‹ Histoire de la RestaurationChapitre 278 sur 325 · WATERLOO : L’EMPEREUR A LAON · texte numérisé non relu

WATERLOO : L’EMPEREUR A LAON

avec peine, voitures à moitié brisées. Tous épuisés de fatigues, mourant de faim, couverts d’habits déchirés, souillés de sang ou de houe, officiers, soldats marchaient mornes et tristes, la rage dans le coeur, le désespoir sur le front, sans échanger un mot ni un regard. C’est à grand’pcine que les habitants de Laon, qui en reconnaissant les uniformes des militaires français s’étaient précipités à leur rencontre, obtinrent d’eux quelques rares et brèves paroles qui revenaient à ceci : « Tout est perdu ! l’armée a été détruite avant-hier auprès de Bruxelles1! »

C’était le premier flot du naufrage de Waterloo qui, se hâtant ‘ comme s’il était poursuivi , avait franchi en trente heures une distance de cent quarante-huit kilomètres et apportait à Laon par sa présence même la nouvelle du désastre. Dans la journée ce mouvement continua. La route était couverte tantôt d’une masse confuse, tantôt de longues traînées d’hommes. Vers quatre heures de l’après-midi, l’Empereur lui-même arriva. Il suivait l’avant-garde des fuyards au lieu de la précéder, parce que, venu par Charleroi, Philippevillc, Rocroi, Aubenton et Montcornet, il avait eu cent quatre-vingt-douze kilomètres à

1 . Nous empruntons la plupart de ces détails à une Histoire de Laon publiée en 1822 par M. Devismes. Nous atons contrôlé le récit de M. Devismes en consultant les souvenirs des rares demeurants de cette époque qui habitaient Laon en ISIS. M. le lieutenant-colonel Prieur, oflicier distingué qui réside luimême dans cette ville, a bien voulu se charger de cette enquête olllcieuse, et nous transcrivons les lignes suivantes d'après lu note qu'il nous a remise : « l)ix témoins oculaires, presque tous septuagénaires, m'ont serti à contrôler les renseignements donnés par XI. Devismes, qui, membre de la chambre des Cent-Jours, n'était pas à Laon au 20 juin 1 8 I S , mais qui a écrit en 1822 sur les notes et les renseignements fournis par des témoins oculaires lorsque le souvenir de ces événements était dans toute sa fraîcheur. Cinq de nos dix témoins sont descendus au faubourg de Vaux, ils ont vu Napoléon dans la cour de la poste aux chevaux. Tous les dix aillrment que les débris de l'armée sunt arrivés, surtout le premier jour, dans le plus grand désordre. C'était un pêle-mêle de toutes tes armes. Quant au moment où apparut celte débandade , les uns disent que ce fut de cinq à six heures du matin, tous avant midi. Ils afllrment tous que l’Empereur est arrivé le même jour que les premiers débris, mais dans l'après-midi. •

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parcourir, et avait fait en outre des haltes fréquentes et assez longues. L'Empereur mit pied à terre devant la maison de poste, dans le faubourg de Vaux qui s’étend au pied de la montagne où s’élève la ville de Laon. Les habitants disaient aux soldats qui continuaient à affluer que l’Empereur était là; mais ce nom même avait perdu sou prestige , et ils continuaient à marcher silencieux et comme ensevelis dans leur désespoir sans détourner la tète. Quant à l’Empereur, aussi morne que son armée, aussi abattu que sa fortune, les mains derrière le dos , il se promenait de long en large dans la cour ouverte de la ferme qui suivait l’hôtel des postes. Un cercle d’habitants s’était formé devant la poste et le considérait avec un étonne- * ment muet. Y eut-il, comme quelques écrivains l’ont raconté ', une délibération ouverte entre l’Empereur et quelques personnes de sa suite, le duc de Bassano, Bertrand, Drouot, Labédoyère, Fleury de Chaboulon, sur la question de savoir s’il resterait à Laon pour rallier son armée ou s’il partirait pour Paris? L’Empereur était-il du premier avis?On peuteu douter, malgré le témoignage suspect de M. Fleury de Chaboulon. Les habitants de Laon contemporains de cette époque, ne se souviennent pas d’avoir vu arriver, le 20 juin, ce corps d’année de 3,000 hommes ralliés par le maréchal Soult et par Joseph Bonaparte, et dont la présence aurait, dit-on, fait incliner l’Empereur vers l’idée d'un séjour à Laon pendant lequel il aurait rallié les débris de son armée. Ce qu’il y a de certain c’est que, dans la soirée même du 20 juin, Napoléon partit pour Paris,

I . M. Fleury de Chaboulon. On trouve, il est vrai, la reproduction des mêmes assertions dans V Histoire île Laon, par M. Devismes; mais ce dernier, qui, membre de la Chambre des Cent-Jours, était à Paris à cette époque, n’a Tait que transcrire le passage de l’ouvrago de M. Fleury de Chaboulon , intitulé Les Cent-Jouis , ouvrage qui parut à Londres en 1820 . deux ans avant le livre de M. Devismes. Un peut s'en convaincre en comparant le récit de M. Devismes avec le récit du secrétaire de Napoléon, tome II, page I8'J. (Londres, 1820. Exemplaire de la bibliothèque de la rue liichelicu.)

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