‹ Histoire de la RestaurationChapitre 262 sur 325 · I.ES CENT-JOi nS · texte numérisé non relu

I.ES CENT-JOi nS

Il est uu peu plus de trois heures quand le second acte de la bataille commence. L’échec éprouvé au centre et à la droite, ces longues files de blessés, ces canons, qui, n’ayant qu’un simple approvisionnement, se retirent par la chaussée de Charleroi après avoir brûlé toutes leurs munitions, jettent de l’inquiétude dans la gauche de notre armée ; les soldats, suivant ce mouvement de l'œil à une distance d’un kilomètre, y voient les symptômes d’une retraite. Pour dissiper cette impression défavorable qui peut diminuer leur élan au moment de la seconde attaque , l’Empereur envoie des gendarmes d’élite annoncer à notre gauche l’armée de (Irouchy; ruse permise sur un champ de bataille pour soutenir le moral des troupes ébranlé, mais ruse dangereuse qu’on peut payer cher si à l’espérance donnée succède une cruelle déception.

Les quatre-vingt-dix chances de succès que s’attribuait le matin l’Empereur contre dix à peine de revers sont bien diminuées. Les têtes de colonne des Prussiens , après avoir mis six heures à faire deux lieues par les chemins presque impraticables qui traversent les défilés de la chapelle Saint- Lambert, ont dépassé cet obstacle. Bientôt ils seront en ligne. Bulow, dont le corps n’a pas été engagé à la bataille de Ligny, marche en tète avec ses 30,000 hommes ; le général Pirch le suit avec un corps de 20,000. Blücher en personne conduit cette armée de 50,000 hommes sur notre flanc droit; il s’est de bonne heure assuré par une reconnaissance faite en personne que l’Empereur n’a pas fait garder les défilés de Saint-Lambert1. Il a ordonné au général Zieten de se porter

I . Nous trouvons, dans les Dernier* jours lie la grande armte, la note suivante <|ue nos propres recherches viennent confirmer. • On a dit, mais nous n'en avons trouvé la preuve nulle part, que Napoléon avait ordonné au maréchal (irouchy de Taire occuper ces délités et ces gorges par une division de sept mille hommes de toutes armes Nous croyons plus encore que personne n'y avait songé, car la prévoyance n'élail pas à l'ordre du jour. • Nous discuterons plus loin celte question.

WATERLOO : 3 HEURES 4/2, NOUVELLE ATTAQUE. 547 avec un corps de 20,000 hommes vers la gauche des Anglais par le chemin d’Ohain pour leur prêter main-forte. G’est donc une armée de 70,000 hommes qui marche vers le champ de bataille de Waterloo. Un corps de 23,000 Prussiens1 est resté à W’avres avec le général Thielmann pour occuper Grouchy. Que Napoléon perde encore une heure, la chance passe à l’ennemi ; qu’il en perde deux , la bataille est perdue. Le temps qui lui reste pour brusquer la victoire est maintenant bien court. Il est d’autant plus urgent de se hâter que les munitions s’épuisent. Du champ de bataille même l’Empereur fait écrire au général Évain, directeur de l’artillerie au ministère de la guerre, une lettre datée de trois heures après midi , dans laquelle le maréchal Soult lui prescrit, « quelle que soit l’issue de la bataille qui se livre, de faire arriver jour et nuit des munitions, attendu que l’on est obligé de recommander de les ménager pour en avoir même jusqu’à la nuit2. » Il faut maintenant vaincre au pas de course, si l’on ne veut pas être vaincu.

A trois heures et demie, le canon recommence à tonner avec une nouvelle violence sur le front de notre centre et de notre droite, et nos colonnes d’attaque réorganisées s’élancent vers les positions ennemies. Mais le maréchal Ney a remarqué l’intervalle trop considérable qui sépare le premier corps du deuxième qui, dans la chaleur de l’action, s’est groupé tout entier autour du château d’Hougoumout qu’il continue à attaquer avec la même ténacité sans plus de succès.. Le maréchal

t. « Le» 2‘ et 4* corps prussiens marchèrent par Saint-Lambert , où ils devaient prendre une position couverte par la forêt de Frichemont, afin de prendre l'ennemi sur le» derrières quand le moment paraîtrait favorable. Le l,r corps devait agir par Oliain. Le 3” corps devait suivre lentement pour porter secours où il serait besoin. » (Rapport de RlUclicr sur la bataille de Waterloo.)

2. L’Empereur, pour surprendre l'armée anglo-prussienne, était entré en campagne avec un simple approvislomiemcnldc munitions d'artillerie ctd infanterie. I,e second était à Avetnes, le troisième à La F ère.

I,ES CENT-JOl'HS.

envoie son aide de camp, le colonel lleymès, demander «à l'Empereur de l’infanterie pour relier les deux corps : « Où voulezvous que j’en prenne? voulez-vous que j’en fasse? » répond brusquement l’Empereur. Au moment où l’Empereur répondait ainsi, il avait autour de lui toute l’infanterie de la garde qui n’avait pas tiré un coup de fusil de la journée, mais il la réservait avec cette avarice du joueur qui ne consent qu’à la dernière extrémité à risquer son dernier enjeu. Pourtant les circonstances étaient décisives, et le délai pendant lequel on pouvait vaincre encore s’écoulait de moment en moment. Malgré la brusquerie de sa réponse, l’Empereur avait senti la justesse de l’observation du maréchal Ney : il y avait dans l’ordre de bataille une lacune qu’il fallait combler. Le sixième corps employé ailleurs manquait sur ce point. Ne voulant pas faire donner sa garde, Napoléon prescrivit au général Milhaud d’envoyer une brigade de ses cuirassiers au maréchal Ney.

11 se produisit dans ce moment un fait imprévu dont il faut indiquer les principales causes et les conséquences fâcheuses. Il était d’usage dans les batailles que la garde impériale eût pour commandant en chef un maréchal qui transmettait à chaque commandant de corps les ordres de l’Empereur. Grâce à cet usage, jamais la garde ne faisait un mouvement sans la volonté expresse de Napoléon verbalement exprimée. Le maréchal Mortier, chargé de ce commandement au commencement de la campagne, avait déclaré le la juin à Beaumont, quand les hostilités commençaient, que sa santé ne lui permettait pas de suivre l’Empereur, et il n’avait pas été remplacé '. C’était une faute, surtout dans un moment où les troupes enivrées du rùle qu’elles venaient de jouer à l’intérieur, et pleines d’ailleurs de défiance pour la plupart de leurs chefs, avaient plus d'initiative que de discipline. Il faut ajouter que cette troupe

i . t.’eal l'explication que donne Napoléon lui-même dans 1*' Mémorial*

WATERLOO-: LA CAVALEIUK CHAIIOK SANS OIIDRE.

d’élite, assistant depuis le matin à la bataille sans y prendre part, était impatiente de se précipiter dans l’action. Lors donc que la brigade de cuirassiers envoyée par l’Empereur au maréchal Ney eut défilé au trot, le corps entier des cuirassiers la suivit, et les chasseurs et les lanciers de la garde placés en seconde ligne prirent la même direction. Prompt comme la pensée, ce mouvement fut exécuté avant de pouvoir être arrêté ou prévenu. C’était toute la réserve de la cavalerie de la garde, 8,000 hommes d’élite qui s’ébranlant à la fois sans ordres passèrent entre le premier et le deuxième corps pour se précipiter sur l’ennemi. L’Empereur mécontent s’écria vainement : « C’est trop tôt '! » Le duc de Wellington, près de cet arbre planté à droite de la route de Charlcroi qui a conservé sur les cartes le nom d’arbre de Wellington, observait le champ de bataille; il vit cette avalanche se diriger vers ses lignes; il n’eut que le temps de former son infanterie en carrés, et prescrivit aux canonniers, suivant le système en usage dans l’armce anglaise, de dételer leurs pièces et de se réfugier avec leurs chevaux dans les carrés d’infanterie. Ces 8,000 cavaliers d’élite, descendant au grand trot de leurs chevaux les pentes du ravin et remontant la pente opposée sur la gauche de la chaussée, chargèrent l’armée anglaise dans ses lignes. Ceux qui virent les terribles magnificences de ce spectacle ne l’oublièrent jamais. Le duc de Wellington, le meilleur des témoins et le moins suspect de partialité favorable puisqu’il était un ennemi, disait peu de temps après la bataille devant un cercle d’officiers : « La meilleure cavalerie de l’Europe, c’est la plus mal

I. Dans un écrit récemment publié Bur la bataille de Waterloo (par le colonel C.barras) on essaye d’établir que celte cavalerie ne partit qu’en vertu d'un ordre de l'Empereur, et l'on allègue la réclamation du général Uuyot qui aflirme avoir reçu eet ordre. Cette version est peu vraisemblable. Comment croire que l’Empereur, qui réservail avec tant de sollicitude pour la fin de la journée toule l'infanterie de la garde, ait lancé entre trois et quatre heures toule sa réserve de cavalerie ?

les cent-jours.

montée, c’est la cavalerie française. Depuis que j'ai fait l’épreuve à Waterloo de son audace et de sa persévérance, je n’en connais aucune capable de la surpasser '. »

Alors commença une lutte inouïe dans les fastes militaires : le duel d’un corps de cavalerie avec toute une armée, infanterie, artillerie, aidée par une cavalerie égale en nombre aux assaillants. Cette lutte furieuse sc prolongea avec des alternatives de succès et de revers pendant près de trois heures, en épuisant les deux armées sans pouvoir déterminer le dénomment. Treize fois l’indomptable Nev, le sabre à la main, ramena cette héroïque cavalerie sur les carrés ennemis. Quand deux armées également braves, c’est le général Wagner qui l’a dit, en viennent aux mains, il ne peut guère y avoir d’autres résultats qu’une grande perte de part et d’autre, à moins qu’une des deux parties n’ait une supériorité marquée ou ne la prenne par quelque incident qui fasse pencher la balance de son côté. Tantôt cette redoutable cavalerie, se précipitant sur les lignes ennemies, envahissait le plateau, mettait en désordre des corps d’infanterie, en rompait quelques-uns, s’emparait des pièces de canon, mais sans pouvoir les emmener, faute de traits, et sans pouvoir les renverser. Tantôt elle était ramenée en arrière par le feu des batteries qu’çlle n’avait pu atteindre, et par les feux roulants des carrés anglais qui , faisant face de tous côtés, lui opposaient la solidité à toute épreuve de leurs bataillons, et à son tour elle était chargée par la cavalerie anglaise non moins intrépide et non moins acharnée. Des deux côtés, il y avait de l’héroïsme, dô la gloire, du sang versé à flots, mais le succès ne se déclarait pour personne. On tuait , on mourait, on n’avançait pas. L’infanterie de Nev, épuisée par

1. «Le duo de Wellington m'a assuré lui-méme au congrès de Vérone , qu'il n'avatl jamais rien vu do plus admiral>lo à la guerre que les di\ ou douze chargea réitérée# des cuirassiers français sur les troupes de foutes armes. • (Préri* hittorique et militaire, par le général Jomini.)

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