LE 2.) JUIN NAPOL0É.N QUITTE L’ÉLÏSÉR
lui lit parvenir des avis alarmants d'abord, menaçants ensuite.
Napoléon hésita deux jours. Il éclatait en colères subites, auxquelles succédait un morne abattement. « La Chambre des pairs, disait-il aux uns, s’est conduite comme une poule mouillée ; elle a laissé insulter Lucien par Pontécoulant et détrôner mon fils. Si elle eût tenu bon, elle aurait eu l'armée pour elle, les généraux la lui auraient donnée. Son ordre du jour a perdu la France et vous a rendu les Bourbons. Moi seul aujourd’hui je pourrais encore tout rétablir et tout sauver, mais vos meneurs n’y consentiront jamais. » Quand il faisait trêve à ces inutiles efforts pour remonter sur la scène d’où il était descendu sans retour, il avait parfois une claire vision de l’avenir, qu’il jugeait alors avec son grand sens politique, en ayant soin de mêler à l’expression de ce jugement quelque chose d’amer contre les Bourbons : « Fouché, disait-il, trompe tout le monde et sera le dernier trompé et pris dans ses propres filets. 11 joue la Chambre, les alliés le joueront, et vous aurez de sa main Louis XVII I, ramené par eux. » Les avis de Fouché, portés à l’Élysée presque d’heure en heure, finirent par prendre un tel caractère, que l’Empereur comprit que s’il ne se hâtait, Fouché, peu accoutumé à s’arrêter quand il rencontrait, comme seul obstacle à ses entreprises , la majesté du malheur, trouverait des agents qui, par un dernier outrage, porteraient sur sa personne même leurs mains hardies. Pour éviter cette indignité, il se décida à quitter l’Élysée.
Le 23 juin, à midi, les passants virent sortir de la cour de ce palais une voiture simple, avec deux ou trois autres carrosses de suite, qui, traversant l’avenue Marigny, déserte et silencieuse, sans qu’aucune voix saluAt ce départ solitaire, remonta l’avenue des Champs-Éiysées et sortit de Paris en côtoyant les assises colossales où l’Arc de Triomphe devait s’élever. C’était l’Empereur, qui se rendaitàlaMalmaison. Arrivé dans ce séjour de ses premières splendeurs, devenu l’asile de ses suprêmes
LES CENT-JOl’nS.
infortunes, et où il fut reçu par la reine Hortensc, il dicta sa dernière proclamation à l’armée : « Quand je cède à la nécessité qui me force à m’éloigner de la brave armée française, disait-il, j’emporte avec moi l'heureuse certitude qu’elle justifiera, par les services éminents que la patrie attend d’elle, les éloges que les ennemis eux-mêmes ne peuvent lui refuser. Soldats, je suivrai vos pas, quoique absent. Je connais tous les corps, et aucun d’eux ne remportera un avantage signalé que je ne rende justice au courage qii'il aura déployé. Vous et moi, nous avons été calomniés. Des hommes indignes d’apprécier nos travaux ont vu dans les marques d’attachement que vous m’avez données un zèle dont j’étais le seul objet. Que vos succès futurs leur apprennent que c’était la patrie par-dessus tout que vous serviez en m’obéissant, et que si j’ai quelque part à votre affection, je la dois à mon ardent amour pour la France, notre mèrejeommune. Soldats, encore quelques efforts, et la coalition est dissoute. Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter. Sauvez l’honneur, l’indépendance des Français ; soyez jusqu’à la fin tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et vous serez invincibles. »
Paroles sonores et vides, où l’Empereur s’efforçait de donner à l’armée des espérances qu’il n’avait plus. S’il n’avait pas en effet désespéré de la victoire, aurait-il quitté le commandement de l’armée et le trûne? L’armée ferait-elle sans lui ce qu’elle n’avait pu faire avec lui ? Cette promesse de la dissolution de la coalition, dont les troupes victorieuses se rapprochaient d'heure en heure de la capitale, cet effort demandé à des hommes qui venaient d’épuiser le reste de leurs forces et presque les dernières gouttes de leur sang; ce nom à' invincibles prononcé devant les glorieux mais faibles débris des vaincus de Waterloo, il y avait là un oubli de la réalité des choses qui touchait à la dérision. Le style comme la pensée de Napoléon semblent fléchir ici sous le faix de sa catastrophe. Ce