‹ Histoire de la RestaurationChapitre 21 sur 325 · MARCHE DE NAPOLÉON SI' R GRENOBLE · texte numérisé non relu

MARCHE DE NAPOLÉON SI' R GRENOBLE

ils hochaient la tête avec un sourire incrédule, comme lorsqu’on entend débiter une nouvelle absurde et impossible. Cependant un certain nombre d’habitants de Grasse vinrent apporter des vivres au bivouac de la colonne impériale , qui les accepta en les payant. Après deux heures de repos, la colonne se remit en marche en se dirigeant sur Sernon. C’était par la rapidité que Napoléon devait réussir; il l’avait dit, et il connaissait le prix du temps. Il abandonna à Grasse les quatre pièces de campagne qui l’auraient retardé dans les chemins presque impraticables où il allait s’ertgager. La journée fut pénible.

On marchait un à un dans des sentiers bordés de précipices, au fond desquels plusieurs mulets, entre autres un mulet chargé d’or, tombèrent sans pouvoir être relevés. Entre Grasse et Sernon, Napoléon rencontra un ancien artilleur de sa garde qu’il ne put décider à le suivre. C’était le moment le plus critique de son aventure. 11 s’avançait au milieu de populations incertaines, et personne encore, depuis qu’il avait mis le pied sur le sol de la France, ne s’était rallié à son drapeau. Il cheminait toujours , en achetant à tout prix, le long de la route, les chevaux qu’il pouvait se procurer pour monter ses lanciers polonais, qui depuis le rivage portaient leur équipement. Dans la soirée du 2 mars, il arriva à Sernon , sur les -confins du • département des Basses-Alpes; il n’avait pas fait moins de vingt lieues dans la journée.

Il y passa la nuit, et le lendemain 3 mars, à midi, il se mit en route vers Castellane, où il déjeuna. Après une halte de trois heures, il reprit sa course, traversa sans coup férir le défilé de César, à Barème. Le 4, à sept heures du matin, il monta à cheval, et, précédé de cinquante lanciers pour lesquels il avait réussi à trouver des chevaux, il se dirigea sur Digne. Entre Barème et cette petite ville, on rencontra, au \illage de Clappe, le courrier, et Napoléon lui prit lui-même les dépêches. Le général Loverdo , commandant du département

RETOUR DF. l’ile d’elbe

des Basses-Alpes, avait, dans la matinée, évacué Digne avec la gendarmerie et trois compagnies du 87e de ligne qui formaient la garnison ; il suivait en cela les ordres du maréchal Masséna; malgré quelques cris de révolte, il la conduisit du côté des troupes qui arrivaient dans la direction de Marseille.

L’alarme commençait en effet à être donnée. La garnison de Marseille, à laquelle s’étaient joints spontanément quinze cents volontaires , se mettait en mouvement ; mais le maréchal Masséna, au lieu de précipiter leur mouvement, les dirigeait par journées d’étape sur les traces de Napoléon. Dès lors commençait à percer le sentiment, du reste facile à prévoir, qui, dominant l'Ame de tous les* chefs militaires, facilitait le retour de l’ile d'Elbe. Tous ceux d’entre eux qui poursuivaient l'Empereur craignaient de l’atteindre, placés qu’ils étaient entre leurs nouveaux devoirs et leurs anciens souvenirs. Le génénd Loverdo se retirait devant lui; le général Miollis ralentissait le mouvement de ses troupes par des marches et des contre-marches sur la route d’Aix pendant que Napoléon arrivait à Digne. 11 y fit son entrée à cheval, le 4 mars, vers une heure après-midi, et, remontant à cheval à trois # heures et demie, il se remit en marche, en laissant dans cette ville le général Drouot avec quatre grenadiers pour surveiller l'impression des proclamations, qui jusque-là n’avaient circulé que manuscrites. A neuf heures du soir, Napoléon arriva à Malijai, coucha dans le château, et en repartit le lendemain 5 mars pour Sisteron.

C’était, on l’a vu, un point décisif. La citadelle de Sisteron est séparée de la Durance par un pont. Si ce pont était mis en état de défense, ou si on faisait sauter la seule arche sur laquelle il reposait, la marche de Napoléon se trouvait arrêtée, et comme le temps était le grand élément de son succès, ce succès pouvait être compromis. Mais l’apparition de Napoléon

NAPOLÉON A DIGNE ET A SISTEllON.

avait produit sur les intelligences une espèce de fascination x qui ne laissait point aux autorités demeurées fidèles à leur devoir leur présence d’esprit; d’autres commençaient à chanceler, en regardant avec inquiétude de quel côté tournerait la fortune. Enfin les ordres du maréchal Masséna, gouverneur de la province , arrivaient en prescrivant de faire retirer les troupes, les approvisionnements de guerre, les caisses publiques et les autorités civiles. Le maréchal ne trouvait-il dès lors d’autre moyen de combattre l’Empereur que de faire le vide devant lui; ou bien voulait-il éviter, par ce terme moyen, de se * commettre avec son ancien souverain , sans rompre avec la royauté qui avait reçu ses nouveaux serments ? Toujours est-il que ses ordres furent suivis par le général Loverdo, commandant le département des Basses-Alpes, qui s’arrêta à Forcalquier. C’est ainsi qu’à Sisteron aucune mesure ne fut prise ‘.

Cambronne, qui précédait Napoléon avec une avant-garde .de quarante hommes, s’empara, le dimanche o mars, à deux heures du matin, du pont et de la citadelle : la petite garnison qui occupait ce poste l’avait évacué. Le général Cambronne rencontrant dans la ville le chef de bataillon Laidet a, alors aide de camp du général Dubreton, lui dit en déjeunant avec lui : « Un défilé comme celui-là et quelqu’un comme vous pour le défendre, et nous ne passions pas. Mais le chef de bataillon Laidet ne commandait point à Sisteron, où il n'était qu’en passant; tout ce qu’il pouvait faire était de refuser d’être présenté à l’Empereur, en exprimant sa résolution de rejoindre

1 . Le général Loverdo critiqua dans un écrit publié en 1815, après le second retour des Bourbons, l’ordre donne par Masséna, et affirma que « quelque» centaines d'hommes postés derrière le* murs de Sisteron auraient suffi pour fermer cet unique passage de la Durance. » Ce» hommes n’auraient-lls pas ouvert le passage au lieu de le fermer!

2. Depuis général et membre de la Chambre des députés, puis de la Législative de 1849.

RETOUR DE l'ILE D'ELBE.

son général, qui était à Valenciennes; c’est ce qu’il lit. Cet exemple ne fut pas suivi par tous; le sous-préfet et le maire de Sisteron, nommés par le Roi, allèrent au-devant de Napoléon et le complimentèrent.

Depuis le débarquement du golfe Juan, c’était la première fois que cet exemple de défection était donné. Cependant le nombre de ceux que Napoléon avait ralliés à son entreprise, depuis qu’il avait mis le pied sur le sol français, était petit : du golfe Juan jusqu’à Sisteron, deux hommes, un gendarme et * un soldat d’infanterie; à Sisteron cinq nouvelles recrues, présentées par le sous-préfet ; c’était en tout sept hommes dans un parcours de plus de soixante lieues.

Napoléon traversa Sisteron à pied, et y laissa son cheval arabe, qui, exténué de fatigue, ne put aller plus loin. A deux heures après midi, dans cette même journée du o mars, il se dirigea, monté sur un autre cheval, avec l’avant-garde de Cambronne et quelques lanciers polonais, vers la ville de (iap, où il entra à neuf heures du soir. Les autorités de Gap, comme celles de Digne, s’étaient retirées, emmenant avec elles le petit nombre de soldats casernés dans la ville. Elles ne voyaient qu’une défense possible devant un pareil adversaire, c’était de faire le vide devant lui '.

Le 6 mars, à une heure et demie dans la nuit, il reçut un émissaire de Grenoble. Là les choses avaient été de longue main préparées : on l’invitait à se hâter de décider par sa présence le mouvement pour lequel tout était prêt. A deux heures il quitta Gap, et, dans la soirée, il coucha à Corps : c’est le premier village du département de l’Isère. Il commença dès Inrs à parler le langage que sa nouvelle position politique, et

1. Le duc de llovigo dit duns ses Mémoires : « I. 'Empereur m’a dit depuis qu’il n'avait marché aussi rapidement que pour atteindre les troupes, et qu'il n'avait eu qu’une peur, c'est qu'au lieu de le» envoyer contre lui, on ne les retirât assez loin pour qu'il ne pût les joindre. »

Page 1