NAPOLEON A GRENOBLE
thousiasme devenaient des cris de fureur, et l’on ne peut dire ce qui serait advenu si le colonel du 5' de ligne, qui avait, dit-on, donné sa parole au général Marchand de lui laisser le temps de s’éloigner, n’avait livré les clefs des portes en apprenant que les habitants du faubourg s’avançaient avec des poutres pour les enfoncer. Quand les portes s’ouvrirent, trois mille soldats et quelques milliers de paysans entourant l’Empereur se pressèrent sur le pont-levis, au risque de l’étouffer pour entrer avec lui ; cinq mille soldats et la plus grande partie de la population de la ville se précipitèrent vers le même point au-devant de Napoléon. Des flambeaux et des torches allumées éclairaient à demi cette scène de délire. Ce fut avec peine que les soldats de l’ile d’Elbe qui entouraient l’Empereur, le prenant dans leurs bras, se frayèrent un passage à travers cette multitude et le portèrent au milieu des vivat à l’hôtel Labarre, où il devait passer la nuit.
Napoléon, arrivé à Grenoble et maître de cette ville dans laquelle il trouvait une base d’opérations, des munitions, de l’artillerie, des vivres, une petite armée, avait traversé la phase la plus critique de son expédition. C’était du littoral de la Méditerranée jusqu’à Grenoble qu’étaient les grands périls et les grands obstacles, car c’était sur ce- parcours qu’avec de faibles moyens il pouvait être accablé sous le poids de forces supérieures et d’une levée en masse des populations méridionales. Là aussi se trouvaient l’inconnu, le doute ; c’était sur cette ligne qu’il devait pour la première fois essayer sur l’armée son ancien ascendant. Au delà de Grenoble, son aventure devenait une entreprise dans laquelle il marchait avec des moyens puissants, la confiance d’un premier succès, et des chances de plus en plus favorables ; d’après une loi qui est v raie au moral comme au physique, chaque régiment qui se ralliait à lui rendait l’attraction plus puissante et plus irrésistible, et la résistance plus difficile pour le gouvernement royal. Or, jus-
54 RETOUR DE L’iLE D'ELBE,
qu’à Grenoble, le gouvernement n’avait pu donner aucun ordre à cause de l’insuffisance de l’organisation du service télégraphique, qui était telle à cette époque qu’il fallut envoyer par un courrier la nouvelle du débarquement de Napoléon de Marseille à Lyon ' pour que le télégraphe de Lyon la transmit à Paris.
Pans tout le parcours de Cannes à Grenoble, c’est-à-dire sur la ligne où ses moyens étaient plus faibles, ses chances plus douteuses et ses périls plus grands, il n’avait donc eu affaire qu’à des administrateurs et à des chefs militaires surpris et livrés à leurs propres inspirations et à leur initiative individuelle, car ils n’avaient pu recevoir aucun ordre du gouvernement. Quand le gouvernement averti put agir, Napoléon avait traversé la phase la plus difficile de son entreprise et il ne pensait pas lui-méme qu’on pût désormais lui résister, car il dit à ses officiers en se félicitant de son entrée à Grenoble : « Tout est décidé, nous sommes sûrs maintenant d’aller à Paris. »
Le lendemain, 8 mars, il commença à faire acte de souveraineté. Les députations civiles et militaires vinrent le haranguer. 11 ordonna, par différents décrets, d’intituler en son nom les actes publics et les arrêts de la justice, et prescrivit l’organisation des gardes nationales des Hautes et Basses- Alpes, de l’Isère, de la DrAme et du Mont-Blanc. On aurait eu tort cependant de croire que c’était le premier Empire qui recommençait. Les idées avaient éprouvé des modifications profondes, et dans l’adresse que le maire de Grenoble remit à Napoléon, on retrouvait, au milieu de flatteries déclamatoires, l'empreinte de ces idées nouvelles, déjà visibles dans le rap-
t. I.a nouvelle partit (le Marseille dans la nuit du 3 au 4 mars; elle ne fut expédiée de Lyon que le V mars par le télégraphe, et elle ne Tut connue à Paris que le
mars. C.e uc fut donc qu'à Lyon que le gouvernement commença à tenter de résister.