CHAMRRK DES PAIRS : SCÈNE VIOLENTE
ment depuis le commencement de cette furieuse harangue tirent explosion. Les interpellations, les interruptions, les cris de colère éclatèrent de toutes parts. « Écoutez-moi ! » s’écria le malheureux Labédoyère, dans le dernier paroxysme de la fureur. Puis, comme le bruit augmentait, il laissa échapper une imprécation d’une brutalité militaire, en ajoutant : « Est-il donc décrété qu’on ne supportera dans cette enceinte que des voix basses et viles ? »
L’Assemblée rendait à l’orateur colère pour colère. Les interpellations les plus violentes lui étaient jetées de tout côté. « Vous croyez-vous dans une caserne? » lui criait Lameth. Un autre disait : « Non, nous ne voulons pas vous écouter. » Enfin la voix du maréchal Masséna couvrit le tumulte-: « Jeune homme, vous vous oubliez! » dit-il au général Labédoyère. Toute l’assemblée était debout. Le président s’était couvert. C’était une scène étrange. Par ses paroles aigoès comme la pointe d’une épée, Labédoyère, visant au cœur ceux qu’il ne pouvait ni émouvoir ni convaincre, avait fini par forcer l’assemblée à sortir de cette attitude de froide réserve et de ce langage de convenance et de convention où elle s’était maintenue depuis le commencement de la discussion. Inconséquent comme la passion, il avait flétri la trahison et demandé le supplice des traîtres, comme s’il n'y avait eu de serments violés que ceux prétés à l’Empire, et comme si l’Empereur avait seul été trahi dans ces derniers temps ! Tantôt aveugle comme la colère, injurieux comme l'injustice, tantôt inexorable comme la vérité, il avait mêlé dans son discours les reproches mérités aux calomnies les plus iniques, et lu sur quelques points dans les événements avec cette clairvoyance que l’on prête quelquefois à ceux qui vont mourir. Tant d’émotions l’avaient épuisé. Il ne put soutenir plus longtemps ce duel moral contre une assemblée. Sa colère, peu à peu tombée en s’épanchant, ne le surexcitait plus. Il descendit donc de la tribune.
LES CENT-JOl KS.
Lucien essaya encore une fois de parler. M. de Ségur, avec les précautions de langage d’un esprit modéré, lui vint en aide et chercha à obtenir que les deux membres que la Chambre des pairs avait à désigner pour compléter la commission exécutive fussent nommés au nom de Napoléon II, et pour que cette commission elle-même prit le nom de gouvernement de la régence. Maret, Rœderer, auraient voulu quelque chose de plus : ils alléguaient le droit, l’hérédité, la perpétuité des dynasties ; grands et beaux mots, mais où étaient les choses? On objec ta avec raison que la commission ne pouvait pas avoir deux noms et deux natures, et que les deux pairs ne pouvaient y siéger à un autre titre que les trois représentants. Tout ce qu'on accorda à Lucien et aux dissidents, ce fut d’enregistrer leurs protestations au procès-verbal, satisfaction purement nominale. Après quoi la Chambre des pairs procéda à la nomination des deux membres qu'elle avait à élire pour compléter la commission exécutive instituée par les représentants; elle désigna, parles motifs indiqués plus haut, le duc deViceneeetQuinette, et se sépara à une heure avancée de la nuit. La cause de lu régence venait d’être plaidée et perdue à la Chambre des pairs.
Par un étrange concours de circonstances, cette question, résolue le 22 juin d'une manière contraire aux espérances bonapartistes dans la Chambre oi'i elles semblaient avoir le plus de chances de réussir, reparut le 23 dans la Chambre des représentants, où elle n’avait pas même été posée la veille. L’Empereur, toujours présent à l’Élysée, avait, dit-on, fait .entendre les plaintes les plus vives, des menaces même ; un nouveau fait s’était produit dans la situation : Grouchy, qu’on avait cru perdu, venait d'arriver sur le territoire français à la tète de son corps d'armée. C’était une force pour l’Empereur. Les partisans qu’il avait gardés à la Chambre des représentants avaient quelque honte de leur inaction, et voulaient se justifier aux yeux de leur ancien maître; enfin Fouché, qui avait trois
REVIREMENT APPARENT EN FAVEl'R PU ROI DE ROME. fi29
parties engagées : l’une pour le roi de Home avec les partisans de la régence ; l’autre avec le duc d’Orléans qu’il poussait à une usurpation de la branche cadette; la troisième avec les agents du comte d’Artois pour le retour de la légitimité, paraissait encore incertain de sa résolution définitive. Soit pour satisfaire les bonapartistes qui l’assiégeaient de leurs plaintes, devenues plus vives et plus pressantes depuis l’arrivée de Grouchy, soit crainte de mécontenter les fédérés en armes à Paris ou les troupes qui commençaient à en approcher, il laissa soupçonner, dans la matinée du 23 juin, qu’il penchait pour le roi de Rome. Quelques contemporains assurent qu’un de ses émissaires, qui devait lui rapporter les promesses qu’il attendait de Belgique, s’étant trouvé attardé par un obstacle imprévu, n’arriva pas à Paris au jour marqué. Fouché crut qu’on hésitait à accepter ses conditions ou qu’on les refusait, et voulut encore plus, diton, inquiéter au dehors les intérêts avec lesquels il négociait, que satisfaire les récriminations bonapartistes au dedans. Toujours est-il <pie la question perdue la veille à la Chambre des pairs fut reprise avec un grand ensemble à la Chambre des représentants, dans la séance du 23 juin, par MM. Defermon, Boulaydela Meurthe, Régnault, touchés des reproches de l’Empereur. Ils plaidèrent avec plus d’habileté que Lucien , moins de colère et d’attaques personnelles que Labédoyère, la thèse que ceux-ci n’avaient pu faire prévaloir à la Chambre des pairs. Ils trouvèrent un argument de plus, un argument puissant pour cette Chambre, composée en grande partie d'hommes animés de la passion révolutionnaire : pourquoi donc ne pas proclamer Napoléon II? Veut-on qu’on puisse dire que la Chambre garde la place à Louis XVI 11 ?
Il y avait évidemment un coup monté. Les cris de vive Napoléon II! retentirent sur plusieurs bancs de la Chambre et même dans les tribunes. Boulay de la Meurthe signala la faction d’Orléans, et, pour Ater aux révolutionnaires qui tour-
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naient leurs espérances de ce côté cette manière d’échapper au retour de la royauté légitime, il affirma que le duc d’Orléans n’accepterait le trône que pour le rendre à Louis XVIII. M. Dupin, qui avait provoqué le vote de la veille, combattit ce retour à la régence, en démontrant que le fils de Napoléon ne pourrait faire pour la France ce que Napoléon lui-même s’était trouvé impuissant à faire, puisqu'il avait abdiqué. « 11 faut, disait-il, rester dans le terrain où l’on s’est placé, et présenter la nation elle-même à l’ennemi, à la place d’un nom que celui-ci présentait comme le principe de la guerre. »
La Chambre flotte indécise entre l’impression que produit sur elle cet argument, dont elle reconnaît la force, et l'émotion que lui a laissée le nom seul des Bourbons, qu’elle repousse avec la répugnance passionnée de ses instincts révolutionnaires. I^a confusion est dans les esprits. La Chambre ne sait que décider, parce qu’elle craint de retourner à la régence, et qu’elle ne veut point aller aux Bourbons, les deux seules issues qu’il y ait au fond dans La situation. Au milieu de la confusion et de l’embarras de l’Assemblée, un jeune orateur se lève : c’est Manuel. Avec la dextérité de l'éloquence méridionale, qui sauve souvent le fond par la forme, il touche à toutes les combinaisons qui peuvent s’offrir à l’esprit, sans appuyer sur aucune, réserve implicitement à la Chambre et au pays le droit et la faculté de sortir d’embarras par la solution qui leur paraîtra la meilleure, et, après avoir longtemps intéressé l’Assemblée par d’habiles sous-entendus que chacun interprète à sa façon, il lui ofTre, au lieu d’une solution, un de ces expédients qui, dans les assemblées embarrassées, sont acceptés par tout le monde, parce qu’en réalité ils ne donnent raison à personne : c’est un ordre du jour motivé : 1 “sur ce que Napoléon 11 est devenu empereur des Français par le fait de l’abdication de Napoléon Ier et par la force des constitutions de l’Empire ; 2° sur ce que les deux Chambres ont voulu et