‹ Histoire de la RestaurationChapitre 307 sur 325 · LA MISSION DES CINQ COMMISSAIRES ECHOUE · texte numérisé non relu

LA MISSION DES CINQ COMMISSAIRES ECHOUE

de l’ annoncer. On parlait d’abord de les envoyer à dix lieues plus loin, à Wissembourg, endroit fixé antérieurement pour la conférence. Mais enfin on consentit à les aboucher, à Hagueneau même, avec des diplomates désignés pour conférer avec eux : ce furent, pour l'Angleterre, lord Stewart ; pour l'Autriche, le général Walmoden ; pour la Russie, M. Capod'Istria ; pour la Prusse , le général Keuesleck. 11 y eut alors une escrime de paroles dans laquelle on laissa les commissaires du gouvernement provisoire disserter tant qu’ils voulurent ; ce temps perdu en discours était gagné pour les armées coalisées, qui marchaient toujours. Quand il s’agit de conclure, lord Stewart déclara qu’il n’avait aucun pouvoir de son gouvernement pour terminer, et que si les ministres des autres puissances traitaient avec les Français, ce serait sans l’Angleterre. Aussitôt les trois autres diplomates européens répondirent qu'il était de principe que les puissances ne traiteraient pas les unes sans les autres. Le lendemain, les commissaires russes, autrichiens et prussiens parurent seuls et signifièrent que les traités d’alliance portant que l’une des parties ne négocierait jamais séparément, et lord Stewart s’étant retiré des conférences, les trois seules cours présentes ne pouvaient entrer en négociations. Les conférences se trouvèrent ainsi terminées, après un stérile échange de paroles dans lequel plusieurs des commissaires français se consolèrent en faisant briller leur rhétorique à l’occasion des théories constitutionnelles et des révolutions comparées de France et d’Angleterre

Ainsi finit cette étrange ambassade, mêlée, comme un intermède dérisoire, à la chute de l’Empire, après la tragédie de Waterloo. Pour que rien ne manquât à la mystification, c’est

I . Nous puisons ces détails dans les Mimoirti du général l.a Fayette, un de» commissaires, tome V, dernière» pages, /uutrm.

LES CENT-JOCAS.

le mot, infligée aux commissaires du gouvernement provisoire, on les accabla de politesses à leur départ, et les deux officiers chargés de les reconduire y mêlèrent des lenteurs systématiques et des délais cérémonieux, de manière à ne leur permettre d’arriver à Paris qif après l’événement.

Pendant que les choses se passaient ainsi à flagueneau, que faisaient : l’armée à Laon, puis bientôt à Rocroy, où elle avait fait sa jonction, le 24 juin, avec le corps de (îroucliy; le gouvernement provisoire et les Chambres à Paris; Napoléon à lt lysée ?

La nouvelle de l’abdication de l’Empereur, adressée au maréchal Soult par le prince d'Kekmühl et arrivée le 24 juin à Laon, avait produit sur l’armée une consternation profonde, suivie d’une explosion de colère qui avait pris un moment le caractère d’une sédition. Les soldats de Waterloo étaient encore plus les soldats de Napoléon que ceux de la France. On a vu jusqu’à quel point les liens de la subordination s’étaient relâchés dans cette rapide campagne. L’armée, que tout le monde rendait responsable des Cent-Jours et qui sentait elle-même sa responsabilité, regardait le retour de Napoléon comme son ouvrage, le maintien de Napoléon comme sa garantie. L’irritation de la défaite avait en outre exaspéré ces âmes militaires, et ce dernier coup les fit sortir d’elles-mêmes. Les chefs voulurent intervenir, mais leur autorité fut méconnue ; plusieurs d’entre eux furent menacés par les troupes, quelques-uns couchés en joue. Les moins irrités jetaient leur fusils, en s’écriant : « Pourquoi nous battrions-nous encore, puisqu’il n’v a plus d’empereur? » La garde surtout, qui apprit cette nouvelle près du village d’Étouvelles, sur la chaussée de Soissons, où elle se rendait, était dans un état d’exaspération inexprimable.

On ne put empêcher plusieurs compagnies de quitter le drapeau; mais elles le rejoignirent, quelques jours après, sous

PARIS : NAPOLÉON ET LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE. Ci!

les murs de Paris. Le brave colonel Petit 1 empêcha ce mouvement de devenir général, en prenant un fusil et en se mettant en sentinelle auprès de l’aigle, qu'il planta eu terre : « Si les grenadiers veulent se déshonoreren présence de l’ennemi, s’écriat-il, il ne sera pas dit que leur colonel aura failli à son devoir. Qu’on m’apporte l’aigle! je le planterai à l’arrière-garde, et j’attendrai ainsi l’ennemi. » Les soldats comprirent cette action militaire, rentrèrent en eux-mêmes, et ne refusèrent plus de rétrograder sur Laon, comme le prescrivaient les instructions du duc d'Eckmûhl. Sur ces entrefaites, le maréchal Grouchy, après une retraite opérée en bon ordre, arriva à Rocroi (le 22 juin) avec ses troupes, dont le moral avait moins souffert, parce qu’elles n’avaient point assisté à Waterloo. A Soissons, il reçut le commandement de toute l’armée des mains du maréchal Soult, qui se rendait à Paris, lui adressa un ordre du jour conçu dans des termes faits pour parler au cœur du soldat, et se hâta de la mettre eu marche : il n'y avait pas un moment à perdre si l’on voulait devancer l’enncini sous les murs de Paris. Ces faits s’étaient passés du 20 au 24 juin.

A Paris, Fouché n’avait guère eu qu’une pensée après le départ des commissaires, celle de prévenir un retour offensif de la part de .Napoléon. Les scènes qui, un an auparavant, avaient attristé le palais de Fontainebleau se renouvelaient à l’Élysée. On aurait dit que l’Empereur ne pouvait se décider à renoncer au pouvoir qu’il avait quitté, et celte forte nature, organisée pour l’action, se consumait dans une agitation stérile2. 11 y a toujours, quand une cause tombe, des hommes

Page 1