GAND : CORRESPONDANCE DU ROI AVEC LE DUC D’ORLEANS
nal anglais, le Morning-Chronicle , présenta bientôt le duc d’Orléans à l'opinion comme le seul prince capable de réunir les esprits en France. Le duc, sans repousser la position qu’on lui faisait, donnait à entendre qu’il était à Londres avec l’autorisation du Roi, et qu’il en partirait quand il y aurait quelque chose à faire pour son service En réalité,' il s’était borné à avertir le Roi de son arrivée en Angleterre par une lettre datée du 4 avril. Le Roi, en lui accusant réception de cette lettre, l’avait averti qu’il le manderait auprès de lui dès que l’on commencerait à agir, et lui avait recommandé de tenir à Londres un langage diamétralement contraire à celui que tenait, on vient de le voir, le premier prince du sang1 2. On ne saurait précisément dire que le duc d’Orléans exerçât une action contraire à celle du Roi , mais il se tenait au moins dans une inaction séparée.
Cette séparation prit un caractère plus marqué à la suite d’une correspondance ouverte entre Louis XVIII et le duc d’Orléans , au sujet de la pensée qu’avait eue d’abord le Roi d’entrer en France à la tète d’un corps français, au moment où éclaterait la guerre. Le chef de la maison de Bourbon , agissant comme signataire du traité du 25 mars , répondait ainsi à l’espèce de mise en demeure que lui avait adressée le congvès de Vienne, en lui demandant quel concoure il pourrait apporter à l’exécution de ce traité. Le Roi, dans cette
1. Lettre du comte de La Châtre au comte île blacas. Londres,* avril 1815.
2. « Dans l'attente où je suis des grands événements qui se préparent, écrivait Louis XV III à son neveu, à la date du 12 avril, je n'ai rien de nouveau à vous mander pour te moment. Mais dès qu'il sc présentera une occasion d’agir, je ne tarderai pas à vous rappeler auprès de moi, où je vous verrai avec autant de plaisir que de confiance. C'est avec les mêmes sentiments que je in'en remets à votre lète et à vos lumières pour éclairer M. le prince régent et la nation anglaise sur tous les faits dont vous avoi été témoin. Kn leur montrant t irrésistible et funeste cITel d’une défection qui m’a forcé de quitter jusqu'au dernier asile où voua êtes venu me joindre, vous leur fores voir jusqu'à quel point la nation française désavoue une pareille trahison. »
LES CENT-JOL’HS
éventualité, se considérant comme marchant pour délivrer son royaume livré à Bonaparte par une insurrection militaire, voulait avoir autour de lui tous les princes de sa maison, et y appelait d’une manière formelle le duc d’Orléans.
Ce fut le 16 mai 1816 que le baron de Montalembcrt, désigné par le comte de La Châtre, porta la lettre du Roi au duc d’Orléans, qui était àRichemond : «Monsieur de Montalembert a remis en main propre la lettre de Sa Majesté à M. le due d’Orléans, écrivait M. de La Châtre au comte de Blacas, à la date du 18 mai. Celui-ci ne l’a point ouverte, m’a dit le baron, a causé un quart d’heure ou environ d’une manière indifférente sur les événements du moment, et l’a congédié. Je crains, et j’ai de fortes raisons pour craindre que le prince ne Se rende pas à Gand. L’affaire est délicate; il est difficile de prendre un parti, parce qu’il n’y a pas assez de preuves pour sévir et qu’il y a trop d'indications pour ne pas surveiller et craindre. Mais comment surveiller dans un pays où il n'y a pas de police? Mandez-moi comment le Roi veut que je me conduise. Puis-je faire quelque ouverture au gouvernement britannique, voir même le régent ouvertement ou confidentiellement? Je sens la responsabilité qui pèserait sur moi si ce prince, appelé eu France par un parti, partait, et que je n’eusse pas mis obstacle au départ. Au moment où je ferme ma lettre, on m'en apporte une de M. le duc d’Orléans pour le Roi, la voici. »
Telle était donc la situation des choses le 18 mai 1815. Selon le mot de M. le comte de La Châtre, qui résumait trèsbien cette situation, « il n'y avait pas assez de preuves pour sévir, il y avait trop d’indications pour ne pas surveiller et craindre. » Comme il l’avait prévu, le duc d’Orléans, dans sa lettre , alléguait un motif pour ne pas se rendre à Gand , et il maintint son refus dans les nombreuses lettres qu’il écrivit depuis à Louis XV11I, à M. de Talleyrand ou à M. de Lally, qui voulait lui faire offrir l’épée de connétable , enfin au duc de
G AND : LE DUC D’oRLÉAN'S REFUSE DE REJOINDRE LE ROI. 37
Wellington et à sir Charles Stuart, par lesquels il cherchait à faire approuver sa résistance au Roi. Un des prétextes allégués dans sa lettre au Roi, c’était l’importance de ne pas faire assumer à la maison de Rourbon la responsabilité de l’invasion européenne, et de ne pas engager des Français contre des Français; objection nouvelle dans la bouche d’un prince qui avait brigué, en 1808, le commandement d’une armée espagnole qui combattait l’armée française. Aussi le Roi pensa-t-il que cette objection cachait d’autres motifs.
Dans ses lettres à M. de Talleyrand, à sir Charles Stuart, au duc de Wellington, le duc d’Orléans alléguait, en effet, d’autres raisons '. « Ni le Roi, ni les princes de la famille royale n’avaient confiance en lui ; à Gand se renouvelleraient les ombrages et les distinctions offensantes dont à Paris il avait souffert. »> 11 ajoutait dans une lettre écrite à M. de Talleyrand : « Si le Roi vous fait premier ministre, comme on me l’affirme et comme je le désire, j’espère que vous ne permettrez pas qu’on appelle le premier prince du sang aussi lestement et surtout sans le mettre dans le secret de ce à quoi on le destine ou de ce qu’on veut qu’il fasse. Si on ne le destine qu’à faire cortège ou tapisserie, il est mieux dans sa retraite. »
Tout ce qui précède montrait seulement chez le duc d’Orléans une susceptibilité ombrageuse à l’endroit de son importance personnelle ; une tendance à discuter les ordres de Louis XVIII, tandis qu’il eût convenu à un prince de la maison de Bourbon de les suivre ; un désir de se faire une situation à part, désir suspect dans les circonstances où l’on se trouvait. Voici quelque chose de plus grave. Le duc d’Orléans, après avoir combattu le plan qu’il supposait être celui du Roi, présentait
I . Nous empruntons ces derniers détails à l 'Histoire du gouvernement parlementaire de M. Duvergier de Hnuranne, qui a pu lire les correspondances échangée» à celle époque, el qui ne peut Cire suspecté de partialité contre M. le due d’Orléans.