LES PAIRS SUIVENT LES REPRESENTANTS
dont la ligure vénérable, encadrée dans ses longs cheveux blancs, rappelait la scène mémorable où l’intrépide président de la Convention découvrit respectueusement son front devant la tète sanglante de l’infortuné Féraud. Il adjura l’Assemblée « de ne point accroître les divisions de la Fiance devant l’ennemi déjà proche, et d’éviter d’ajouter la guerre civile à la guerre étrangère, en s’arrêtant à une proposition intempestive et dangereuse. La vie politique de Napoléon était finie, son fils était au milieu du camp des envahisseurs de la patrie. C’était à eux de l’offrir, non à la France de le demander. »
Les assemblées ont besoin qu’on motive pour elles et poulie public les résolutions qu’elles sont déterminées d’avance à prendre. Les paroles de Roissy d’Anglas, celles de Pontécoulant suffisaient. La Chambre adopta la rédaction suivante, proposée par ce dernier : « La Chambre des pairs adhère à la délibération de la Chambre des représentants, et en même temps arrête qu’elle est pleine d’admiration pour lu manière gêné* reuse dont l’Empereur a terminé sa vie politique. » La séance suspendue ne se rouvrit qu’à neuf heures du soir ; les Chambres étaient, on s’en souvient, eu permanence. Lucien monta à la tribune; il venait toujours tardivement, comme depuis le début, adjurer la Chambre de résoudre dans le sens bonapartiste une question implicitement tranchée dans un autre sens par son dernier vote. Eùt-il mieux réussi plus tôt ? Il est vraisemblable que non, mais au moins il eût dit les choses à leur heure, et il n’eùt pas demandé à la Chambre de revenir, elfort toujours difficile, sur la chose jugée, et jugée par l’arrêt de la fortune avant de l’être par un vote politique. Sa parole emphatique, qui affirmait ce dont il doutait, était le commentaire inopportun, et maladroit jusqu’au ridicule, du vieux cri des monarchies qui ont de longs horizons derrière elles et devant elles : Le Roi est mort, vive le Roi ! « L’Empereur est mort, vive l’Empereur! s’écriait-il. ce sont les deux cris pq-
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blies, les deux acclamations pupillaires des monarchies fondées sur une loi constante et pour un avenir durable. » Il en concluait qu’il n’y avait pas pu avoir d’intervalle entre l’abdication de l’Empereur et l’avéneinent de son fils, auquel il prêtait serment du haut de la tribune. Exemple peu contagieux ! 11 arrivait ainsi à la proposition à laquelle ses prétentions connues l'intéressaient personnellement, celle de former un conseil de régence, comme si la question était encore entière après la délibération de la Chambre des représentants.
C’étaient là de vaines et impuissantes paroles, si peu en harmonie avec la disposition des esprits et avec cette époque de dynasties à courte échéance, de serments transférés de prince en prince et de changements rapides, qu’elles produisaient, par leur chaleur factice, l’effet d’un faux accord au milieu de l’ensemble glacial de l'Assemblée. Elles avaient, en outre, l’inconvénient de rappeler la monarchie de huit siècles, à laquelle on voulait dérober sa loi fondamentale au profit d'un empire de dix ans, et de rendre manifestes les prétentions personnelles de l’orateur en concurrence avec la commission exécutive dont l’Assemblée devait nommer deux membres.
La réponse fut sévère jusqu’à la dureté; ce fut M. de Pontécoulant qui se chargea de la faire. Ses arguments furent à peu près les mêmes que peu d’heures auparavant. Mais il contesta à Lucien, qui voulait être régent, jusqu’au droit de parler dans . une assemblée française, jusqu’au titre de Français que le prince de Canino avait perdu en devenant prince romain, sujet d’un pays qui n’appartenait plus à la France. Continuant son discours, malgré les interruptions passionnées de Lucien et les murmures de plusieurs pairs, Pontécoularit parla sans ménagement de ceux qui, montrant plus d’ardeur pour la succession à l’empire que pour l’Empereur et pour la France, ne craignaient pas d’ajouter la guerre civile à la guerre étrangère dans l’intérêt de leurs calculs personnels. 11 déclara enfin que.
CHAMBRE DES PAIRS : VIVES PAROLES DE LABEDOYÈnE. 625
quant à lui, ripn ne lui ferait reconnaître, dans l’état actuel des choses, pour son souverain un enfant résidant à l’étranger, ni proclamer une régente absente du territoire. « On irait bientôt, ajouta-t-il, retrouver dans les précédents de l’Acte additionnel je ne sais quel sénatus-consulte qu’on appellerait fondamental. On nous dirait que l’empereur de nom doit être considéré comme étranger ou captif, la régente comme étrangère ou captive ; et l’on tiendrait en réserve, on nous donnerait provisoirement avec assez de logique une autre régence de famille, dont la conséquence serait infailliblement la guerre civile, la suprême calamité qui manque à nos malheurs. Je demande par tous ces motifs l’ordre du jour sur la proposition, un ordre du jour qui ne préjuge rien. »
Ces paroles allèrent au cœur de Lucien, dont elles démasquaient publiquement les vues. Il répondit avec une véhémence voisine de l’emportement, mais il ne trouva point un argument nouveau pour une cause perdue. La Chambre, impatiente, l’écoutait à peine. Quelques mots sur la nécessité de laisser les questions entières, de ne pas se séparer de l’autre Chambre et de ne point ajouter aux difficultés de la patrie, paraissaient suffisants à l’assemblée pour motiver la fin de non-recevoir qu’elle allait opposer à la proposition de Lucien, lorsqu’on vif tout à coup s’élancer à la tribune le jeune général qui déjà, le matin, avait protesté contre l’abandon de la cause de Napoléon II par la Chambre des pairs. Ses traits, réguliers et beaux, étaient bouleversés; il y avait de l’égarement dans son geste; ses yeux flamboyaient, et les bouillonnements de la colère qui troublaient son âme se communiquaient à son accent : « Laissezmoi redire d’abord, s’écria-t-il impétueusement, ce que j’ai dit ce matin, et ce qui est plus vrai et plus indignement démenti à chaque heure, à chaque minute de cette fatale journée. Napoléon a abdiqué pour son fils, son abdication est une et indivisible. Si son fils n’est pas reconnu, n'est pas couronné, je
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dis que Napoléon n’a pas abdiqué. Sa déclaration est nulle, de toute nullité , comme la condition qu’il y a mise. Je le sais, je le vois, les hommes qui rampaient à ses pieds durant sa prospérité, les mêmes vont s’élever contre son fils, enfant captif, privé d'un si grand défenseur. Mais il en est d’autres qui resteront fidèles à tous les deux. 11 y a des hommes, dans les Chambres françaises, impatients de voir ici les ennemis qu’ils nommeront bientôt les alliés. Si ces hommes-là, et ils en sont bien dignes, rejettent Napoléon II, l’Empereur n’a plus qu’à tirer de nouveau l'épée et à s’entourer de ces braves qui, tout couverts de blessures, l’attendent encore avec le cri de vive /’ Empereur ! Et quand vous verrez cela, n’accusez pas la guerre civile ; c’est vous qui l’aurez faite par vos parjures lenteurs ! Faudrait-il doue que le sang français n’ait de nouveau coulé que pour nous faire une seconde fois retomber sous le joug étranger, et pour nous faire courber la tète sous un gouvernement avili pur sa défaite et par sa victoire, et pour montrer à tous les yeux nos braves guerriers abreuvés d’amertume et d'humiliations , punis de leurs sacrifices, de leurs blessures et de leur gloire ! »
La colère du jeune orateur s’exaltant par ses propres paroles, il continua eu désignant du geste tout un côté de la salle ; <i L’Empereur sera peut-être encore trahi ; il y a peutêtre encore de vils généraux qui, à ce moment même, projettent de l’abandonner. Qu’importe? l’Empereur se doit tout à lu nation, et peut tout avec elle. 11 retrouvera pour le défendre des cœurs plus jeunes et qui ne s’engagent qu’une fois. Portez des lois qui déshonorent la trahison . Si le nom du traître est maudit, sa maison rasée, sa famille proscrite, alors plus de traître ! plus de ces lâches manœuvres qui ont amené la catastrophe dernière et dont peut-être les complices, ou même les auteurs, siègent ici ! »
A ces derniers mots, les murmures qui grondaient sourde-