MANIFESTE EUROPÉEN DU 12 MAI
le grand Empire. C’est à la faveur d'une paix semblable, du moins avec le continent, qu’il commença l’envahissement du Portugal et de l’Espagne, avec un mélange d’astuce et d’audace à l’aide duquel il espérait achever la conquête de ces deux pays sans prévoir la résistance héroïque et désespérée qui allait devenir le signal du salut de l’Europe. Aujourd’hui le même homme, au moment où il vient d’usurper de nouveau le trône auquel il avait solennellement renoncé, n’a d’autre garantie à offrir à l’Europe que sa parole. Qui aurait la témérité, après quinze années d’une cruelle expérience, d’accepter cette garantie? Avec un semblable gouvernement, cette prétendue paix ne serait qu’un état provisoire et précaire rempli d’incertitude, d’anxiété et de périls, pendant lequel l’Europe alarmée ne cesserait de prévoir et d’attendre une nouvelle agression. Une guerre immédiate et ouverte valait mieux. » Ainsi l’Europe, qui n’avait pas voulu avoir avec Napoléon des rapports diplomatiques et personnels, répondait publiquement à ses paroles publiques. Il avait fait dire par le conseil d’Etat que rien n’était changé; elle répondait que tout l’était, et elle en exposait la raison. Bonaparte proposait de ratifier le traité du 30 mai; elle lui répondait que par son retour de Elle d’Elbe il l'avait rompu. Bonaparte déclarait qu’il voulait rester en paix avec l’Europe ; il montrait la justice assise sur les frontières des États et leur servant seule de gardienne ; l’Europe, en résumant l’histoire sanglante du passé qui donnait un si cruel démenti à ces paroles, répondait que la réapparition de Bonaparte sur le trône de France, malgré sa promesse solennelle, équivalait à une déclaration de guerre ; qu’il n’y avait jamais eu, qu’il n’y avait pas de paix possible avec lui, et qu’on préférait commencer dès aujourd’hui cette guerre inévitable que de l’attendre. Ainsi tous les rapports se trouvaient rompus; la guerre existait de fait comme de droit; il ne s’agissait plus que de savoir qui frapperait les premiers coups.
LES CE.VT— JOl' RS.
Le comité des huit puissances signa ce manifeste, auquel adhérèrent tous les États coalisés, au nombre de seize. Parmi les signatures des plénipotentiaires, on remarqua celle de M. de Talleyrand, qui acceptait ainsi la situation nouvelle faite à Louis XVIII. Il crut devoir expliquer ainsi La nouvelle position créée au roi de France : « Vous remarquerez , écrivit-il aux agents du Roi à l’étranger, que l’Europe ne se présente pas comme faisant la guerre pour le Roi et sur sa demande, mais qu’elle la fait pour elle-même, parce que son intérêt le veut, parce que sa sûreté l’exige ; c’est l’exacte vérité, et c’est aussi ce qui est le plus convenable pour le Roi et, de plus, favorable à sa cause. » Il était exact que les puissances rendaient leur langage plus conforme à leurs dispositions vraies, en déclarant qu’elles faisaient la guerre pour elles-mêmes et non pour le rétablissement des Bourbons. Mais il était douteux que la situation nouvelle valût mieux pour les Bourbons et pour la France que celle qui résultait du traité du 25 mars. En effet, l’indifférence réelle de plusieurs de ces puissances, l’indifférence apparente de toutes, à l’endroit de la Restauration, devait avoir pour effet inévitable d’encourager les intrigues du parti révolutionnaire , qui nourrissait l’espoir peu sensé d’exclure à la’ fois Bonaparte et les Bourbons, et de rendre plus difficile un dénoûinent cependant nécessaire, si la fortune des armes prononçait contre Napoléon. En outre, dans cette supposition , les coalisés, ne se présentant plus en alliés du roi de France, mais en ennemis et en vainqueurs, pouvaient user plus rigoureusement de la victoire.
Louis X VIII et son conseil avaient été vivement frappés des inconvénients de cette modilication, et, avec les habiletés du langage diplomatique, M. de Jaucourt avait rédigé deux notes, l’une destinée à l’Angleterre en particulier, l’autre à toutes les puissances indifféremment, dans lesquelles il avait essayé de faire toucher du doigt, et de prévenir, s’il était possible, les