WATERLOO : LA BATAILLE COMMENCE SI B NOTRE GAUCHE
Sa Majesté désire que vous dirigiez vos mouvements sur Wavres, afin de vous rapprocher de nous, vous mettre eu rapport d’opérations, poussant devant, vous les corps de l’armée prussienne, qui ont pris cette direction et auraient, pu s’arrêter à Wavres, où vous devez arriver le plus tôt possible. Vous ferez suivre les colonnes ennemies qui ont pris sur votre droite par quelques corps légers , afin d’observer leurs mouvements. Lnstruisez-moi immédiatement de vos dispositions et de votre marche, ainsi que des nouvelles que vous avez sur les ennemis, et ne négligez pas de lier vos communications avec nous. L’Empereur désire avoir très-souvent de vos nouvelles. »
f.’est Napoléon qui l’a dit: « Toute bataille est une action dramatique qui a son commencement, son milieu et sa fin. » Un peu avant que le coup de l’Angelus ait retenti au clocher de Planchenois, le drame de Waterloo commence, et il commence par un incident '. A la droite de l'armée anglaise on voit une fumée blanche s’élever, et on entend peu de secondes après la détonation d’une bouche à feu ; c'est l’artillerie anglaise qui vient de saluer notre second corps d’armée. Le prince Jérôme Bonaparte répond à cette provocation en lançant sa première brigade dans le ravin qui le sépare du bois d’Hougoumont. Les Français sont accueillis par un feu meurtrier, parti du bois où l'ennemi est embusqué. La bataille commence ainsi, par suite d’une ardeur inopportune, avant l’heure et hors du point marqués par l’Empereur. La seconde brigade Jérôme est lancée au secours de la première. Toutes deux combattant avec un élan remarquable finissent par s'emparer du bois d’aunes, mais au prix d’une perte considérable. Peu apres, les Anglais, qui se sont défendus avec une grande énergie dans le jardin, sont refoulés pied à pied jusque dans la
l. Napnléou <lil dans un récit postérieur que celle al laque contre llougoumonl lui ordonné comme une diversion ; mais celle assertion est formellement contraire aux termes de l'ordre d'attaque cité plu* haut.
LES CENT-JOLRS.
cour de la ferme et dans les bâtiments, d’où ils repoussent toutes les attaques par un feu meurtrier. Vers une heure, des renforts considérables, deux compagnies de Coldstream, deux du troisième régiment des gardes arrivant au pas de course avec un bataillon du deuxième régiment de Nassau et un bataillon des chasseurs de Brunswick, reprennent l’offensive, et Unissent par rester maîtres du château et du jardin. Les renforts envoyés aux Français par la seconde division et amenés par le général Foy en personne n’ont pu changer la face du combat, qui continue avec fureur.
Cette attaque, prématurément tentée avant le signal attendu, et où le second corps, mal engagé brigade par brigade, a fait «les prodiges de Videur inutiles, prélude à l’attaque générale du centre qu’elle devait suivre : désordre de mauvais augure pour le reste de la bataille. La division de cavalerie légère Piré, qui s’étendait jusqu’à Braine-l’Aleud et maintenait sur ce point la division Chassé, placée là pour empêcher l’armée anglaise d’être tournée par sa droite, s’est rapprochée insensiblement de la chaussée de Nivelles, atin de protéger la gauche de la division Foy, menacée en flanc par les troupes anglaises d’Hougoumont : la division Chassé reste libre de ses mouvements. On a engagé trop à fond les troupes s’il s’agissait d’une simple escarmouche, on ne les a pas assez vigoureusement soutenues si l’on voulait enlever la position. L’absence de la batterie de douze de ce corps d’armée, envoyée au premier corps pour l’attaque générale, s’est fait sentir d’une manière fâcheuse. Notre infanterie, malgré ses efforts, est venue échouer contre les murs de la cour de la ferme et les bâtiments du château, que l’artillerie qui restait au deuxième corps n’a pu démolir a cette portée. La supériorité de l’artillerie anglaise qui bat l’aile gauche de Napoléon avec quarante pièces de canon auxquelles elle ne peut en opposer que vingt, a fait éprouver à ce corps des pertes cruelles.
WATERLOO : LES PHl’SSIENS SIGNALÉS A NOTRE DROITE. Ï37
Pendant que la fusillade et la canonnade continuent avec vivacité sur notre aile gauche, ou remarque dans les réserves de notre centre un mouvement que l’ordre de combat ne faisait point prévoir. La division de cavalerie Domon placée, on l’a vu, à la droite de la chaussée de Charleroi, derrière la division Alix, s’ébranle tout à coup à midi et demi sur un ordre de l’Empereur, et bientôt la division Subervic la suit. À une heure, le sixième corps, commandé par le général Lobau, se met également en marche. Toutes ces troupes vont se placer à l’extrême droite, cavalerie en tête, infanterie en queue, en faisant face aux défilés du bois de Paris 1 2 ; leur gauche, appuyée en potence sur la cavalerie Jacquinot et la division Durutte ; leur droite, sur le bois de Virères et le ruisseau le Lasne. C’est au moment où le maréchal Ney, qui jusque-là a fait faire à ses troupes les mouvements préliminaires de l’action, va recevoir le signal de la grande attaque, que ce mouvement s’effectue. Qu’étuit-il donc arrivé ? A midi, le maréchal Ney venait d’envoyer un aide de camp à Napoléon pour l’avertir qu’il était prêt et qu’il n’attendait plus que le signal. « Avant de le donner a, l’Empereur voulut jeter un dernier regard sur le champ de bataille, et il aperçut dans la direction de Saint- Lambert un nuage qui lui parut être des troupes. 11 dit .à sou major général : Maréchal, que voyez-vous sur Saint- Lambert ? — J’y crois voir S à 6,000 hommes; cesl ■probablement un détachement de Grouchy. Toutes les lunettes de l’état-major furent fixées sur ce point. Les uns soutenaient, comme il arrive en pareille occasion, qu’il n’y avait point de troupes, que c’étaient des arbres ; d’autres, que c’étaient des colonnes en position ; quelques-uns, que c’étaient des troupes
1. Dans d'autre* relations, on les appelle les bols de Lasne, à cause (lu ruisseau le Lasne, qui longe leur partie méridionale.
2. Nous transcrit ou* ici le récit de Napoléon, emprunté h ses dictées de Sainle- Hélène.
LES CKST-JOUH.S.
en marche. Dans cette incertitude, sans plus délibérer, il tit appeler le lieutenant général Domon et lui ordonna de se porter avec sa division de cavalerie légère et celle du général Suhervic pour éclairer sa droite, communiquer promptement avec les troupes qui arrivaient de Saint-Lambert, opérer la réunion si elles appartenaient au maréchal Grouchy, les contenir si elles étaient ennemies. Ces trois mille hommes de cavalerie n’eurent à faire qu’un à droite par quatre pour être hors des lignes de l’armée. Us se portèrent rapidement et sans confusion à trois mille toises et s’v rangèrent- en potence, en bataille, sur toute la droite de l’armée.
« Un quart d’heure après, un officier de chasseurs ramena un chasseur noir prussien qui venait d’être fait prisonnier par une colonne volante de 300 chasseurs, qui battait l'estrade entre Wavres et Planchenois. Ce hussard était porteur d’une lettre. Il était fort intelligent, et donna de vive voix tous les renseignements que l’on put désirer. La colonne qu’on apercevait à Saint-Lambert était l’avaut-garde du général Bulow, qui arrivait avec plus de 30,000 hommes; c’étaii le quatrième corps prussien, qui n’avait pas donné à Ligny. La lettre était effectivement l’annonce de l’arrivée de ce corps : ce général demandait au duc de Wellington des ordres ultérieurs.... Peu après, le général Domon envoya dire que quelques coureurs montés qui le précédaient avaient rencontré des patrouilles ennemies dans la direction de Saint-Lambert: que l’on pouvait tenir pour sûr que les troupes que l’on voyait étaient ennemies ; qu’il avait envoyé dans plusieurs direction:' des patrouilles d’élite pour communiquer avec le maréchal Grouchy. L’Empereur fit immédiatement ordonner au comte Lobau de traverser la chaussée de Charleroi par un changement de direction à droite par division, et de se porter dau?la direction de Saint-Lambert pour soutenir la cavalerie légère; de choisir une bonne position intermédiaire où il pût, avec
WATERLOO ! •’HKC.AI TIOAS PRESCIUTL» l>A« NAPOLÉON 539
dix mille hommes, en arrêter trente mille, si cela devenait nécessaire. »
Ainsi l’Empereur prenait ses mesures en prévoyant l’éventualité d’une attaque dirigée contre sa droite par les Prussiens. Si les Prussiens ne débouchaient pas sur sa droite, le corps du général Lobau devait concourir à l’attaque générale, en appuyant à l’extrême droite le mouvement du général d'Erlon. Après avoir pris ces dispositions, l’Empereur expédia à lirouchy une dépêche datée « du champ de bataille de Waterloo, le 18 juin, à une heure après-midi. » Elle était ainsi conçue :
« Vous avez écrit ce matin, à deux heures, à l’Empereur qiuvous marchiez sur Sart-lez-Walhain ; donc votre projet est de vous porter à Corbaix ou à Wuvre?. Ce dernier mouvement est conforme aux dispositions de Sa .Majesté qui vour, ont été communiquées. Cependant l’Empereur me charge de vous dire que vous dtNez toujours manœuvrer dans notre direction. C’est à vous à voir le point où nous sommes, pour vous régler en conséquence et pour lier nos communications, ainsi que pour être toujours en mesure de tomber sur les troupes ennemies qui chercheraient à inquiéter notre droite et de les cerner. En ce moment la bataille est engagée sur la ligne de Waterloo ; ainsi manœuvrez pour joindre notre droite.
P. S. Une lettre qui vient d’être interceptée porte que le général Hulow doit attaquer notre liane. Nous croyous apercevoir ce corps sur les hauteurs de Saint-Lambert 1 ; ainsi ne perdez pas un instant pour vous rapprocher de nous, nous joindre, et écraser Hulow, que vous prendrez en flagrant délit. »>
Le maréchal Ney allait donc opérer l’attaque du centre avec
I. Leu hauteurs de Saint -l.amberl ;i tue* lieu* el demie de notre
e&tKine droite.
LES CE.NT-JOlRS.
des forces inférieures à celles que l’Empereur destinait à cette action décisive. Dans le plan primitif, -deux divisions du premier corps, soutenues par les deux divisions du sixième, devaient marcher sur la Haie-Sainte sous les ordres du maréchal Ney, tandis que les deux autres divisions de Drouet d’Erlon s’ébranleraient pour s’emparer de la ferme de la Papelote et du hameau de la Haie, qui couvraient la gauche des Anglais. Les trois divisions de cavalerie des généraux Domon, Subervic et Jacquinot, devaient appuyer ces mouvements. L’Empereur enlevait donc, au moment de l’action, deux divisions d’infanterie et deux divisions de cavalerie à l’attaque principale. L’infanterie de la garde reçut, il est vrai, à une heure, l’ordre de quitter les hauteurs de Rossomme et de s’avancer des deux côtés de la chaussée de Charleroi pour se rapprocher de la première ligne ; mais elle ne devait la soutenir que de sa présence, l’Empereur étant résolu à ne pas l’engager dans cette première attaque. En outre, toutes ces dispositions avaient fait perdre une heure, pelle irréparable dans des circonstances où le temps qui restait à l’Empereur pour battre Wellington était mesuré par celui que mettrait Rlticher à arriver.
À une heure après-midi, une canonnade furieuse s’élevant sur le front du premier corps d’armée donne le signal. Dix batteries, dont trois de douze, vomissent la mort sur les Anglais par la bouche de quatre-vingts pièces de canon. Les quatre divisions placées sous les ordres du maréchal Ney sont formées en colonnes d’attaque par bataillons déployés et serrés en masse sur le premier bataillon de chaque division. Les colonnes sont à près de quatre cents mètres les unes des autres ; leur profondeur donne prise aux boulets, leur peu d’épaisseur nuit à leur solidité : manœuvre critiquée par les hommes de l’art et à laquelle ils ont attribué la perte de plusieurs batailles, entre autres celle de Talavera. Le maréchal Ney lance la divi-