LA COMMISSION UES UIX RÉUNIE A L’ÉLYSÉE. 6Ü
l’Empereur lui dire que, d’après tout ce qui s’est passé, son abdication est devenue nécessaire au salut de la patrie. » L’archichancelier refusa de mettre la motion aux voix. Elle fut appuyée par tous les membres de la Chambre des représentants présents à la séance, et par un seul membre de la députation de la Chambre des pairs, Roissy d’Anglas. Cependant elle ne fut pas votée ; mais Lucien donna lui-même l’assurance que l’Empereur était prêt à tous les sacrifices nécessaires au salut de la patrie, en ajoutant qu’avant de recourir à cette ressource désespérée, il fallait attendre le résultat des négociations qu’on allait tenter d’ouvrir avec les coalisés.
Il était trois heures du matin ; la séance fut close, et La Fayette sortit de l’Élysée avec la certitude que la journée du lendemain porterait les derniers coups à l’autorité impériale
Le lendemain, 22 juin, la Chambre des représentants se réunit de bonne heure, impatiente d’apprendre les résultats de la’ négociation de la nuit. Elle attendait l’abdication formelle de l’Empereur; elle se montra donc déçue et mécontente, lorsque le général Grenier, interprète de la commission parlementaire, après avoir rendu compte de la conférence de l’Élysée, annonça que la Chambre allait recevoir un message contenant le consentement de l’Empereur à la nomination d’ambassadeurs choisis par la Chambre pour traiter directement avec les cçalisés, et sa résolution de descendre du trône s’il faisait obstacle à la paix. C'était beaucoup, et le général Grenier exagérait un peu la portée des dernières paroles de Lucien ; cependant ce n’était pas assez encore au gré de l’exigence impatiente de la Chambre. Elle voulait plus; elle voulait l’abdication, l’abdication sans réserve, sans délais. Toute parole qui ne lui portait pas la nouvelle de l’abdication lui paraissait une parole oiseuse ; tout acte qui n’était pas l’acte d’abdi-
I . Le sont scs propres pressions dans ses Mémoires, tome V, dernière |upe.
LES CENT— JOURS
cation était à ses yeux insuffisant. Des murmures s’élevaient, on commençait à demander sur beaucoup de bancs que la déchéance fût mise aux voix si l’abdication n’était pas apportée. Le vœu de la Chambre prenait le caractère d’un ordre, d’une menace. L’Élysée était assiégé de visiteurs qui, suivant les allures de leur caractère, se faisaient l’écho de cette menace ou de ce vœu. Des conseillers d’État, des ministres, se mêlaient aux députés accourus pour exercer une pression sur l’Empereur. Benjamin Constant, Thibaudeau, Fouché, Régnault de Saint-Jean-d’Angely, le général Solignac, Flaugergues, Bedoch, Durlach, étaient au nombre des plus ardents; tous arrivaient successivement avec le même mot : « Abdiquez ! » Régnault surtout, poussé, sans le savoir, par la main de Fouché, habile à employer tous les instruments pour atteindre son but, et acceptant avec indifférence pour auxiliaire le dévouement comme l’hostilité, se répandait en instances si pressantes qu’elles finirent par offenser l’Empereur. 11 s’indigna contre ces sommations à bref délai signifiées par un dévouement qui, oubliant le respect, voulait lui imposer l’heure de la Chambre au lieu d’attendre la sienne. Faisant face un moment à cette meute, il s’écria en se redressant de toute sa hauteur: « Puisqu’il en est ainsi, je n’abdiquerai pas. La Chambre est composée de jacobins, de cerveaux brûlés et d’ambitieux qui veulent des places et du désordre. J’aurais dù les dénoncer au pays et les chasser parles épaules. Le temps perdu peut se réparer'.»
C’était un cri de colère, ce n’était point une résolution. L’agitation de l’Empereur était extrême ; il se promenait à grands pas dans son cabinet, en prononçant des mots entrecoupés. Ces soubresauts épuisaient cette volonté puissante dont les ressorts étaient détendus. 11 retomba bientôt dans ses perplexités. Régnault qui, un moment déconcerté sans être