‹ Histoire de la RestaurationChapitre 23 sur 325 · NAPOLÉON A LAFFREV. — PREMIÈRE DÉFECTION · texte numérisé non relu

NAPOLÉON A LAFFREV. — PREMIÈRE DÉFECTION

occuper le pont par lequel était arrivée la première colonne impériale. Cambronne, dont les communications avec Napoléon se seraient trouvées coupées par l’occupation ou la rupture du pont, se porta en toute hâte sur le point menacé, s'y établit militairement et le garda toute la nuit. Alors le commandant Delessart, renonçant à l’espoir d’exécuter ses instructions, voulut préserver ses troupes de tout contact avec celles de Napoléon, et se replia jusqu’à Laffrev, petit village situé à deux lieues de la Mure et à six de Grenoble, et où il entra le 7 mars à cinq heures du matin.

Napoléon, averti par le général Cambronne, «était le même jour à neuf heures du matin au pont de Ponteau. Sa petite troupe était divisée en trois corps. Le colonel Midlet avait pris le commandement des trois compagnies de chasseurs formant la tête de colonne ; les lanciers polonais, commandés par le colonel Jerinanwski, prirent la droite à côté de la route. Les officiers sans troupe, commandés par le major Paeconi, prirent la gauche ; Napoléon, à cheval et vêtu de sa redingote grise comme sur les champs de bataille, marchait entouré des généraux Bertrand, Drouot, Cambronne et de quelques autres officiers, au milieu de l’avant-garde du colonel Mallet. Un s’avança dans cet ordre vers le village de Laffrev, à la sortie duquel la compagnie de voltigeurs du .5' de ligne était en bataille, à l’endroit où la route se resserre entre les lacs. Le moment était solennel. Les deux troupes étaient en vue avec les deux drapeaux. D’un côté, l’austère devoir, l'honneur militaire, la religion du serment ; de l’autre, les souvenirs avec leurs entraînements, la gloire avec son prisme, la grandeur malheureuse avec son prestige. Un profond silence régnait des deux parts dans les rangs. Napoléon, qui avait mis pied à terre, éleva la voix, et dit au colonel Mallet : « Colonel, faites mettre l’arme sous le bras gauche à vos chasseurs. » 11 y eut chez le colonel Mallet, vieux soldat de l’armée d’Égypte, un

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moment d'hésitation. « Sire, répondit-il, n’y a-t-il pas du danger à faire un pareil mouvement en présence d’une troupe dont on ignore les dispositions et dont la première décharge peut être si funeste? — Mallet, faites mettre l’arme sous le bras, » répéta l’Empereur, d’un ton de voix qui commandait l'obéissance. L’ordre fut exécuté. La petite troupe continua à marcher. Quand on fut à une portée de pistolet les uns des autres, on entendit le chef de bataillon du 5* de ligne commander: «Enjoué! » D’un geste, Napoléon arrêta les siens, qui tenaient toujours l’arme sous le bras. Les esprits étaient dans l’attente,Jes respirations entrecoupées, et de nombreux groupes de paysans, que la nouvelle de l’arrivée de l’Empereur avait fait accourir, contemplaient de loin cette scène, des deux côtés de la route, d’un regard curieux et inquiet, mais sans intervenir. Napoléon continua seul à s’avancer; Bertrand, Drouot, Cambronne ne le suivaient qu’à distance. Quand il eut marché quelques secondes encore, il s’arrêta à quelques pas à peu près du front de bataillon, porta la main à son chapeau, salua, et, d'une voix forte : « Eh bien ! comment se porte-t-on au oe régiment ? Soldats, voilà votre général; voilà votre Empereur ! que celui d’entre vous qui voudra le tuer fasse feu ! »

La grandeur de la scène, la hardiesse tranquille de l’action, la confiance qu’elle témoignait, les souvenirs du passé, le son de cette voix si connue , ce regard , ce geste produisirent un effet électrique, et un long cri de vive l’Empereur sortit des rangs. Les deux troupes se trouvèrent confondues à ce cri, répété bientôt dans le village par le reste du bataillon. C’était comme une ivresse. On fraternisait militairement. Le chef de bataillon restait seul triste , immobile , silencieux , comme un représentant austère de l’honneur militaire au milieu de l’égarement de l’enthousiasme. Napoléon lui fit signe d'approcher : « Qui vous a fait officier, lui dit-il? — Vous,

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