‹ Histoire de la RestaurationChapitre 291 sur 325 · LUCIEN PROPOSE DE DISSOUDRE LA CHAMBRE · texte numérisé non relu

LUCIEN PROPOSE DE DISSOUDRE LA CHAMBRE

parce que depuis longtemps éloigné de la scène des affaires, il lui en coûtait d’en descendre au moment où il venait d’y remonter, et que son ambition personnelle croyait entrevoir, à cause de ses relations avec l’ancien parti républicain, la possibilité d’une régence de famille dont il eût été le titulaire, aurait voulu quelque chose de plus. S’animant au souvenir du t8 brumaire dans lequel il avait joué le rûle décisif, il pressait l’Empereur de lancer contre la Chambre des représentants un décret de dissolution. Ce n’était pas un coup d’Etat, c’était une mesure constitutionnelle, disait-il. L’Empereur objecta tristement que la Chambre résisterait : il faudrait donc recourir h la force ; or, où trouver la force, puisqu’on n’avait pas de soldats à Paris? Il valait donc mieux attendre. Lucien répondit qu’en attendant, on verrait arriver la déchéance. Tous deux avaient raison; car il y a des situations sans issue ou l’on choisit mal, quelque chemin que l’on choisisse. Au fond, l’Empereur aimait mieux céder sans combat que de combattre sans espérance, et le vaincu encore glorieux de Waterloo ne voulait pas sortir vaincu d’un combat sans gloire contre la Chambre des représentants. 11 voyait clairement d’ailleurs à quelles conditions ce combat pouvait être livré, et ces conditions, il ne les acceptait pas. « J’ai été un conquérant, dit-il au duc de Yicence, je puis l’être encore; j’ai joué ce dé à Waterloo; je ne veux pas me rapetisser à être un tyran. » Lucien et Régnault se rendirent à la Chambre des représentants pour lire le message impérial. Ce document était ainsi conçu : « L’Empereur est arrivé ce matin à onze heures. 11 a convoqué le conseil des ministres et a annoncé que l’armée, après une victoire signalée dans les plaines de Fleurus, où l’élite de l’armée prussienne a été écrasée, a livré une grande bataille deux jours après, à quatre lieues de Bruxelles. L’armée anglaise a été battue toute la journée et obligée de céder son champ de bataille. Six drapeaux ont été enlevés sur

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eux, et la journée était décidée, lorsque, la nuit, des malveillants ont répandu l’alarme et occasionné un désordre que la présence de S. M. n’a pu rétablir à cause de la nuit; la suite a été des désastres qu’on n’a pu arrêter. L’armée se rallie sous les murs d’Anvers et de Philippeville. S. M. a passé par Laon ; elle y a donné des ordres pour que la levée en masse des gardes nationales des départements arrêtât les fuyards ; elle est venue à Paris pour conférer avec ses ministres sur les moyens de rétablir le matériel de l’armée. L’intention de S. )L est aussi de se concerter avec les Chambres sur les mesures légiï-lalives qu’exigent les circonstances. S. M. s’occupe en ce moment des propositions à présenter aux Chambres. »

Message incomplet et inexact, tardif, insuffisant, timide. Timide, il ne répondait rien au message agressif de la Chambre qui frappait l’Empereur d’une déchéance morale; tardif, il apprenait au pouvoir législatif ce que tout le monde savait, la victoire de Ligny, suivie du désastre de Waterloo, et il arrivait lorsque ce pouvoir, instruit par la rumeur publique, avait déjà pris la plus grave des initiatives ; incomplet et inexact, il restait en deçà et en dehors de la vérité relativement à l’étendue et à la cause de ce désastre qu'il attribuait à une panique provoquée par la malveillance, mensonge stérile qui irritait tout le monde et ne trompait personne, car les détails de la bataille de Waterloo commençaient à circuler de bouche en bouche ; insuffisant enfin, tandis que la Chambre se déclarait en permanence, déniait à qui que ce fût le droit de la dissoudre, proclamait la patrie eu danger et s’arrogeait la dictature, l’Empereur se contentait de répondre que l’armée se ralliait, qu’il avait donné des ordres pour arrêter les fuyards, qu’il était venu pour se concerter avec les ministres et avec les Chambres, et qu’il s’occupait en ce moment des mesures de salut public exigées par les circonstances, mesures déjà prises par la Chambre sans le concoure de l’Empereur.

CHAMBRE DES REPRESENTANTS : SÉANCE DU 21 Jl IN. 601

Quand on compare la faiblesse, l’indécision, le vague du langage impérial à la précision, à la netteté, à la vigueur du langage parlementaire, on prévoit facilement de quel côté se trouvera la victoire. La Chambre attaquait un gouvernement qui ne se défendait plus, et Napoléon, jugeant lui-même sa situation comme tout le monde la jugeait, laissait tomber ses dernières cartes sur la table, plutôt qu’il ne les jouait, avec le découragement d’un homme convaincu que si la partie n’est pas encore finie, elle est irrévocablement perdue. Le sentiment de l’inévitable cours des choses qui donnait à ses adversaires la hardiesse de l'offensive lui ôtait toute force de résistance.

11 était six heures de l’après-midi quand, le 21 juin 181 a, les messagers de l’Empereur entrèrent dans la salle des députés. A peine Lucien, qui avait demandé que la Chambre se formât en comité secret, avait-il terminé la lecture du message, qu’un violent tumulte éclata. Les interpellations adressées aux ministres se croisaient, lorsqu’une voix, celle de M. Henri Lacoste, dominant le bruit, s’écria : « Le voile est donc déchiré, nos malheurs sont connus ! Quelque affreux que soient nos désastres, peut-être ne nous les a-t-on point encore entièrement révélés. Le moment n’est pas venu de demander compte au chef de l’État du sang de nos braves et de la perte de l’honneur national.... Mais je lui demanderai, au nom du salut public, de nous apprendre le moyen de fermer l'abîme entr’ouvert sous nos pas. Vous nous parlez de paix, ministres de Napoléon, mais quel nouveau moyeu de communication avezvous en votre pouvoir ? Vous le savez comme nous, c’est à Napoléon seul que l’Europe a déclaré la guerre. Séparerezvous désormais la nation de Napoléon ? Pour moi, je le déclare, je ne vois qu’un homme entre la paix et nous; qu’il parte, et la patrie sera sauvée. »

Lucien, précédé du souvenir du 18 brumaire qui faisait de lui un ambassadeur désagréable à l’Assemblée, remonta vive-

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ment à la tribune, et, proütant de cette attaque personnelle* contre l’Empereur, il demanda, avec une passion éloquente, comment une telle pensée pouvait se produire dans une assemblée française lorsque l’ennemi foulait déjà le sol sacré de la patrie. Il invoqua les institutions acceptées, les serments donnés et reçus, l’honneur national engagé dans la lutte, droits sacrés intimement liés à la cause de Napoléon, et qu’on trahissait en prétendant isoler la nation de son défenseur. « Ne donnons point, s’écria-t-il, dans le piège que les étrangers tendent à notre crédulité, leur but est de nous désunir pour nous vaincre. » S’animant à ses propres accents, il continua, sans prendre garde que son langage devenait amer, en disant qu’on avuit de tout temps accusé la nation de manquer de persévérance, et que le moment était venu pour elle de réfuter ou de justifier ce reproche ; si elle n’imitait pas la conduite de l’Espagne, de la Russie et de l’Allemagne envers leurs souverains, l’histoire la mettrait au-dessous des Espagnols, des Allemands et des Russes '.

Ces paroles imprudentes vibraient encore, lorsqu’on vit se lever M. de Lu Fayette avec ce grand air aristocratique qui ne le quitta jamais dans les rangs populaires et cette froide et impassible dignité que son caractère communiquait à sa parole. Seulement son accent était plus pénétrant et plus animé qu’à l’ordinaire. Il parla de son banc, comme un homme qui a moins un discours à prononcer qu’un acte à faire : « C’est une assertion calomnieuse que celle qu’on vient de proférer à cette tribune, dit-il. De quel droit le préopinant ose-t-il accuser la nation d’avoir été légère, d’avoir manqué de persévérance envers l’empereur Napoléon ? Elle l’a suivi dans les sables de l'Égypte

I . Nous complétons et modifions le récit de M . de Chatioulon , et celui do M. Villcmain, per le récit du général l a Fayette qui, témoin de cette scène dans laquelle II fui acteur, et acteur principal . à ici une autorité toute particulière. (Voir les cinquante dernières pages dn tome V de ses Mémoire*.)

NOMINATION d’un K COMMISSION DE GOUVERNEMENT.

comme dans les déserts de la Russie, sur cinquante champs de bataille, dans ses succès comme dans ses revers, et c’est pour l’avoir suivi que nous avons à regretter le sang de trois millions de Français *. »

Les acclamations de la Chambre saluèrent ces paroles, tombant comme de cruelles représailles sur l’Empereur, bientôt, elles furent connues et commentées au dehors. Lucien ne répliqua pas ; le coup décisif était porté. Les auxiliaires ne manquèrent pas à La Fayette. On vit, peu de temps après, paraître à la tribune Manuel, jeune avocat du barreau d’Aix, qui, débutant dans les assemblées politiques avec l’éclat de sa parole méridionale, puisait son autorité dans ses intelligences connues avec Fouché, assis impassible au banc des ministres et témoin delà ruine de l’Empereur, machinée par lui, accomplie par d’autres mains. Manuel insista sur la nécessité de ne pas confondre la cause de la patrie avec celle d’un homme. Ce fut aussi le thème d’un autre avocat, celui-ci venu du barreau de Paris, avec les répugnances de la toge contre les armes, une éloquence moins brillante mais plus vigoureuse que celle de Manuel : M. Dupin l'aîné, dont le bon sens impitoyable et l’esprit peu enthousiaste sacritiaient facilement à l’intérêt de la paix une cause perdue, demanda qu’il ne fût plus question que de préserver Paris, la France, l’ordre légal des dangers dont ils étaient menacés. M. Jay, autre député, notoirement inspiré par le duc d’Otrante, signala sans détour l’abdication de l’Empereur comme un acte indispensable au salut public.

Tous les mots nécessaires avaient été dits. Il ne restait plus qu’à entrer dans l’action. Un jeune avocat, envoyé par le département de la Drôme, M. Béranger, appelé plus tard à devenir un jurisconsulte célèbre, ouvrit l’avis de nommer une

I . Nous reproduisons textuellement ces paroles d'après les IHdmoirrs du général l.a Fayette. M. Yillemain les a embellies avec «on talent ordinaire.

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commission chargée d’aviser aux mesures de salut public. Lucien et les commissaires de l’Empereur s’étant retirés, la Chambre adopta cette proposition et choisit, en séance publique, pour en faire partie, son président et ses vice-présidents, MM. Lanjuinais, le général Grenier, La Fayette, Flaugergues et Dupont de l’Eure. Cette commission devait s’adjoindre des membres désignés par la Chambre des pairs. Conséquente avec elle-même, la Chambre, qui attirait à elle tous les pouvoirs, prenait dans son sein un pouvoir exécutif.

Au sortir de la Chambre des représentants , Lucien et les ministres se rendirent dans la Chambre des pairs. Là ils avaient à redouter moins d’hostilité, mais ils avaient peu à espérer de la faible sse politique d’un corps sans racine dans le pays. La Chambre des pairs émanant de l’Empereur n’avait, en effet, de force ni pour lui ni contre la Chambre des représentants. Elle n’avait qu’un moyen de ne point être entraînée dans la déchéance de son auteur, c’était de suivre contre lui l’initiative qu'elle n’aurait point prise. C’est ce qu’elle fit après quelques protestations timides dictées à des amis personnels de l’Empereur par la bienséance plutôt que par l’espoir de réussir. Sur la proposition de M. Boissy d’Anglas, elle vota la reproduction du message de la Chambre des représentants, avec quelques modifications, dernières concessions faites au respect, mais qui n’affaiblissaient en rien le caractère agressif de cet acte. Le général de Valence et M. de Montesquiou furent les seuls à présenter des objections impuissantes. M. de Pontécoulant, venu de la Convention où il avait appris l’art de parler à propos et de conclure dans les circonstances difficiles, développa avec une assez grande habileté de langage les motifs qui déterminaient la Chambre des pairs, en défendant l’article 1 f qui déclarait traître à la patrie quiconque entreprendrait de dissoudre les deux branches du pouvoir législatif. — « Les choses ne sont plus entières, dit-il ; la publicité du message des

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