I.ES CENT-JOi nS
rants de la bataille de Waterloo. Sur une étendue d'un quart de lieue, le sol en était jonché; Français, Anglais, Écossais, Hollandais, Brunswikois, Hanovriens, belges, ennemis acharnés la veille, étaient couchés dans la paix suprême de la mort. Il y avait là trois à quatre mille cadavres dépouillés par les avides paysans des environs, et que l'orage de la nuit précédente, tombant par torrents dans une terre noirâtre, avait revêtus d’une couche de bouc. Ils étaient hideux à voir sous ce sombre linceul, et la clarté douteuse de la lune qui éclairait à demi de ses reflets blafards cette scène lugubre ajoutait à l’horreur du tableau.
Au sortir des Quatre-Bras les restes de l’armée continuèrent avec la même confusion à se diriger vers la Sambre. On marchait par groupes un peu à l’aventure , les uns inclinant vers Marchiennes-au-I’ont, les autres vers Châtelet, le gros de l’armée vers Charleroi. Ceux qui s’orientaient vers Châtelet cheminaient avec grand’peine dans la plaine de Fleurus déjà infestée par la cavalerie prussienne, et tandis qu’un grand nombre suivaient la chaussée de Charleroi, les autres prenaient par la droite de Gosselies. Ce fut là que s’arrêta la poursuite, qui s’était prolongée de la Belle-Alliance à Gosselies, sur un espace de plus de cinq lieues. La cavalerie, conduite par le prince Guillaume de Prusse, craignit de se compromettre en poussant plus avant. Mais le désordre de l’armée ne cessa point avec cette poursuite qui avait duré jusqu’au point du jour. Quand , le 19 juin à six heures du matin, la garde fit son entrée à Charleroi, cette ville était dans une épouvantable confusion. Il n’y avait qu’un seul pont sur la Sambre, et, quoique dès le matin à deux heures les dépêches de l’Empereur fussent arrivées, portant l’ordre de faire repasser la Sambre aux équipages , aux parcs et aux voitures de vivres qui se trouvaient dans cette ville , aucune précaution n’avait été prise pour assurer le passage de l’armée. Les causes perdues sont toujours mal servies. Les scènes qui
WATERLOO : l’e.MPEREL'R A PHILIPPEVILLE. 573
avaient marqué l’arrivée des troupes au pont de Genappe. se renouvelèrent là , mais sur une plus grande échelle et d’une manière plus désastreuse. Il y eut un effroyable encombrement aux abords du pont et dans la grande rue de la ville. Les troupes, démoralisées par leur défaite et par ces longues heures de souffrances et de fatigues pendant une retraite devenue une fuite , avaient perdu le sentiment de la discipline. Les soldats, qui mouraient de faim et de soif, défoncèrent à coups de fusil les tonnes d’eau-de-vie et de vin qu’ils trouvèrent dans les chariots ; les fourgons remplis de pains furent renversés dans la rue. Chacun en passant enfilait quelques pains dans sa baïonnette, et consommant ce qu’il pouvait gaspillait le reste. Le vin et l’eau-de-vie coulaient en ruisseaux sur le pavé. C’étaient les dernières scènes d’un naufrage au moment où sombre le navire ; terrible naufrage en effet que celui de Waterloo ! Le commandement et l’obéissance avaient péri, le trésor de l’armée allait tomber dans les mains de l’ennemi, on se partagea l’or qu’il contenait. Les habitants de Charleroi, qui, quelques jours auparavant, avaient vu cette superbe armée brillante de courage et de discipline traverser leurs murs en emportant avec elle l’espérance de la victoire, assistaient avec stupeur à ces déplorables scènes, et comprenaient confusément qu’ils allaient avoir à recevoir de nouveaux vainqueurs et que tout était fini pour Napoléon.
L’Empereur n’avait fait que traverser Charleroi. 11 se rendit de là à Philippeville où il ne resta que deux heures pour donner quelques ordres, et pour dicter la lettre qui annonçait à Joseph Bonaparte le désastre de Waterloo. 11 allait partir dans une chaise de poste à demi brisée lorsque les voitures du maréchal Soult entrèrent dans la place. On s’en empara pour l’Empereur et sa suite. L’Empereur entra dans la première avec le maréchal Bertrand. Dans la seconde, le duc de Bassano prit place avec les généraux Drouot, Dejean, M. Fleury do
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Chaboulon et M. de Cauny, premier écuyer. L’autre contenait MM. de Flahaut, Labédoyère, Corbineau. ARocroi on s’arrêta pour prendre quelque nourriture. Dans cet entourage intime de l’Empereur, il n’y avait que des visages mornes, et l’on échangeait les plus tristes prévisions. Tous regardaient la cause île l’Empereur comme perdue ; plusieurs craignaient pour leur tête A Mariembourg l’Empereur s’était séparé de l’escorte qui suivait les voitures et lui avait donné rendez-vous à Laon.
C’était le rendez-vous général fixé à l’armée. Le premier et le deuxième corps d’infanterie des Prussiens suivaient de près leur cavalerie qui, après quelques heures de repos, avait repris la poursuite, et le quatrième corps marchait par une autre route vers nos frontières. Dans l’état de désorganisation où se trouvait l’armée française pressée par uu ennemi actif et enivré de sa dernière victoire, et après les pertes immenses en matériel que nous avions faites à Genappe et à Charleroi , on ne pouvait en effet raisonnablement espérer de rallier l’armée avant d’arriver à la forte position militaire de Laon.
Le 20 juin dans la matinée , les habitants de cette ville qui s’étaient endormis la veille bercés encore par l’espoir d’un grand triomphe que semblait annoncer la nouvelle d’un premier succès, s’étonnèrent de découvrir un mouvement extraordinaire sur la chaussée de Chambly; c’est le premier village situé sur la route de Laon à Avesnes, à quatre kilomètres environ de la première de ces deux villes. C’était comme un chaos vivant qui marchait. Plus il approchait, plus l’anxiété redoublait. Enfin, la distance diminuant de moment en moment, on reconnut distinctement une multitude confuse de militaires de toutes les armes qui arrivaient dans le plus grand désordre, cavaliers démontés, fantassins sans armes, blessés se traînant
I. Les Cent-Jours, par Henry de üliakoulon, tome II, page 19t.