ADRESSES DES PAIRS ET DES REPRÉSENTANTS
avec lui des yeux et s’enorgueillirent de soutenir son regard Cette Chambre de 1815 se trouvait tiraillée entre deux tendances contradictoires, qui donnaient à son attitude et à toutes ses démarches quelque chose de contraint et d’équivoque. Elle craignait d’augmenter le pouvoir de Napoléon au dedans parce quelle prévoyait qu'une lutte s’ouvrirait entre elle et lui s’il obtenait une victoire; et elle affaiblissait sans le vouloir le général pour ne pas fortifier l’Empereur.
Les sentiments de la Chambre transpirèrent dans la discussion de l’adresse. Un ancien ami de Babeuf, Félix Lepelletier a, un de ces révolutionnaires qui mettaient avant tout la haine des Bourbons, se précipitant dans une adulation maladroite, proposa de décerner à Napoléon le nom de Sauveur parce qu’il avait délivré la France « de l’esclavage royal. « Une huée immense couvrit cette motion, qui fut rejetée presque à l'unanimité. Deux projets d’adresse avaient été présentés, F un par Garat, verbeux, laudatif sans réserve; l’autre par M. Durand (de Mareuil), dont les liaisons avec M. de Talleyrand étaient connues ; ce projet, plus réservé et plus mesuré, fut appuyé par La Fayette, qui lit ajouter quelques paroles sévères. Il avait, dès le début de la discussion, marqué la situation qu’il
I. • Placé sur son Irùnc, on remarqua dans toute sa ligure, dans l'accent de son discours, la contraction violente que sa nouvelle situation lui faisait éprouver. Le muscles de son visage étaient altérés. » (Mémoires de La Fayette, tome V, page 4 ifi.; La Fayette ajoute dans une lettre adressée A une personne de sa famille : « Vous serez content de son discours, je ne l'ai pas été de sa figure qui m’a paru celle d’un vieux despote irrité du rôle que sa position le force A jouer. Nous sommes restés longtemps près de lui , Flaugergues et moi, pendant qu’on montait en voiture. — Je vous trouve rajeuni , in’a-t-il dit , l’air de la campagne vous a fait du bien. — Il m’en a fait beaucoup, ai-je répondu. Je ne pouvais lui rendre son eomplimenl, car je le trouvais bien changé et dans une contraction de muscles trés-extraordinaire. Comine ni l’un ni l’autre ne voulait baisser les yeux, nous y avons lu ce que chacun pensait. » [hlem, page 505.)
î. Frère du conventionnel de ce nom. Ce fut lui qui prononça l’oraison funèbre de Lepelletier de Saint-Fargeau . assassiné par Pfiris après son vote dans le procès de Louis XVI.
LES CENT-JOURS
voulait prendre dans la Chambre , en indiquant le genre d’adresse qu’elle devait présenter par ces mots : « La conduite de l’assemblée va décider si elle sera appelée la représentation nationale ou simplement le club Napoléon. »
Les deux adresses de la Chambre des pairs et de la Chambre des représentants se sentirent naturellement de la composition de ces corps, mais toutes deux portaient la marque de la situation. L'une et l’autre insistaient sur les garanties constitutionnelles, la Chambre des représentants avec moins de ménagements et avec la résolution ouvertement exprimée de perfectionner, c’est-à-dire de reviser la Constitution ; l’une et l’autre, avec la même différence de nuances, exprimaient cette pensée, que la guerre ne devait pas être poussée au delà des sacrifices nécessaires pour conquérir une paix honorable. L’auteur du projet d’adresse de la Chambre des représentants ayant qualifié l'Empereur de grand homme, Lanjuinais y fit substituer l’épithète de héros, en faisant observer avec une naïve malignité que l’expression de grand homme supposait des vertus morales dont l’absence était moins inconciliable avec le nom de héros. L’adresse des pairs se terminait ainsi : « Si le succès répond à la justice de notre cause, la France n’en veut d’autres fruits que la paix. Nos institutions garantissent à l’Europe que jamais le gouvernement français ne peut être entraîné par les séductions de la victoire. » L’adresse des représentants exprimait la même pensée d’une manière plus précise et plus dure : « Aucun projet ambitieux, disaient-ils, n’entre dans la pensée du peuple français; la volonté même du prince victorieux serait impuissante pour entraîner la nation hors des limites de sa propre défense. » L’inopportunité de ces précautions prises d’avance contre une victoire si douteuse fit éprouver un mouvement d’impatience à l’Empereur : « L’entraînement de la prospérité, dit-il avec un accent où perçait l’amertume de son ûme, n’est pas
RÉPONSE DE l’eMPEREI'R Al X DF.I X CHAMBRES.
le danger qui nous menace aujourd'hui, c'est sous les Fourches Caudines que les étrangers veulent nous faire passer. » Puis il exprima en quelques mots sa confiance dans le dévouement de la Chambre des pairs; et, en réponse à cette prévision d’une victoire contre laquelle on se mettait d’avance en gzrf’de, il parla du concours sur lequel il comptait en cas de revers. Sa réponse aux représentants fut empreinte d’un double sentiment, celui de l’imminence de la guerre, celui des dangers qu’il appréhendait au dedans. 11 y mêla ce partage constitutionnel que la situation l’obligeait de mettre dans tous ses discours: «Je partirai cette nuit, dit-il, pour me mettre à la tête de mes armées; les mouvements des différents corps ennemis y rendent ma présence indispensable. Pendant mon absence, je verrais avec plaisir qu’une commission nommée par chaque Chambre méditât sur nos institutions. La
Constitution doit être notre étoile polaire La crise est
forte. N’imitons pas l’exemple du Bas-Empire qui, poussé de tous côtés par les barbares, se rendit la risée de la postérité en s’occupant de discussions abstraites au moment où le bélier brisait les portes de la ville. »
Ces adieux, remplis de tristes pressentiments, furent mal reçus parla Chambre *. L’Empereur et l’assemblée, avant de de se séparer, échangeaient des avis et des leçons. L’extrémité des circonstances ne les rapprochait pas, et une défiance réciproque se révélait dans leurs mutuelles paroles. La Chambre appréhendait Napoléon en cas de victoire; Napoléon appréhendait la Chambre en cas de revers, tous deux avec raison. Au fond, l’un et l’autre demandaient et attendaient un sacrifice, que ni l’un ni l’autre ne voulaient faire. Napoléon qui, pour ressiusir la puissance, n’avait pas craint de livrer aux plus ,
1 . «La réponse île l’Kmpcrcur est assez mauvaise, i-oiiinie vous avez pu le voir. » (Lettre de La Fayette à sa famille, tome V des Mtmoirei, page 510.)
l,F,S CENT-J01RS.
graves périls le repos et la sécurité extérieure de la France, demandait à la Chambre de tout oublier pour préserver l’indépendance nationale compromise par son retour, même les hasards que courraient les prérogatives parlementaires et la liberté politique s’il était vainqueur. Une grande partie de lit Chambre aurait voulu que Napoléon sacrifiât tout, même son pouvoir, pour laisser à la Chambre le soin de sauver à la foi> la liberté politique et l’indépendance nationale, sans oublier ses propres prérogatives.
L’Empereur, au moment de sou départ, institua un conseil de gouvernement. Il se composait de ses deux frères, .Joseph et Lucien; de scs huit ministres, y compris Cambacérès; des quatre ministres d’État, Defermon, Régnault, Boulay de la Meurthe et Merlin. Il expliqua tant bien que mal ce singulier mélange de membres responsables et irresponsables faisant partie du même conseil, en alléguant l’avantage de pouvoir envoyer devant les Chambres, au lieu des ministres ordinaires, peu habitués aux débats parlementaires, des auxiliaires plus accoutumés à la parole et en outre moins compromettants à cause de leur irresponsabilité. Au fond, il s’efforçait, en encadrant ainsi Fouché, de neutraliser son influence malveillante et malfaisante qu’il se croyait obligé de subir jusqu’à sa première victoire. Retenu par le péril du dedans, attiré par le péril du dehors, il ne pouvait s’empêcher de regarder derrière lui en s’éloignant, et les précautions qu’il prenait étaient loin de le rassurer. Il laissait en partant une Chambre des représentants hostile, une Chambre des pairs timide et impuissante, un conseil de gouvernement dont faisait partie Fouché qu’il avait qualifié de traître et menacé du gibet sans oser le destituer, conseil sur les membres duquel il comptait assez peu pour répondre à Caulaincourt, alléguant pour le suivre à l’armée l’inutilité d’un ministre des affaires étrangères pendant la guerre : « Non, non, Caulaincourt, si je ne vous laissais pas