe et en vue de la croisière. Quelques voix s’élevèrent pour conseiller le retour.

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TRAJET DE lTlK D’ELBE A LA COTE DE PROVENCE. 31

Napoléon, avec cette foi qu’il avait dans sa fortune, persista k marcher en avant. Une brise enfla bientôt les voiles, et la croisière fut franchie sans accident. Mais on aperçut presque aussitôt trois bâtiments, et le dernier des trois, qui courait vent arrière, arrivait droit sur f Inconstant; c’était le brick de guerre le Zéphyr, commandé par le capitaine Andrieux. A six heures du soir, les deux navires, qui ne cessaient de se rapprocher, furent à portée de voix. Napoléon ordonna à ses grenadiers d’ùter leur bonnet et de se coucher sur le pont. Le lieutenant Taillade et le capitaine Andrieux, qui se connaissaient, se saluèrent mutuellement à l’aide du porte-voix, et le capitaine Andrieux, voyant que le navire venait de l’ile d’Elbe, demanda des nouvelles de l’Empereur. 11 lui fut répondu que l’Empereur se portait bien. Selon un récit peu vraisemblable, parce qu’il n’est pas enharmonie avec le caractère de Napoléon, qui acceptait les témérités nécessaires à sa situation, mais sans y ajouter, ce serait l’Empereur lui-même qui, saisissant le porte-voix, aurait répondu.

On naviguait depuis trente-six heures déjà, et les soldats ne savaient pas encore qu'ils allaient en France. « Le 28 février au matin, dit un des vieux soldats qui accompagnaient Napoléon à son retour de l’île d’Elbe ', le lieutenant de vaisseau Taillade, officier distingué qui avait commandé {'Inconstant pendant tout le séjour de Napoléon à l’ile d’Elbe et qui avait été remplacé par le capitaine Chautart, arrivé depuis quelques mois seulement du continent, s’aperçut, connaissant parfaitement ces parages, que le nouveau commandant du brick mettait le cap sur le point opposé à la côte de France, et dit tout haut aux ofliciers qui étaient sur le pont : « Messieurs, nous iülons en Espagne ou en Afrique. » Ces paroles furent

I. Le capitaine adjudant-major Laborde, cité par le capitaine Mauduil dans VUisloire de i Ve rniert Jours île lu grande Annie, tome l'r, page 172.

RETOUR DE L'iLE D'ELBE.

aussitôt rapportées par le colonel Mallet à Napoléon, qui fit venir le lieutenant Taillade : « Où sommes-nous ? lui deinaoda-t-il. — Sire, nous avons le cap sur l’Afrique. — Ce n’est pas là que je veux aller, dit en souriant Napoléon. Taillade, je vous fais capitaine de frégate; prenez le commandement du brick et émmenez-moi en France. — Votre Majesté y sera demain avant midi, répondit Taillade. »

Alors l’Empereur, se retournant vers ses grenadiers, leur jeta ces mots : « Oui, grenadiers, nous allons en France, à Pains! »

11 y eut une longue acclamation d’enthousiasme sur le bâtiment. Ces vaillants hommes de guerre, qui étaient presque tous allés à Madrid , à Berlin , à Vienne et à Moscou , se félicitaient 1i la pensée de couronner tant de marches audacieuses par la plus audacieuse de toutes, le retour de l’île d’Elbe à Paris.

La llottille marcha rapidement vers le but qui lui était marqué, et, dans la soirée du 28 février, Antibes était signalé au loin. Napoléon appela autour de lui les officiers , et commença à leur dicter deux proclamations, l’une pour l’armée, l’autre pour le peuple français; il n’avait voulu rien faire écrire, encore moins imprimer à l’ile d’Elbe, pour ne pas donner l’éveil sur son dessein. Ces proclamations, méditées de longue main, furent copiées par les sous-officiers avec tant de zèle, qu’avant le débarquement il y avait cinq cents copies achevées. Le 1" mars, à trois heures de l’après-midi, la flottille entrait dans le golfe Juan. On distribua à tous les soldats une gratification de trois à quatre cents francs1. Puis, sur l’ordre de l’Empereur, le capitaine Loubers annonça, à l’aide d’un porte-

1. Histoire des derniers jours de ta grande Annie, par le capitaine Mauduil, tome I«r, page 1 80. C'est le même écrivain qui donne les détails qui suivent ; et il était en position d’être bien informé, car il faisait partie d'une compagnie de la garde impériale demeurée en France pendant la première Restauration, et il alllrme avoir entendu raconter à Paris, en 1815, par scs camarades revenus de l'ile d'Elbe, tous les renseignements que nous rapportons d'après son récit.

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