ÉLECTIONS DE LA CHAMBRE I»ES REPRÉSENTANTS
Benjamin Constant. Les anciennes assemblées de la Révolution étaient représentées par les noms de Roissy d’Anglas, Thibaudeau, Quinette, Rœdcrer; le parti impérialiste par le duc de Padoue, le baron de Sussy et quelques autres. L’impulsion donnée aux élections par les commissaires était donc triple, au lieu d’être une; mais l’impulsion donnée par les circonstances et par le courant des idées l’emporta beaucoup sur celle donnée par les hommes. L'Empereur avait saisi la France dans un mouvement d’expansion, ici libérale, là révolutionnaire, qui continuait dans les Cent-Jours et pénétrait jusque dans le corps électoral de l'Empire, comme il avait pénétré dans l’armée. En outre , les électeurs dévoués aux opinions royalistes, les indifférents et les alarmés, s’abstenant de paraître dans les collèges, il ne restait que le parti constitutionnel avancé et les anciennes nuances de la Révolution, qui, naguère disciplinées par la forte main de l’Empereur, reprenaient leurs instincts primitifs depuis que la pression qui les contenait avait diminué. Après le 18 brumaire, il les conduisait; elles l’entraînaient maintenant. On vit une fois de plus jusqu’à quel point les circonstances venant à changer changent les hommes. Les collèges électoraux de l’Empire, qui avaient nommé si longtemps des députés dociles au moindre signe du maître, envoyaient des représentants choisis dans les nuances plus ou moins prononcées de l’opposition, et les adresses que ces représentants étaient chargés de porter au Champ de Mai contenaient toutes des vœux de liberté et des protestations contre le pouvoir absolu, presque toutes des leçons adressées à l’Empereur, quelques-unes des reproches.
La majorité des élections fut donc faite dans le sens du constitutionnalisme avancé et de l’esprit révolutionnaire. Régnault de Saint-Jean-d’Angely, Boulay de la Meurthe, Defermon , le duc de Plaisance, aide de camp de l’Empereur et fils
l,ES CENT— JOURS.
de l'architrésorier, et quelques autres noms impérialistes passèrent. Lucien Bonaparte, qui s’était mis sur les rangs, fut nommé dans le département de l’Isère, à titre d'ancien républicain , aussi bien qu’à titre de frère de l’Empereur. Mais ce n’était là qu’une faible minorité. Le général La Fayette et son fils, Lameth, Lanjuinais, Dumolard, Flaugergue, Durbach, Bedoch , appartenant à la minorité constitutionnelle, furent élus. MM. Laliftte, Delessert, Roy, Manuel, Dupont (de l’Eure), Dupin l’aîné, encore sans antécédent politique, se produisirent pour la première fois sur la sei ne parlementaire. On vit aussi reparaître d’anciens conventionnels : Garnier (de Saintes), Garreau, ainsi que Merlin (de Douai); enfin Cambon et Barrère, deux noms sinistres, dont le premier rappelait la banqueroute et l’autre la guillotine. Si ce n’était pas une Chambre d’opposition absolue, c’était au moins une Chambre de défiance que le corps électoral de l’Empire envoyait à l’Empereur, et ce qui était le plus redoutable pour lui, une Chambre composée d’hommes qui, fatigués de leur repos et depuis longtemps descendus de la scène politique ou empressés d’y monter, étaient impatients d’y jouer un rôle.
L’idée du Champ de Mai faisait partie d’un programme que l’Empereur avait été obligé d’abandonner peu à peu sous la pression de l’opinion. Dans l’origine, il voulait présenter l’Acte additionnel à l’approbation du corps électoral seulement , et sans aucune délibération préalable. C’était une acclamation qu’il demandait pour produire un effet d’opinion sur l’armée, sur le pays, et par contre-coup sur l’Europe. Mais l’ascendant des idées dominantes avait été si grand, qu’il s’était cru obligé de soumettre l’Acte additionnel à l’approbation individuelle de tous les citoyens, et que, malgré sa répugnance prévoyante, il avait été amené à convoquer une Chambre des représentants. La réunion du corps électoral en Champ de Mai paraissait dès lors un hors-d'œuvre. Il n’v renonça point cependant.